CHAPITRE XLV.

_Les hommes._

Si je cédois par nécessité, j'étois bien éloigné d'être aussi joyeux que

j'aurois dû l'être avec l'espoir d'arracher Adèle à la tyrannie de son

père; car Henri m'avoit inspiré sa confiance, et je ne doutois point du

succès. J'aurois préféré tout autre moyen; mais je me sentois incapable

d'en concevoir un. J'ai toujours eu plus de vivacité que d'imagination,

plus de sensibilité que d'adresse; et quand mon coeur est violemment

agité, mes idées se troublent. Ma ressource en pareil cas, c'est

Philippe. Je l'appelai, je lui confiai notre projet; et, lui donnant à

lire les lettres de Henri de Miralbe, j'attendis que ses réflexions

apportassent aux miennes la clarté qui leur manquoit.

«Je ne vois, me dit-il après avoir lu avec la plus grande attention,

qu'une seule différence entre M. de Miralbe et son fils: le premier

sacrifie tout à son intérêt; le second fait tout servir à ses vues.

Quoiqu'il ait dit le contraire, je soutiens qu'il eût trouvé d'autres

expédiens, sans le désir de se rendre nécessaire, non pas à vous, non

pas à sa soeur, mais à M. de Saint-Alban. Voilà l'idée principale qui

l'occupoit.

«Nul doute que l'injustice de ce vieillard à l'égard d'Adèle n'augmente

l'amitié qu'elle lui avoit inspirée, et que la conduite atroce de M. de

Miralbe n'excite son indignation. De ces deux sentimens, il doit en

résulter que, ne voulant pas perdre son neveu par un éclat, il le punira

en léguant la plus grande partie de sa fortune à mademoiselle de

Miralbe. Son frère est trop éclairé pour ne pas l'avoir senti; et en

s'associant inséparablement à l'entrée d'Adèle dans la maison de M. de

Saint-Alban, il acquiert des droits à son estime, prépare avec honneur

une réconciliation qui lui assure une partie de son héritage. Les moyens

qu'il emploie pour arriver à ce but sont dignes d'une ame qui veut

forcer l'admiration, et non s'abaisser jusqu'à la prière; mais vous

voyez que l'homme ne peut jamais se séparer de lui, et que l'intérêt,

quoique d'une manière différente, agit également sur tous. Celui qui a

de la fierté ne s'avoue qu'à regret ses motifs, et les cache avec soin

aux autres; celui qui est né sans élévation les découvre trop: voilà

tout ce qui les distingue.--Mon ami, vous jugez bien sévèrement les

hommes.--Je les juge ce qu'ils sont; je me juge moi-même, et je ne les

condamne pas.--Vous pourriez vous tromper sur Henri.--Je pourrois, dans

ses lettres mêmes, vous donner dix preuves de ce que j'avance; mais il

n'en faut qu'une. Il vous a laissé les épîtres qui doivent partir pour

le couvent; vous a-t-il confié les billets écrits, au nom de sa soeur, à

M. de Farfalette? Ils sont la preuve de son innocence, le gage de sa

réconciliation avec M. de Saint-Alban; il les a gardés. Mon cher

Frédéric, vous n'avez encore visité que le temple de l'Amour; tout vous

a souri: l'âge viendra où vous desirerez entrer dans celui de la

Fortune, et vous frémirez.» Mes idées commencèrent en ce moment à

s'éclaircir. Philippe continua.

«Je suis de l'avis de M. de Miralbe le fils; il y a mille probabilités

que son projet réussira: mais une femme, une jeune personne sur-tout,

s'échapper d'un couvent un pistolet à la main, présente une image

révoltante. Vous le pensez comme moi: son frère le croyoit de même;

aussi n'a-t-il pas cherché à l'y décider, il a voulu l'y forcer. Je ne

vois effectivement que la dernière extrémité qui pourrait l'y réduire;

et c'est ici que Henri s'est trompé: car si sa soeur se livroit à cette

résolution hardie, il n'y auroit plus qu'une ressource pour elle; ce

seroit de fuir avec vous. On brave tout pour se livrer à l'amour; on ne

s'élève pas au-dessus des lois que la société impose à son sexe, pour

rétablir sa réputation. Je ne vous parle ni comme à un fils, ni comme à

un ami; mais si vous enlevez Adèle, que ce ne soit ni par l'entremise de

son frère, ni à son profit. Il a craint que vos projets ne

contrariassent les siens; il est venu au devant de vous: il vouloit vous

enchaîner à ses volontés, et vous vous êtes livré avec trop de

confiance». Je sentois que Philippe avoit raison; mais quand mon amour

impatient demandoit des moyens, j'étois désespéré qu'il ne m'offrît que

des réflexions.

«Maintenant, ajouta-t-il, tirons de son projet ce qui peut être utile à

Adèle. Tout se borne à persuader M. de Saint-Alban de son innocence. Les

lettres supposées seroient nécessaires; vous ne les avez point, et il

n'est pas impossible de s'en passer. Plus M. de Saint-Alban aime sa

nièce, moins il doutera de sa justification; mais mademoiselle de

Miralbe se jetant dans les bras de son oncle lui donneroit trop

d'avantages, si véritablement il en est amoureux. Que ce soit lui, au

contraire, qui aille au devant d'elle, sa position change, et ce point

est essentiel à son repos encore plus qu'au vôtre. Ne connoissez-vous

pas une femme jeune, belle, d'une réputation qui, jusqu'à présent, a

réduit la calomnie au silence, une mère de famille...--Oui, Philippe,

m'écriai-je, madame de Florvel! et je n'y avois pas pensé! l'amie,

l'admiratrice sincère d'Adèle! Ah! c'est elle qui doit parler à M. de

Saint-Alban; c'est à la beauté à plaider pour la beauté, à la vertu à

venger l'innocence». Et la joie m'avoit rendu toutes mes facultés;

j'aurois tracé d'un trait le plaidoyer de madame de Florvel, j'aurois

disputé d'éloquence avec les plus grands orateurs de l'antiquité. Timide

lorsqu'il s'agit d'intrigues, si je pouvois m'élever jusqu'au sublime,

ce seroit pour défendre la vérité. Je retombai bientôt; en pensant

jusqu'à quel point je m'étois engagé avec Henri, je ne sentois plus que

l'embarras d'arrêter ses desseins, sans lui donner aucun soupçon que

j'agissois sans lui.

«Que cela ne vous inquiète pas, me dit Philippe; travaillons à

rassembler les effets que renfermera la caisse, comme si elle devoit

partir demain: d'une part nous retarderons par l'impossibilité que le

peintre trouvera à achever son ouvrage dans la nuit; d'une autre, je me

charge de passer ce soir chez M. de Miralbe le fils, de lui annoncer que

j'ai la certitude que son père fait éclairer toutes vos démarches; je

lui désignerai celui des domestiques que j'ai vu causer avec votre

portier; je lui peindrai leur surprise en m'appercevant... Reposez-vous

sur moi.

D'un coup d'oeil il vous devineroit: j'espère qu'il aura besoin de

m'étudier. Il faut retarder ses dispositions, et non y renoncer». Je

laissai à Philippe l'honneur de mentir pour moi, et je me rendis chez

Florvel.

Heureusement je le trouvai seul avec son épouse et M. de Nangis. Madame

de Florvel me félicita de l'innocence d'Adèle avec une joie si vive,

qu'elle augmenta ma confiance pour elle. J'ai souvent remarqué que si

l'amitié est plus rare entre les femmes que parmi nous, quand elle

existe aussi, elle a bien plus de force, soit qu'elle s'augmente de tous

les obstacles qu'elle a surmontés, soit que les femmes portent dans tous

leurs sentimens un peu de l'amour qu'elles répandent sur tout. Il étoit

impossible de parler des malheurs de mademoiselle de Miralbe sans

s'occuper de l'hypocrite cruauté de son père. Florvel, son épouse et

moi, nous étions à l'unisson. Si jamais indignation ne fut mieux

méritée, jamais aussi elle ne fut exprimée avec plus d'énergie. M. de

Nangis seul... M. de Nangis étoit le plus honnête des hommes; mais on

pouvoit croire que sa probité tenoit plus à sa foiblesse qu'à des

principes raisonnés: comme il n'auroit pas eu la hardiesse de faire le

mal, la volonté ne lui en étoit jamais venue; il vivoit dans le monde,

et doutoit qu'il y eût des méchans: douce sécurité, qui, en contribuant

à son bonheur, l'auroit fait paroître bien insupportable à quiconque

auroit eu besoin de lui dans une circonstance importante, si sa

foiblesse ne l'eût rendu incapable de résister à qui le pressoit

vivement, quand on lui prouvoit en même temps que son honneur ne couroit

aucun risque. Sans dire devant lui par quel moyen m'étoit venue la

lettre d'Adèle, je la leur communiquai; on croira aisément que les

renseignemens qu'elle m'y donnoit redoublèrent l'intérêt pour elle, et

la colère contre son père.

C'est dans ces dispositions que je fis part à madame de Florvel du

service que j'attendois de son amitié; je le détaillois avec chaleur, et

j'étois d'autant moins pressé de finir pour connoître la réponse de

cette véritable protectrice d'Adèle, que je la lisois dans ses yeux en

même temps que je parlois; ils annonçoient la joie; elle sourioit, elle

applaudissoit par ses gestes. Qu'elle étoit belle en ce moment! Je

vivrois dix siècles que je me rappellerois sa figure telle que je la vis

alors, et je ne pourrois me la rappeler, quelque chagrin que j'eusse,

sans que le sourire de l'espoir vînt aussitôt se placer sur mes lèvres.

Florvel s'offrit pour accompagner son épouse chez M. de Saint-Alban; il

se faisoit un plaisir de lui présenter les lettres qu'il avoit aidé à

retirer des mains de M. de Farfalette. J'avois prévu qu'il les

demanderoit; et ne voyant rien qui mène plus directement au but que la

vérité, je leur confiai le projet de Henri de Miralbe, les réflexions de

Philippe, que je donnai comme miennes, et l'impossibilité d'obtenir ces

lettres sans entrer dans une explication désagréable. Ainsi que

Philippe, ils ne virent qu'une difficulté de plus, et non un obstacle

insurmontable. Il est inutile d'observer que M. de Nangis avoit autant

de peine à croire aux calculs de Henri qu'à l'hypocrisie de son père. Ne

pouvant nier, il se soulageoit en criant contre les gens d'esprit;

ressource assez ordinaire de ceux qui en manquent. Du moins avouoit-il

de bonne foi qu'il se trouvoit trop heureux de n'en avoir que ce qu'il

en faut pour se conduire en honnête homme, aveu qu'on n'obtient pas

toujours de ceux que le génie effarouche.

Je n'eus pas le temps de presser madame de Florvel de hâter sa démarche:

à peine avois-je fini de parler, qu'elle nous quitta pour faire sa

toilette, et donna les ordres pour sa voiture. Que j'aurois desiré

l'accompagner, ou pouvoir du moins me rapprocher du lieu où l'on alloit

décider le sort de celle qui disposoit du mien! Mais quitter Paris dans

un moment où Henri pouvoit venir me chercher dix fois dans une heure,

s'il ne me rencontroit pas, c'étoit une imprudence; je le sentis, et je

retournai chez moi après être convenu avec Florvel de l'endroit où il

trouveroit mon domestique, pour me faire savoir des nouvelles aussitôt

que possible. En rentrant je fis monter Charles à cheval; il partit pour

Versailles.

Être inquiet, tremblant, à la fois agité par la crainte et par

l'espérance, c'est une cruelle situation sans doute; mais lorsqu'on

souffre, être obligé de paraître calme, joyeux même, c'est un supplice

au-dessus de tous ceux inventés par la barbarie humaine. Je l'éprouvois.

Le peintre que Philippe avoit trouvé m'attendoit; il s'empara de moi,

me força de m'asseoir: jamais je ne sentis plus vivement le besoin de

marcher. Il se fâchoit de me voir sans cesse détourner les yeux pour les

fixer sur une pendule dont la lenteur redoubloit mon impatience: il

exigeoit plus, il vouloit que je le regardasse en souriant, et

prétendoit que ma situation demandoit la plus douce sérénité. Il me fut

impossible d'y tenir: je me levai en lui disant de me dessiner comme il

pourroit, que d'avance je lui promettois d'être content. Il s'imagina

que je doutois de son talent, prétendit que je l'insultois, et je fus

obligé d'employer à l'appaiser plus de temps que n'en auroit exigé une

séance complète. L'usage où nous sommes tous maintenant de multiplier

nos portraits, me sauva de nouvelles persécutions: je lui en remis un

qui m'avoit été rendu dans une rupture; il consentit à copier, et je

pus du moins donner à mon corps une partie de l'agitation de mon esprit.

Philippe revint de chez Henri de Miralbe. Il l'avoit d'autant plus

facilement persuadé de retarder d'un jour l'exécution de nos projets,

qu'il l'avoit trouvé prêt à partir pour la campagne, où il devoit passer

la nuit. C'étoit une partie arrangée en l'absence d'un jaloux: ainsi

l'amour du plaisir et l'insouciante amitié de Henri me sauvèrent

l'embarras de dissimuler avec lui. Cela me soulagea.

Le jour déclinoit, et mon inquiétude alloit toujours en augmentant: le

pas d'un cheval ne frappoit pas mon oreille sans faire tressaillir mon

coeur. J'avois déjà compté cent fois le temps qu'il falloit pour aller à

Versailles, obtenir audience de M. de Saint-Alban, plaider la cause

d'Adèle, dire un seul mot à Charles, et pour que celui-ci revînt à

Paris: de dix minutes en dix minutes j'ajoutois à l'espace de temps qui

m'avoit d'abord paru suffisant; et je suis persuadé qu'il se trouvoit

trois heures de différence entre mon premier et mon dernier calcul, sans

que je pusse donner d'autre raison du motif qui me les avoit fait

regarder tous comme également justes, que la nécessité où j'étois

d'entretenir mon espoir. Enfin j'entendis dans la rue le fouet du

courier; il claquoit souvent et avec force. Charles m'auroit parlé, que

je ne l'aurois pas mieux compris. Je me précipitai à travers l'escalier:

je le reçus dans mes bras comme il descendoit de cheval; il me cria:

Bonne nouvelle! Il ne m'apprit rien, je le savois.

Je desirois une explication, et Charles ne pouvoit que me répéter:

Bonne nouvelle; c'étoit tout ce que M. de Florvel lui avoit dit en lui

recommandant de partir sur-le-champ, et de m'engager à me trouver chez

lui, où il ne tarderoit pas à se rendre.

Frédéric · 第 70 / 76 题