_Explication._
Philippe avoit raison: après les nouvelles que je venois de recevoir, il
m'eût été impossible de prolonger mon absence; je maudissois mon voyage;
j'aurois donné tout ce que je possédois pour pouvoir franchir en une
minute l'intervalle qui me séparoit de Paris. Pauvre Adèle! malheureuse
Adèle! est-ce devant moi qu'on a besoin de te justifier? Ne connois-je
donc pas le monstre auquel le sort t'a soumise? Ne sais-je donc pas tout
ce que peut la vengeance d'une femme?... Ce rendez-vous auquel arrive M.
de Farfalette, son air d'assurance, ses discours, me paroissent
extraordinaires; je cherche en vain à les expliquer. Non, Adèle n'a pu
aimer un homme qui, la voyant au désespoir... Une femme pleure, sanglote
à ses yeux; il s'en croit la cause, il plaisante! Ah! si j'eusse été à
sa place, je serois mort, ou j'aurois sauvé la victime. Qu'importe que
son bourreau soit son père? L'amour connoît-il ces distinctions? Non,
non; ou je retrouverai Adèle, ou toute ma vengeance tombera sur ceux qui
me l'ont ravie.
Tel fut mon premier sentiment. Je souffrois trop pour être sensible; je
ne connoissois pas encore le regret, je n'éprouvois que la rage. Rien ne
m'appartenoit dans mes sensations; elles étoient toutes pour Adèle: je
ne voyois que l'innocence outragée, la vertu flétrie, la beauté
persécutée; j'oubliois que j'aimois: j'aurois, sans balancer, renoncé à
toutes mes espérances pour sauver l'infortunée, et j'ignorois en quel
lieu elle étoit! Adèle! Adèle! je ne prononçois pas ton nom; il
s'échappoit malgré moi de ma poitrine: sans le vouloir, je le répétois à
chaque instant; je le criois comme si mes accens, brisés par la douleur,
eussent pu se prolonger jusqu'à toi.
Je rejoignis M. de Montluc; il étoit auprès de son épouse. Ils firent
tous deux un mouvement de surprise en me regardant. Ah! sans doute ma
figure devoit être effrayante si elle rendoit tous les mouvemens de mon
ame. Je m'appuyai sur le premier meuble que je rencontrai; je lui tendis
la lettre de Philippe: je voulois l'engager à la lire, et je ne pouvois
qu'articuler, avec un soupir déchirant, le nom de la malheureuse Adèle.
M. de Montluc vint à moi; je lui présentai de nouveau la lettre. Il la
prit, et commençoit à lire des yeux seulement. «Lisez tout haut,
m'écriai-je; j'ai besoin d'entendre encore...» Je joignis mes bras en
les posant sur le meuble qui me soutenoit; et, appuyant fortement ma
tête dessus, j'écoutai avec une immobilité qui paroîtra bien étonnante à
qui ne connoît pas l'effet des passions: mon sang fermentoit si
violemment, qu'il me sembloit que le plus léger mouvement eût suffi pour
briser tout mon être.
«Je ne vous offrirai point de consolations, me dit M. de Montluc
lorsqu'il eut fini; on ne les entend pas dans votre position. Quand vous
êtes entré, je parlois de vous avec mon épouse; nous trouvions bien des
difficultés au projet que vous m'avez communiqué. Vous avez des
chagrins; nous n'y ajouterons pas celui d'un refus: puisse le nom de
notre fils aller jusqu'à votre coeur, et y porter un rayon d'espérance!
Mon ami, c'est dans cet instant de douleur que nous vous adoptons;
madame de Montluc ne me désavouera pas. «--Non sans doute»,
s'écria-t-elle en se levant pour venir m'embrasser. Elle pleuroit; mes
larmes coulèrent. Ô pouvoir de la sensibilité! tu causois tous mes maux,
et tu en suspendis momentanément la force pour me laisser jouir de ma
reconnoissance.
Quand M. de Montluc me vit plus tranquille, il me dit tout ce qu'il crut
propre à ranimer mes esprits: il me fit observer que les moyens pris par
Philippe pour connoître l'endroit où l'on conduisoit mademoiselle de
Miralbe, sembloient infaillibles; il détourna, pour ainsi dire, toutes
mes pensées, et les jeta dans l'avenir. Le coeur d'un amant n'est jamais
fermé à l'espérance; je l'éprouvai. Je retrouverai Adèle, j'aurai un nom
qui renversera la barrière qui nous sépare; je voyois déjà la certitude
de m'unir à elle, que je n'avois encore formé aucun projet pour briser
ses chaînes.
J'annonçai à M. de Montluc ma résolution de partir à l'instant même pour
Paris: loin de chercher à m'en détourner, il déploya tant de zèle à me
seconder, qu'en moins d'une heure les chevaux arrivèrent de la poste
voisine. Ce ne fut pas sans regret que je fis mes adieux à madame de
Montluc: son époux monta en voiture avec moi, me conduisit jusqu'au bout
de l'avenue, et ne me quitta qu'en me recommandant de veiller sur le
fils que l'amitié venoit de lui donner. Excellent homme! cette idée ne
sembloit lui plaire que parce qu'elle étoit pour moi un motif d'espoir
et de consolation. Quand je le quittai, tout mon courage m'abandonna de
nouveau.
Arrivé à Nevers, je me rendis à la poste; j'y trouvai ce billet de
Philippe.
«Charles est revenu une heure au plus après le départ de ma lettre; il a
parfaitement rempli sa commission. Mademoiselle de Miralbe a été
conduite à l'abbaye de... près Dourdan. (Douze lieues de Paris.) Il n'a
pas quitté qu'il n'ait vu l'exempt repartir seul: ainsi point de doute
que la femme-de-chambre ne soit restée aussi, puisqu'à plusieurs
reprises Charles a apperçu deux femmes dans la voiture. À Arpajon, il a
eu occasion d'approcher assez près des voyageurs. La chaise s'est
arrêtée à la porte d'une auberge; on y a demandé quelques
rafraîchissemens: il a entendu une voix douce, un peu tremblante; il ne
doute pas que ce ne soit mademoiselle de Miralbe: il assure qu'elle
paroissoit assez calme.
«L'abbaye de... est à une demi-lieue de la ville; une longue et sombre
avenue de noyers y conduit. Point de village qui en soit proche. À deux
cents pas au plus, il y a un meunier qui fait valoir quelques terres
dépendantes du couvent. À la même distance, mais du côté opposé, on
apperçoit un bouquet de bois. Voilà tous les renseignemens qu'il a pu
prendre.
«M. de Florvel a passé ce matin chez vous; je n'y étois pas. Il a
demandé si l'on vous attendoit bientôt.
«M. de Miralbe le fils s'est aussi présenté: ayant appris que vous étiez
à la campagne, il a laissé son nom.
«Je compte beaucoup sur votre retour. Mes inquiétudes diminueront quand
je pourrai partager et adoucir les vôtres.
«PHILIPPE.»
Il étoit quatre heures du matin lorsque j'arrivai à Paris. Tout le monde
dormoit chez moi; cela me parut extraordinaire: depuis deux jours le
sommeil n'avoit pas approché de ma paupière. J'entrai chez Philippe; je
précipitai ses embrassemens pour lui demander s'il n'avoit rien de
nouveau à m'apprendre; rien: si personne n'étoit venu; personne.
Philippe exigea que je prisse quelques instans de repos; j'y consentis
moins par besoin ou par complaisance que par l'embarras de savoir où
diriger mes pas. Par-tout on dormoit; le père d'Adèle aussi sans doute.
Idée affreuse! l'innocence gémit, les bourreaux reposent.
À sept heures, je priai Philippe de se rendre chez M. de Miralbe le
fils, de lui demander l'instant auquel je pourrois le voir, et de venir
me le dire chez Florvel, où je l'attendrois. J'allai chez cet ami. Il me
parut gêné avec moi, et sembloit moins me plaindre d'avoir perdu
mademoiselle de Miralbe qu'étonné de voir que je l'aimois encore
lorsqu'elle étoit indigne des voeux d'un honnête homme. Ma surprise ne
peut s'exprimer; mais je voudrois en vain le dissimuler, l'opinion de
Florvel étoit celle du public. Adèle étoit malheureuse: les préventions
s'élevoient contre elle; on la traitoit en coupable; on ajoutoit à ses
torts; on alloit jusqu'à affirmer que M. Durmer ne l'avoit élevée que
pour ses plaisirs, et qu'en la faisant son héritière au préjudice de sa
soeur, il léguoit moins à son élève qu'à sa maîtresse. Et, je n'en doute
pas, c'étoit un père qui, le premier, abreuvoit sa fille de calomnies
aussi atroces. Pour la justifier, il eût fallu porter le flambeau de la
vérité dans l'ame infernale de M. de Miralbe. Quels en étoient les
moyens? On les eût trouvés, que le public se fût refusé à l'évidence.
Moi-même je sentois l'impossibilité d'entrer en explication: on
accabloit Adèle devant moi, et j'étois réduit à garder le silence; je ne
pouvois qu'affirmer que l'infortunée étoit innocente; et chaque fois que
je le répétois, Florvel sourioit avec une ironie qui me perçoit le coeur;
on me regardoit d'un air qui sembloit dire: Vous êtes fou. J'allois le
quitter, décidé à ne jamais le revoir; il s'en apperçut, m'arrêta.
«Mon cher Téligny, me dit-il avec amitié, mon intention n'est pas
d'ajouter à tes chagrins: madame de Florvel et moi nous avons douté
aussi long-temps qu'il a été possible de le faire; nous nous refusions
même à l'évidence: mais que diras-tu en apprenant que M. de Farfalette
se vante d'avoir des lettres de mademoiselle de Miralbe? Il les a
montrées à plusieurs personnes, moins par fatuité peut-être que pour se
laver du ridicule que lui a donné l'issue de ce rendez-vous.--Des
lettres d'Adèle! m'écriai-je: les avez-vous vues, vous?--Non.--Eh bien!
elle est innocente; je le répéterai jusqu'à mon dernier soupir: je le
prouverai, ou j'y perdrai la vie. Promettez-moi, Florvel, que vous
m'aiderez; vous le devez à une infortunée que vos bontés pour elle ont,
sans le vouloir, mise sur le chemin de l'abîme où elle est tombée.
Florvel, tu es sensible: si Adèle est innocente (et elle l'est),
n'a-t-elle pas des droits à la protection de tous les coeurs
généreux?--Qu'elle ait tort ou raison, me répondit-il, tant qu'elle
t'intéressera, je me prêterai à tout ce qui pourra l'obliger.»
Philippe étoit venu m'avertir que M. de Miralbe le fils avoit appris mon
retour avec joie, et qu'il m'attendoit chez lui; je m'y rendis
sur-le-champ. Dirai-je la seule pensée qui m'occupoit alors? Je ne
songeois qu'aux lettres que M. de Farfalette se vantoit d'avoir reçues
d'Adèle: son innocence me paroissoit douteuse, et je ne trouvois plus en
moi pour la défendre, la même assurance que j'avois eue quand un autre
l'accusoit.
La première chose que Henri de Miralbe me demanda, fut si je savois dans
quel lieu on avoit conduit sa soeur; je lui répondis que oui: il me sauta
au cou, m'embrassa en s'écriant: «Tant mieux; c'est donc vous qui
l'aimez, et, à coup sûr, c'est vous aussi qu'elle aime: un amant rebuté
n'est pas aussi actif. J'ai passé chez cet imbécille de Farfalette; sa
froideur m'a révolté. Si Adèle eût été capable de se perdre pour un être
pareil, je l'aurois abandonnée: il y a quelque tour de mon père dans
tout cela. Asseyez-vous, causons, et convenons de nos faits. D'abord
vous savez que je déteste M. de Miralbe, c'est un bruit public; il ne me
prendra jamais fantaisie de le démentir. Je ne connois pas assez ma soeur
pour y prendre un intérêt bien vif; mais je ne lui en suis pas moins
dévoué, puisque c'est un moyen de contrarier les vues intéressées de mon
père. L'amour d'un côté, la haine de l'autre: voyez, mon ami, si en
unissant les deux passions les plus actives, nous parviendrons à notre
but. Acceptez-vous l'association?--De tout mon coeur, lui dis-je: soyez
mon dieu tutélaire, le protecteur d'Adèle, et commençons par la venger
du plus cruel de ses ennemis.--Qui? me demanda-t-il: mon père?--M. de
Farfalette, m'écriai-je avec l'accent de la rage: il se vante d'avoir
des lettres de votre soeur; il fait plus, il les montre. Que je sois donc
au nombre de ses confidens: vous ne refuserez pas de m'accompagner;
c'est devant vous que je veux le forcer à une explication dont dépend
mon repos.--Doucement, doucement. Il faut en tout, mon cher, du
sang-froid. Qui concentre ses passions, acquiert plus de forces; qui
s'y livre sans calcul, est perdu. Nous irons chez Farfalette; c'est moi
qui m'expliquerai: je peux venger ma soeur sans la compromettre
davantage; vous l'anéantissez entièrement si vous paroissez dans cette
affaire. Promettez-moi d'être calme; je vous prends à mon tour pour
témoin.--Allons, lui dis-je, je vous jure de n'agir que par vous; mais
ne perdons pas une minute.»
Nous sortîmes aussitôt. Notre chemin nous conduisoit devant la maison de
Florvel; j'engageai Henri à l'admettre parmi nous; il y consentit.
Florvel ne fit pas la moindre difficulté pour nous accompagner, et tous
trois nous nous présentâmes chez M. de Farfalette. On nous dit qu'il
n'étoit pas encore jour; j'insistai: son domestique nous assura qu'il
seroit chassé s'il laissoit entrer qui que ce fût avant l'heure
prescrite par son maître «Qu'on te chasse donc, lui dit Henri avec
gaieté; il força la porte, entra dans la chambre à coucher, tira
lui-même les rideaux, nous présenta des siéges en riant aux éclats, et
en priant M. de Farfalette de ne pas se déranger. Florvel et moi nous
nous regardions avec surprise. Notre hôte étendoit les bras, et avoit
l'air de douter s'il rêvoit ou s'il étoit éveillé.
Ce fut avec la même apparence de légéreté que Henri entama une
conversation à laquelle il donna bientôt une tournure sérieuse: mais
lorsqu'il voyoit M. de Farfalette ou moi prêts à la pousser plus loin
qu'il ne l'avoit résolu, d'un mot il la ramenoit au ton de plaisanterie
par lequel il avoit commencé. Je n'ai jamais vu d'homme conserver autant
d'empire sur lui-même, et en prendre avec autant de facilité sur les
autres; du moment que l'on consentoit à l'écouter, on n'avoit plus que
la sensation qu'il cherchoit à vous donner. Si dix affaires d'éclat ne
lui avoient acquis une réputation de bravoure à l'abri de tout soupçon,
on auroit pu croire qu'il cherchoit dans son esprit les ressources que
lui refusoit son courage.
M. de Farfalette commençoit la justification de sa conduite par les
démarches qu'il avoit faites pour obtenir la main de mademoiselle de
Miralbe. «Cela ne me regarde point, interrompit Henri: que vous aimiez
ma soeur, qu'elle vous aime; que vous l'épousiez, que vous ne l'épousiez
pas; à votre aise. Toute la question se réduit là: on dit que vous avez
des lettres d'Adèle. M. de Florvel a parié mille louis que cela n'étoit
pas; moi, j'ai accepté le défi: notre argent est déposé entre les mains
de Téligny, et nous avons promis de nous en rapporter à vous. Vous êtes
honnête homme; nous sommes tous jeunes, et dans un siècle où l'on n'a
plus la sottise de placer l'honneur des familles dans la vertu des
femmes: j'ai gagé contre celle de ma soeur; ai-je perdu, gagné? Décidez,
et tout est fini». M. de Farfalette essaya d'éluder; mais il fut tourné
avec tant d'adresse, que non seulement il finit par avouer qu'il avoit
des lettres de mademoiselle de Miralbe, mais encore par proposer à son
frère de les lui remettre; ce qui fut accepté avec mille éloges sur sa
délicatesse et ses succès auprès des femmes. Mon sort étoit décidé;
Adèle se trouvoit convaincue de la plus lâche perfidie, et je doutois
encore. Florvel me fixoit; je n'osois lever les yeux. Quand M. de
Farfalette remit les lettres entre les mains de Henri, par un mouvement
que je ne fus pas le maître de réprimer, je m'en emparai; je brûlois de
voir de quel style elle écrivoit à un homme pour lequel elle ne m'avoit
pas caché son mépris. Que l'on juge de la révolution qui se fit en moi.
«Ce n'est pas son écriture, m'écriai-je; regardez, Florvel». L'une après
l'autre, toutes ensemble, je les ouvrois, je les montrois; il m'étoit
impossible de contenir ma joie. Florvel affirma que la main d'Adèle
n'avoit point tracé les billets qu'il tenoit.
«Il est assez singulier, messieurs, nous dit Henri d'un air moitié
plaisant, moitié sérieux, que de trois hommes, l'un se vante d'avoir des
lettres de ma soeur, que les deux autres en aient reçu assez souvent pour
connoître son écriture, tandis que moi je ne peux rien décider.
Pourriez-vous m'apprendre, là, sans détour, ajouta-t-il en se tournant
vers Florvel et vers moi, à quels titres vous vous établissez juges dans
cette affaire?--Moi, répondit Florvel, à titre de protecteur.
Mademoiselle de Miralbe étoit l'amie de mon épouse lorsqu'elle ne
s'appeloit encore qu'Adèle: j'ai pris pour elle les sentimens d'un
frère; et j'affirme que quiconque soutiendra que ces lettres sont
d'elle, en aura...--Moi, dis-je en interrompant Florvel, à titre d'homme
assez heureux pour l'avoir vue consentir à m'accorder sa main, je jure
que le premier qui osera répéter que ces lettres sont de mademoiselle de
Miralbe, ne...--Messieurs, interrompit à son tour Henri, une femme à
droit de se glorifier lorsqu'elle possède un ami et un amant aussi
disposés que vous l'êtes à soutenir son innocence. À titre de frère, je
pourrois prétendre aussi à la venger: mais il n'y a pas de doute que ma
soeur n'ait été victime d'un complot tramé par un génie infernal;
l'honneur également ne nous permet pas de douter que M. de Farfalette
n'ait été lui-même l'instrument aveugle et non le complice de ses
ennemis. S'il n'avoit pas cru les lettres véritables, il ne me les
auroit pas remises avec tant de confiance. Il s'est vanté de les avoir,
il est vrai; c'est un tort: mais nous sommes tous un peu plus, un peu
moins indiscrets dans nos amours. Une querelle ne changera rien à la
destinée de ma soeur; au contraire. Faisons-lui des partisans zélés de
tous ses admirateurs, et nous la servirons beaucoup mieux. L'homme qui a
prétendu hautement à sa main, qui a contribué à sa ruine sans le
vouloir, ne refusera pas d'élever la voix en sa faveur quand il en sera
temps. C'est à M. de Farfalette lui-même que je le demande, et je
l'estime trop pour douter de sa réponse.»
La réponse de M. de Farfalette ne pouvoit être autre que celle que
Henri desiroit qu'elle fût; il protesta que jamais femme ne lui avoit
paru mériter autant d'apologistes que mademoiselle de Miralbe, et qu'il
sacrifieroit jusqu'à sa réputation pour la défendre. Henri nous força
tous à nous embrasser, et nous entrâmes dans une conversation dont il
résulta les éclaircissemens que voici.
Un domestique attaché à la maison de M. de Miralbe s'étoit un matin
présenté chez M. de Farfalette, et lui avoit remis le billet suivant:
«Je ne m'attendois pas à vous rencontrer hier chez madame de Luçon; je
ne peux vous exprimer à quel point j'ai été saisie. Vous paraissiez
avoir quelque chose à me dire. Si je ne me suis point abusée, on vous
indiquera les moyens de me répondre. Si je me suis trompée!... A. de M.»
Tout homme, quelque peu prévenu en sa faveur qu'on le suppose, n'auroit
pas laissé un tel billet sans réponse. M. de Farfalette y répondit en
amant passionné et sûr de son fait: il convint qu'il adresseroit ses
lettres pour mademoiselle de Miralbe sous une double enveloppe, et qu'il
n'y mettroit d'autre adresse que celle du domestique qui se chargeoit de
la correspondance. Plusieurs fois il rencontra Adèle dans la société,
parut surpris de sa froideur, et lui en fit des reproches par écrit. On
ne manqua pas de lui répondre que la prudence exigeoit une contrainte
dont on souffroit autant que lui. D'épître en épître, on prolongea
jusqu'au jour si fatal à l'infortunée mademoiselle de Miralbe. Le matin
même, M. de Farfalette reçut l'ordre de se trouver à midi précis chez la
soeur de M. Durmer, dont on lui indiquoit la demeure; le reste n'avoit
pas besoin d'explication.
Nous quittâmes M. de Farfalette, Henri de Miralbe emportant les lettres
attribuées à sa soeur; Florvel, aussi joyeux de la savoir innocente
qu'effrayé de la profondeur du complot dont elle étoit la victime; et
moi, moins à plaindre depuis que je n'éprouvois plus le tourment de
douter du coeur d'Adèle: j'étois bien encore assez malheureux sans cela.