ADÈLE À FRÉDÉRIC.

«Où êtes-vous, vous à qui je n'ose plus donner un nom qui m'étoit si

cher? Adèle n'a point trahi ses sermens, et cependant l'intrigue la

plus affreuse est parvenue à élever une barrière éternelle entre elle et

celui qu'elle ne cessera jamais d'aimer. Mon ami (ce titre du moins

m'est encore permis) je suis déshonorée, perdue dans l'opinion des

hommes; et telle est ma position, que j'aurois en main mille preuves

irrécusables de mon innocence, et que ces mêmes hommes ne me

pardonneroient pas d'en faire usage. Mon père est mon accusateur, mon

juge et mon bourreau. Mon père... Coeur méchant, quand le remords ne te

déchireroit pas, tu seras encore plus malheureux que ta victime. Ennemi

cruel de tes enfans, sans appui dans la vieillesse, la soif de l'or qui

te dévore, sera un jour et tout à la fois l'écueil de ta réputation et

la punition de tes crimes. Cette espérance... Perfide bonté! devrois-tu

descendre jusqu'à la foiblesse? Quand je voudrois n'éprouver que le

besoin de la vengeance, l'avenir de cet homme excite ma pitié.

«Mon ami, qu'avez-vous appris de mes malheurs? Si vous me croyez

innocente, vous êtes bien à plaindre; si vous me croyez coupable...

Frédéric, cela n'est pas possible; non, quand tout se réunit pour

accabler Adèle, une voix s'élève dans votre coeur et vous dit: Elle

t'aimoit; elle t'aimera jusqu'au dernier soupir: en renonçant même à

l'espoir, elle tient encore à son amour; son amour est son existence.

«L'époque de votre retour est passée; vous êtes à Paris, je n'en doute

pas: vous avez vu la soeur de M. Durmer; vous savez... Ô mon Dieu!

combien j'ai souffert! combien je souffre encore! Quelle intrigue

infernale! Quand mes observations et mes pressentimens m'avertissoient

que le précipice étoit sous mes pas, je m'effrayois sans pouvoir

m'empêcher d'y tomber. Comme ils m'auront enveloppée de calomnies! Le

monstre! L'abominable femme! Écoutez, Frédéric; c'est un de leurs

complices qui les accuse.

«Ma femme-de-chambre, cet être qui végète aujourd'hui auprès de moi, cet

être qui a eu la hardiesse de conspirer ma perte, et qui n'a pas la

force de supporter le châtiment que ceux qui l'employoient réservoient à

ses services, m'a révélé les détails de ce complot. On lui avoit promis

de l'argent: on l'a fait monter en voiture avec moi, pour m'accompagner

pendant la route seulement; arrivée à l'abbaye, elle croyoit n'avoir

plus qu'à retourner saisir le prix de sa bassesse, quand on lui a montré

que l'ordre obtenu contre la fille de M. de Miralbe étoit commun à la

femme qui l'accompagnoit. Ils ont craint son indiscrétion, ses

importunités, et l'insolence que donne la complicité. La malheureuse

gémit, accuse ceux qui l'ont employée, se fait détester dans la maison,

et ne trouve personne qui la croie. On se dit tout bas que c'est pour

m'avoir secondée, qu'elle est renfermée. C'est elle qui, sous la dictée

de madame de Valmont, a écrit des lettres en mon nom à M. de Farfalette:

ils ont employé un domestique qui croyoit agir à ma sollicitation.

Jamais M. de Miralbe, vis-à-vis de cette malheureuse, n'a paru être pour

quelque chose dans cette affaire; tout se faisoit entre elle et madame

de Valmont: mais elle ne doute pas que mon père n'en fût instruit; elle

savoit qu'il avoit de fréquens entretiens avec sa nièce: elle les

guettoit; elle les a entendus plusieurs fois sans qu'ils le sussent; et

M. de Miralbe juroit qu'il aimeroit mieux me voir morte qu'installée

dans la maison de M. de Saint-Alban. Lisez ma dernière lettre, mon ami,

et vous trouverez la preuve de la perfidie de mon père dans l'aménité

avec laquelle il se prêtoit à ce que j'allasse demeurer chez son oncle.

Et je me reprochois mes soupçons! Ma femme-de-chambre assure que c'est

M. de Saint-Alban qui a sollicité l'ordre de mon enlèvement: elle

prétend aussi qu'il avoit de l'amour pour moi, et que mon père, qui s'en

étoit apperçu, n'a réussi auprès de lui qu'en excitant sa jalousie. Ce

qu'elle m'a dit de la haine de madame de Valmont, passe mon imagination.

Frédéric, ce n'est point un reproche que je vous fais: mais c'est pour

se venger de vous qu'elle a porté, sans pitié, le poignard dans mon

sein; elle vouloit vous punir; elle croyoit donc que mon malheur ne

feroit qu'ajouter à votre amour. Si elle se s'est pas trompée, je suis

moins à plaindre. Il y a quelque chose de cruel dans l'aveu que je vous

fais: je donnerois ma vie pour vous épargner le moindre chagrin; mais

renoncer au droit et à la certitude d'être aimée de vous, c'est plus que

la vie. C'est par vous directement qu'elle espéroit d'abord me perdre;

si vous m'eussiez demandé un rendez-vous, et que je l'eusse accordé,

j'étois coupable et punie: vous avez respecté votre Adèle; elle est

innocente et accablée. Pouvois-je échapper à tant de combinaisons?

«Que deviendrons-nous? Je n'ose porter mes regards dans l'avenir; je n'y

vois rien que la mort de M. de Miralbe: je ne peux la souhaiter. Ce

n'est point une consolation de l'attendre. (Non, ma foi, dit Henri en

m'interrompant: les méchans vivent long-temps; il semble que le mal

qu'ils font les purge.) Je ne sais quels sont ses projets: il a pu me

ravir ma liberté, il ne me forcera jamais à l'engager; je doute même

qu'il en ait l'espérance. Si l'on pouvoit obtenir de M. de Farfalette

les lettres qu'il croit avoir reçues de moi! (_Henri_: Idée juste.) Mais

qui voudra maintenant me rendre ce service? Ai-je encore des amis? M. de

Florvel... Hélas! comment me croiroit-il à présent digne de son estime?

Et s'il ne le croit, à quel titre exiger qu'il se compromette...? Pour

vous, Frédéric, au nom de tout ce que je souffre par la haine d'une

femme qui vous poursuit en moi, je vous conjure de n'avoir rien à

démêler avec cet homme. À quoi vous serviroient ces lettres? À quoi même

serviroit-il que M. de Florvel les retirât? Il ne connoît pas M. de

Saint-Alban, et c'est lui seul qu'il faudrait pouvoir désabuser.

(_Henri_: Nous sommes d'accord.) Mon frère est brouillé avec lui; il se

présenterait ces fatales lettres à la main, que M. de Saint-Alban ne le

croiroit pas: il a une telle idée de l'activité de son génie, qu'il

regarderoit comme une invention ce qui n'est que la vérité. (_Henri_: Je

les lui ferai présenter par quelqu'un qu'il croira, quand même elles ne

seroient qu'une invention de mon génie.) D'ailleurs, on ne verroit dans

sa chaleur à me servir qu'une nouvelle hostilité contre mon père

(_Henri_: Elle a raison de moitié; mais elle mérite aussi qu'on la serve

pour elle), et je ne veux pas que mon frère éprouve le moindre

désagrément pour moi. (_Henri_: C'est mon affaire.) Ma plus douce

espérance, en allant chez M. de Saint-Alban, étoit de les réconcilier.

(_Henri_: Bonne petite soeur, vous réussirez.) S'il connoissoit l'intérêt

qu'il m'inspire, il regretteroit les démarches dans lesquelles ses

passions l'ont entraîné; il sentiroit le besoin de devenir raisonnable.

(_Henri_: J'ai le temps.) Mais c'est le fils de ma mère; il doit être

malheureux.»

En ce moment, Henri posa sa main sur la lettre pour m'empêcher de

continuer. Je le regardai; ses yeux étoient humides de pleurs. Étonnant

jeune homme! toutes les qualités du coeur, toutes celles de l'esprit, et

toutes les passions qui en ternissent l'éclat et souvent les étouffent.

Je repris ma lecture.

«Je veux en vain écarter la possibilité d'intéresser M. de Saint-Alban à

mon sort; je ne vois que là mon salut. Que ne puis-je vous communiquer

cette idée! elle prendrait sans doute dans votre esprit une consistance

qu'il m'est impossible de lui donner dans ma position. Mais je vous

écris pour concentrer mon chagrin, bien plus que par l'espoir de me

faire entendre: je succombe devant les obstacles que leur cruauté a mis

entre ma voix et votre coeur. Lorsque M. de Saint-Alban se croyoit le

droit de m'accabler, un reste de pitié lui parloit encore en ma faveur;

et le couvent où je suis est, je n'en doute pas, bien plus de son choix

que de celui de M. de Miralbe. Si je pouvois écarter de moi votre

souvenir, et cette indignation que l'injustice inspire à toutes les ames

fortes, je préférerois cette retraite à la maison de mon père. On m'y

croit coupable; on m'y plaint: les religieuses sont sensibles, aimables

même, parce que celle qui les commande est douce, d'un caractère gai, et

point du tout minutieuse. On s'efforce de lui ressembler pour lui

plaire, et je leur sais bon gré à toutes de respecter le sentiment qui

me fait chercher la solitude....

«Bonheur inespéré! on vient de me montrer une lettre de mon frère. Si

mes plus chers desirs ne m'ont point abusée, j'ai lu.... oui, oui, c'est

de vous qu'il parloit; je l'ai senti à la consolation qui s'est répandue

dans tout mon être. Je ne suis plus à plaindre, je ne souffre plus: mon

ami, consolez-vous; Adèle a retrouvé son courage. Voyez mon frère,

voyez-le souvent; qu'il ne m'abandonne pas. Je ne lui demande pour toute

grace que de me confirmer que c'est vous, vous, Frédéric, autrefois

l'époux de mon coeur, aujourd'hui.... Adieu; mes pleurs coulent de joie,

de tristesse et d'indignation.»

Frédéric · 第 67 / 76 题