CHAPITRE XLIII.

_Nouvel éclaircissement._

Henri de Miralbe me reconduisit chez moi. «Vous voyez combien je suis

complaisant, me dit-il; je n'ai encore travaillé que pour vous: il est

temps de songer à ma soeur. Ne me sachez aucun gré de la préférence,

ajouta-t-il en souriant; il étoit nécessaire de vous mettre en état de

me seconder: j'ai besoin d'un amant, et non pas d'un jaloux.--Parlez; je

suis prêt à tout: j'espère vous prouver que mon courage...--Du courage!

c'est la vertu de ceux qui n'en peuvent avoir d'autres; voilà pourquoi

elle est tant estimée. De l'adresse, du sang-froid, de la persévérance

sur-tout, et les lettres-de-cachet, les abbayes, les prisons d'État

même, ne sont plus que des difficultés, et non des obstacles. Mais il

est temps, je crois, que vous m'appreniez le couvent où ma soeur a été

conduite». Je ne le lui eus pas nommé, qu'il s'écria: «Excellent! c'est

presque un lieu de plaisir; on s'y occupe beaucoup des intrigues du

monde, et je puis déjà vous y promettre une amie pour Adèle. Voici le

fait.

«La duchesse de... n'a que vingt-six ans; elle est jolie, spirituelle,

vertueuse, ou plutôt sans passion, si l'on en excepte celle du jeu,

qu'elle porte jusqu'à la fureur: elle joue ses diamans, ses robes, son

linge, ses terres, celles de son époux; elle se joueroit elle-même.

Quand elle a compromis la fortune du duc, il la fait renfermer; quand

elle est renfermée, il va la voir, prêche, pleure: elle promet de ne

plus jouer, reparoît dans le monde, recommence bientôt, retourne au

couvent. Elle y est en ce moment pour la troisième fois, par ordre du

roi et à la sollicitation de son époux, qui ne peut vivre loin d'elle.

Heureusement pour ma soeur, la même abbaye les renferme. M. le duc, qui

n'a aucun reproche à faire à son épouse, du côté des moeurs, qui ne

craint pas qu'elle se ruine avec des religieuses, veut qu'elle jouisse

de toute la liberté compatible avec sa position. Elle écrit et reçoit

ses lettres sans être obligée de rendre aucun compte; elle voit même ses

amis au parloir...--Si je pouvois, m'écriai-je

involontairement...--Quoi? dit Henri; vous présenter à elle, et faire

servir à une intrigue d'amour une femme titrée qui ne conçoit pas même

que l'on puisse rien aimer que les cartes? Vous seriez bien habile. J'ai

l'honneur de la connoître assez particulièrement pour croire qu'elle ne

m'aura pas oublié. Tout ce que nous pouvons desirer maintenant est de

rassurer Adèle; laissez-m'en le soin: madame la duchesse de... accordera

sans peine à un frère ce qu'elle refuseroit à tout autre.»

Il prit une plume, écrivit, et me présenta la lettre suivante:

«MADAME,

«Je n'ose vous rappeler toutes les folies que nous avons ensemble

débitées sur le pauvre genre humain; vous seriez bien capable d'en rire

encore: mais moi, je ne ris plus depuis que l'injustice vous a ravie à

la société; vous en étiez l'esprit: aussi sommes-nous bien ennuyeux

depuis que vous avez cessé de nous animer.

«J'ai encore un autre sujet de tristesse. Mon père a mis le comble aux

bienfaits dont il accable sa famille, en faisant renfermer ma soeur. Je

ne la connois pas, et elle m'intéresse: cela vous paroîtra bizarre.

Engagez-la à vous raconter son histoire; il y a vraiment de quoi piquer

votre curiosité.

«L'infortunée a été entraînée dans un précipice qu'il lui étoit

impossible d'éviter. Elle se croit abandonnée du monde entier;

rassurez-la, je vous en conjure: dites-lui qu'elle n'a perdu aucun droit

à l'amitié, à l'estime de ceux dont elle compte l'opinion pour quelque

chose: elle a de commun avec vous de ne mettre aucun prix à celle des

sots. Dites-lui que si son frère partage l'injustice de M. de Miralbe,

c'est pour en être comme elle la victime, mais qu'il mettra tout son

bonheur à la réparer.

«J'ai l'honneur d'être, etc.»

_P. S._ «Vous prier de l'aider à me faire parvenir un mot de sa main,

ce seroit trop de hardiesse, et je n'ose vous le demander.»

* * *

«Cette lettre, me dit Henri, répond-elle à vos desirs?--Non, il me

semble que vous auriez pu davantage intéresser la sensibilité de la

duchesse.--Oui, la sensibilité d'une femme qui n'a d'autre passion que

le jeu! J'ai piqué sa curiosité, et j'ai frappé plus juste. Mon ami,

voyons les hommes tels qu'ils sont, sur-tout quand nous voulons les

faire servir à nos projets. Je vous réponds que ma lettre ne restera pas

sans réponse. Chargez-vous de la faire porter par un domestique, dont

vous soyez sûr; un domestique vous m'entendez bien: n'allez pas vous

aviser d'être vous-même ce domestique-là; vous gâteriez tout, sans vous

procurer la moindre satisfaction, à moins que ce n'en soit une bien

grande pour vous de rôder autour des murs d'un monastère, d'éveiller

les soupçons, et peut-être d'exciter M. de Miralbe à faire transférer ma

soeur dans un cloître plus éloigné et d'un accès moins facile. Ne doutez

pas que, dans les premiers jours sur-tout, il ne fasse éclairer vos

démarches: affectez de vous montrer, paroissez calme; que mon père

s'endorme dans une douce sécurité, et je me charge du réveil. Il croit

triompher; mais je lui prouverai que, tant qu'on vit, on n'est pas un

héros.--Vous êtes donc bien sûr de soustraire Adèle à sa cruauté?--Oui,

si elle le veut.--Par grace, confiez moi votre projet.--Mon projet! le

connois-je moi-même? J'en avois un, bon d'abord; les lettres retirées

des mains de Farfalette l'ont renversé pour faire place à un meilleur:

maintenant j'en ai cent qui tous peuvent réussir, qui tous sont

subordonnés aux circonstances, aux localités, et, plus que tout, aux

dispositions de ma soeur. On dit qu'elle a de l'esprit?--Beaucoup.--Un

caractère prononcé?--Oui.--Du courage»? Je lui racontai la scène du parc

chez M. de Nangis; j'exaltai le sang-froid qu'elle avoit conservé dans

un moment où ma négligence à désarmer mon fusil auroit pu lui coûter la

vie. Henri sourioit; sa figure annonçoit que mon récit confirmoit ses

espérances: mais il ne voulut entrer dans aucun détail jusqu'au moment

où il recevroit des nouvelles de sa soeur, soit directement, soit

indirectement. En vain je le pressai; il répondit gaiement qu'il

n'aimoit pas à dépenser son imagination en conjectures, et qu'un projet

conçu, discuté et abandonné, étoit de l'esprit perdu.

Il exigea que je lui jurasse de nouveau que je n'entreprendrois rien

sans son aveu: je lui promis de ne rien faire sans le prévenir. Il me

quitta. Une demi-heure après, Charles étoit sur la route de Dourdan,

avec ordre de s'arrêter dans cette ville, d'aller à pied porter à

l'abbaye la lettre adressée à madame la duchesse de... et de ne pas

revenir sans réponse, ou du moins sans avoir tout fait pour en obtenir

une. Quinze à seize heures suffisoient, même en supposant qu'on le fît

attendre: je les passai dans la plus grande agitation; elles

s'écoulèrent, et Charles n'étoit pas de retour.

Henri de Miralbe, aussi pressé que moi, vint me voir: mais loin que ce

retard lui donnât de l'inquiétude, il en tiroit un augure favorable; il

assuroit que si mon domestique ne devoit rien rapporter, il seroit déjà

revenu. L'événement prouva qu'il avoit raison. Charles arriva quelques

heures plus tard que nous ne l'attendions, et nous remit les lettres

suivantes.

LA DUCHESSE DE...

À HENRI DE MIRALBE.

«Votre soeur est charmante. Sa douceur la fait aimer. Son silence désole

toutes nos religieuses, qui auraient bien voulu apprendre ses aventures

d'elle-même. On aime si fort, dans les couvens, à s'entretenir des

dangers que l'on court dans le monde! Vous qui êtes bon, devinez

pourquoi. Je lui ai communiqué votre lettre. Elle l'a lue, relue, puis

lue encore avec une émotion qui alloit jusqu'aux larmes. Pauvre petite!

Aussi timide que son frère (je lui demande pardon de la comparaison),

elle n'osoit implorer ma protection pour vous écrire. Je suis venue à

son secours, et j'ai bien fait. Il auroit fallu lui servir de

secrétaire. À l'énorme paquet que je vous envoie, jugez de la besogne.

En une année, je ne promettrois pas d'en écrire autant. Elle vouloit

que j'en prisse lecture. J'ai refusé: j'aime mieux qu'elle me conte tout

cela. Vous savez comme j'aime la causerie. Adieu, monsieur. Je m'ennuie

à coup sûr ici plus sérieusement que vous dans le monde.»

_P.S._ «Si vous tenez quelques anecdotes qui méritent la peine d'être

écrites, envoyez-les-moi. Je les aime assez; madame l'abbesse en

raffole.»

Frédéric · 第 65 / 76 题