HENRI DE MIRALBE À ADÈLE.

«Ma chère soeur, votre liberté, votre bonheur, dépendent en ce moment de

vous; il ne faut qu'un instant de résolution, et l'on assure que vous

n'en manquez pas.

«Vous aurez été surprise de trouver dans le double fond d'une boîte à

crayon des lettres, des pistolets, et quelques pétards bons à amuser des

enfans: je vais vous en indiquer l'usage.

«La peur n'est qu'un étonnement prolongé, et rien n'est plus facile que

d'effrayer des religieuses: plus on a vécu à l'abri du danger, plus on

est foible à son aspect.

«À partir du jour où vous aurez reçu cette lettre, Téligny et moi nous

serons toutes les nuits, à onze heures, assez près des murs de l'abbaye

pour entendre un bruit un peu violent.

«La veille du jour où vous aurez résolu de quitter le couvent, de dix

heures à minuit, jetez plusieurs pétards allumés par votre fenêtre; ce

sera pour nous le signal d'être prêts pour le lendemain. Si leur éclat

alarme l'abbaye, tant mieux; il est bon de disposer les ames à la

frayeur. On parlera, on racontera des histoires qui augmenteront

l'effroi. Quand on s'adressera à vous, répondez que vous n'avez rien

entendu.

«Le lendemain, de dix heures du soir à deux heures du matin (choisissez

l'instant qui vous paroîtra le plus sûr), armez-vous de vos pistolets,

marchez vîte, arrivez sans bruit jusqu'à la chambre de celle des

religieuses à qui les clefs sont remises chaque soir; approchez d'elle

en lui demandant quelques services ou autrement: alors faites-la asseoir

devant vous, et tenez-la en respect, en l'assurant que le moindre

mouvement qu'elle fera, le moindre cri qu'elle poussera, seront le

signal de sa mort; menacez-la de vous tuer vous-même après: montrez-lui

l'éternité malheureuse où elle vous plongera; effrayez-la par l'enfer et

par l'image de la destruction: en un mot, ne lui laissez ni le temps de

se remettre, ni le loisir de faire la plus petite objection; pressez-la;

forcez-la non seulement à vous ouvrir les portes, mais à vous

accompagner jusqu'à la dernière. Nous serons là.

«Je préviens toutes vos objections. Les pistolets que je vous envoie ne

sont pas chargés: c'est vous dire assez que je suis aussi éloigné de

vous conseiller un crime, que vous de le commettre; c'est vous annoncer

suffisamment que j'ai la plus intime conviction qu'on ne vous résistera

pas. Une arme et le bruit de la veille; les portes vous sont ouvertes.

«Nous aurons une voiture, des chevaux, un seul domestique; mais ces

détails ne vous regardent pas. Comptez sur le zèle de l'amour et la

prudence de l'amitié.

«Maintenant, ma soeur, supposez-vous hors du couvent: devinez où nous

vous conduisons. Pas plus loin que huit lieues, c'est-à-dire à

Versailles, chez M. de Saint-Alban.»

Je regardai Henri avec autant de surprise que de mécontentement; il ne

se déconcerta pas, et me fit signe de continuer.

«Oui, ma chère Adèle, chez M. de Saint-Alban; c'est le seul asyle qui

puisse à la fois satisfaire ce que vous devez à la décence et à vos

intérêts. Quels que soient les torts de mon père, vous les justifieriez

du moment où vous n'échapperiez à son pouvoir que pour vous mettre sous

la protection d'un homme qui, quelque digne qu'il soit, par ses

sentimens et sa générosité, de votre confiance, ne peut vous protéger

qu'en fuyant. Vous ne le voudriez pas; je dis plus, il vous estime trop

pour vous le proposer. Cependant, j'atteste ici la mémoire d'une mère

qui nous est également chère, si vous n'aviez que le choix de rentrer

sous le joug du plus cruel de nos ennemis, ou de chercher dans les pays

étrangers un refuge avec Téligny, tout en gémissant du sort qui vous

réduiroit à cette alternative, je ne balancerois pas un instant; je

confierois votre destinée au sort de votre amant.

«Mais seroit-ce assez pour vous de recouvrer votre liberté? n'avez-vous

pas votre réputation à venger? et lorsque les plus infâmes calomnies

vous environnent, voudriez-vous donner à M. de Miralbe la satisfaction

de dire, «Surprise avec un homme, elle a fui avec un autre»?

Pardonnez-moi, ma soeur, d'avoir tracé ces mots: à l'indignation qu'ils

auront excitée dans votre ame, jugez s'il vous est possible de balancer.

«On prétend que M. de Saint-Alban est amoureux de vous; je le

souhaiterois; l'amour, dans un vieillard, n'est point une passion,

c'est une foiblesse; de plus, vous n'en aurez rien à craindre, et vous

le verrez plus soumis à vos volontés. Craignez-vous ses importunités?

Dans la nécessité où vous êtes de le prendre pour protecteur, les

mettriez-vous en balance avec l'éternité silencieuse d'un cloître? D'un

mot arrêtez-le; faites-lui, sans détour, confidence de vos sentimens les

plus secrets. Il est accoutumé à votre franchise; il respectera votre

amour, parce qu'il est pur, et votre constance, parce qu'elle tient à un

caractère qui a excité son admiration.

«Les lettres écrites en votre nom à M. de Farfalette sont en ma

possession. Vous cherchiez une main digne de les présenter à M. de

Saint-Alban: je vous l'ai indiquée; je n'en connois pas d'autre. Si

votre vue, si l'accent de votre voix ne devoient pas aller jusqu'au coeur

d'un vieillard qui se fait un honneur de son respect pour votre sexe,

je vous observerois que la malheureuse qui a écrit ces lettres ne peut

échapper; que la peur, la vengeance, ou une récompense sûre,

l'engageront à répéter avec plus de détails encore ce qu'elle vous a

confié dans sa colère: mais il n'en sera pas besoin.

«Je vous conduirai moi-même chez M. de Saint-Alban. Il m'a fait défendre

une seule fois de paroître devant lui; Adèle, vous serez mon motif: il

en falloit un aussi grand pour que je fusse tenté de lui désobéir.

«Je ne vous crierai pas: Décidez-vous; je vous dirai froidement: Il

n'est plus en votre pouvoir d'hésiter. Ces lettres, cette caisse,

envoyées au nom de mon père, découvriront avant peu que vous avez au

dehors des amis qui vous servent. De cette certitude à celle que votre

réclusion deviendra plus austère, votre sort plus affreux, la

conséquence est sûre. (Je regardai encore Henri en frémissant; il me fit

de nouveau signe de continuer.) Accusez-moi de ne pas vous laisser la

possibilité du refus, de vous forcer à m'obéir; j'y consens. Je connois

votre sexe; on ne peut attendre de lui l'audace du nôtre qu'en le

réduisant à l'extrémité. Cette extrémité fait sa force, et lui sert

d'excuse aux yeux du public. Soyez heureuse; et si l'on condamne votre

témérité, je me chargerai du blâme.

«HENRI DE MIRALBE.»

«Eh bien! mon ami, me dit Henri en me frappant sur l'épaule, vous voilà

bien pensif; avez-vous quelques objections à faire? J'entends des

objections raisonnables, car je devine tout ce qu'un amant peut

desirer». Je gardois le silence. «Mon cher Téligny, ajouta-t-il d'un ton

à la fois sérieux et rempli d'amitié, mettez la main sur votre coeur, et

dites-moi, si vous étiez le frère d'Adèle, comment vous conduiriez-vous?

Sûr même de son amour, nourrissant l'espoir d'être son époux, que

pouvez-vous souhaiter de plus avantageux pour elle?--Rien, si M. de

Saint-Alban n'en étoit pas amoureux.--Croyez-vous ma soeur

intéressée?--Au contraire.--Ambitieuse?--Oh! non.--Que craignez-vous

donc? M. de Miralbe n'eût point consenti à la marier; l'intérêt chez lui

est plus puissant que ne peut l'être la tendresse dans un homme aussi

âgé que mon oncle. Je le répète, c'est au plus une fantaisie que le

moindre mot d'Adèle dissipera; ainsi votre position se trouvera plus

avantageuse qu'elle n'étoit. Je ne vous ferai qu'une question; elle est

décisive. Pensez-vous qu'Adèle consentiroit à fuir avec vous? Votre

silence équivaut à une réponse. À présent, nommez-moi un autre être que

M. de Saint-Alban qui puisse, sans éclat, la soustraire à la puissance

paternelle, et je renonce à mon projet». Je n'avois rien à répondre, et

je fus obligé de me soumettre. Il me quitta en me recommandant de tout

disposer: cela étoit inutile. Nous convînmes que la caisse seroit prête

pour le lendemain. Il se chargea de faire faire la boîte à crayons avec

un double fond tel qu'il l'avoit conçu, me laissa les lettres qu'il

avoit écrites, et sourit en me défendant de répondre à celle que sa soeur

m'avoit adressée. Je vous épargnerai, lecteur, celle que j'écrivis; vous

savez comme j'aimois Adèle; il falloit en effet songer à son bonheur

bien plus qu'au mien pour la presser moi-même de se jeter dans les bras

d'un rival. Il est vrai que ce rival avoit soixante ans et plus, qu'il

portoit le titre respectable de grand oncle, qu'on m'en avoit sacrifié

de plus dangereux; cependant....

Frédéric · 第 69 / 76 题