_Nouvel éclaircissement._
Henri de Miralbe me reconduisit chez moi. «Vous voyez combien je suis
complaisant, me dit-il; je n'ai encore travaillé que pour vous: il est
temps de songer à ma soeur. Ne me sachez aucun gré de la préférence,
ajouta-t-il en souriant; il étoit nécessaire de vous mettre en état de
me seconder: j'ai besoin d'un amant, et non pas d'un jaloux.--Parlez; je
suis prêt à tout: j'espère vous prouver que mon courage...--Du courage!
c'est la vertu de ceux qui n'en peuvent avoir d'autres; voilà pourquoi
elle est tant estimée. De l'adresse, du sang-froid, de la persévérance
sur-tout, et les lettres-de-cachet, les abbayes, les prisons d'État
même, ne sont plus que des difficultés, et non des obstacles. Mais il
est temps, je crois, que vous m'appreniez le couvent où ma soeur a été
conduite». Je ne le lui eus pas nommé, qu'il s'écria: «Excellent! c'est
presque un lieu de plaisir; on s'y occupe beaucoup des intrigues du
monde, et je puis déjà vous y promettre une amie pour Adèle. Voici le
fait.
«La duchesse de... n'a que vingt-six ans; elle est jolie, spirituelle,
vertueuse, ou plutôt sans passion, si l'on en excepte celle du jeu,
qu'elle porte jusqu'à la fureur: elle joue ses diamans, ses robes, son
linge, ses terres, celles de son époux; elle se joueroit elle-même.
Quand elle a compromis la fortune du duc, il la fait renfermer; quand
elle est renfermée, il va la voir, prêche, pleure: elle promet de ne
plus jouer, reparoît dans le monde, recommence bientôt, retourne au
couvent. Elle y est en ce moment pour la troisième fois, par ordre du
roi et à la sollicitation de son époux, qui ne peut vivre loin d'elle.
Heureusement pour ma soeur, la même abbaye les renferme. M. le duc, qui
n'a aucun reproche à faire à son épouse, du côté des moeurs, qui ne
craint pas qu'elle se ruine avec des religieuses, veut qu'elle jouisse
de toute la liberté compatible avec sa position. Elle écrit et reçoit
ses lettres sans être obligée de rendre aucun compte; elle voit même ses
amis au parloir...--Si je pouvois, m'écriai-je
involontairement...--Quoi? dit Henri; vous présenter à elle, et faire
servir à une intrigue d'amour une femme titrée qui ne conçoit pas même
que l'on puisse rien aimer que les cartes? Vous seriez bien habile. J'ai
l'honneur de la connoître assez particulièrement pour croire qu'elle ne
m'aura pas oublié. Tout ce que nous pouvons desirer maintenant est de
rassurer Adèle; laissez-m'en le soin: madame la duchesse de... accordera
sans peine à un frère ce qu'elle refuseroit à tout autre.»
Il prit une plume, écrivit, et me présenta la lettre suivante:
«MADAME,
«Je n'ose vous rappeler toutes les folies que nous avons ensemble
débitées sur le pauvre genre humain; vous seriez bien capable d'en rire
encore: mais moi, je ne ris plus depuis que l'injustice vous a ravie à
la société; vous en étiez l'esprit: aussi sommes-nous bien ennuyeux
depuis que vous avez cessé de nous animer.
«J'ai encore un autre sujet de tristesse. Mon père a mis le comble aux
bienfaits dont il accable sa famille, en faisant renfermer ma soeur. Je
ne la connois pas, et elle m'intéresse: cela vous paroîtra bizarre.
Engagez-la à vous raconter son histoire; il y a vraiment de quoi piquer
votre curiosité.
«L'infortunée a été entraînée dans un précipice qu'il lui étoit
impossible d'éviter. Elle se croit abandonnée du monde entier;
rassurez-la, je vous en conjure: dites-lui qu'elle n'a perdu aucun droit
à l'amitié, à l'estime de ceux dont elle compte l'opinion pour quelque
chose: elle a de commun avec vous de ne mettre aucun prix à celle des
sots. Dites-lui que si son frère partage l'injustice de M. de Miralbe,
c'est pour en être comme elle la victime, mais qu'il mettra tout son
bonheur à la réparer.
«J'ai l'honneur d'être, etc.»
_P. S._ «Vous prier de l'aider à me faire parvenir un mot de sa main,
ce seroit trop de hardiesse, et je n'ose vous le demander.»
* * *
«Cette lettre, me dit Henri, répond-elle à vos desirs?--Non, il me
semble que vous auriez pu davantage intéresser la sensibilité de la
duchesse.--Oui, la sensibilité d'une femme qui n'a d'autre passion que
le jeu! J'ai piqué sa curiosité, et j'ai frappé plus juste. Mon ami,
voyons les hommes tels qu'ils sont, sur-tout quand nous voulons les
faire servir à nos projets. Je vous réponds que ma lettre ne restera pas
sans réponse. Chargez-vous de la faire porter par un domestique, dont
vous soyez sûr; un domestique vous m'entendez bien: n'allez pas vous
aviser d'être vous-même ce domestique-là; vous gâteriez tout, sans vous
procurer la moindre satisfaction, à moins que ce n'en soit une bien
grande pour vous de rôder autour des murs d'un monastère, d'éveiller
les soupçons, et peut-être d'exciter M. de Miralbe à faire transférer ma
soeur dans un cloître plus éloigné et d'un accès moins facile. Ne doutez
pas que, dans les premiers jours sur-tout, il ne fasse éclairer vos
démarches: affectez de vous montrer, paroissez calme; que mon père
s'endorme dans une douce sécurité, et je me charge du réveil. Il croit
triompher; mais je lui prouverai que, tant qu'on vit, on n'est pas un
héros.--Vous êtes donc bien sûr de soustraire Adèle à sa cruauté?--Oui,
si elle le veut.--Par grace, confiez moi votre projet.--Mon projet! le
connois-je moi-même? J'en avois un, bon d'abord; les lettres retirées
des mains de Farfalette l'ont renversé pour faire place à un meilleur:
maintenant j'en ai cent qui tous peuvent réussir, qui tous sont
subordonnés aux circonstances, aux localités, et, plus que tout, aux
dispositions de ma soeur. On dit qu'elle a de l'esprit?--Beaucoup.--Un
caractère prononcé?--Oui.--Du courage»? Je lui racontai la scène du parc
chez M. de Nangis; j'exaltai le sang-froid qu'elle avoit conservé dans
un moment où ma négligence à désarmer mon fusil auroit pu lui coûter la
vie. Henri sourioit; sa figure annonçoit que mon récit confirmoit ses
espérances: mais il ne voulut entrer dans aucun détail jusqu'au moment
où il recevroit des nouvelles de sa soeur, soit directement, soit
indirectement. En vain je le pressai; il répondit gaiement qu'il
n'aimoit pas à dépenser son imagination en conjectures, et qu'un projet
conçu, discuté et abandonné, étoit de l'esprit perdu.
Il exigea que je lui jurasse de nouveau que je n'entreprendrois rien
sans son aveu: je lui promis de ne rien faire sans le prévenir. Il me
quitta. Une demi-heure après, Charles étoit sur la route de Dourdan,
avec ordre de s'arrêter dans cette ville, d'aller à pied porter à
l'abbaye la lettre adressée à madame la duchesse de... et de ne pas
revenir sans réponse, ou du moins sans avoir tout fait pour en obtenir
une. Quinze à seize heures suffisoient, même en supposant qu'on le fît
attendre: je les passai dans la plus grande agitation; elles
s'écoulèrent, et Charles n'étoit pas de retour.
Henri de Miralbe, aussi pressé que moi, vint me voir: mais loin que ce
retard lui donnât de l'inquiétude, il en tiroit un augure favorable; il
assuroit que si mon domestique ne devoit rien rapporter, il seroit déjà
revenu. L'événement prouva qu'il avoit raison. Charles arriva quelques
heures plus tard que nous ne l'attendions, et nous remit les lettres
suivantes.
LA DUCHESSE DE...
À HENRI DE MIRALBE.
«Votre soeur est charmante. Sa douceur la fait aimer. Son silence désole
toutes nos religieuses, qui auraient bien voulu apprendre ses aventures
d'elle-même. On aime si fort, dans les couvens, à s'entretenir des
dangers que l'on court dans le monde! Vous qui êtes bon, devinez
pourquoi. Je lui ai communiqué votre lettre. Elle l'a lue, relue, puis
lue encore avec une émotion qui alloit jusqu'aux larmes. Pauvre petite!
Aussi timide que son frère (je lui demande pardon de la comparaison),
elle n'osoit implorer ma protection pour vous écrire. Je suis venue à
son secours, et j'ai bien fait. Il auroit fallu lui servir de
secrétaire. À l'énorme paquet que je vous envoie, jugez de la besogne.
En une année, je ne promettrois pas d'en écrire autant. Elle vouloit
que j'en prisse lecture. J'ai refusé: j'aime mieux qu'elle me conte tout
cela. Vous savez comme j'aime la causerie. Adieu, monsieur. Je m'ennuie
à coup sûr ici plus sérieusement que vous dans le monde.»
_P.S._ «Si vous tenez quelques anecdotes qui méritent la peine d'être
écrites, envoyez-les-moi. Je les aime assez; madame l'abbesse en
raffole.»