CHAPITRE XXVIII.

_Oraison funèbre de Mme de Sponasi._

Je vous dois compte, mes chers lecteurs, des motifs qui m'empêchèrent

d'augmenter le revenu de la terre de Téligny.

Vous avez pu voir combien ma bienfaitrice étoit obligeante, bonne et

libérale. Lorsque les douleurs l'avertirent que je demandois à entrer

dans le monde, elle se fit conduire chez une sage-femme, où son logement

avoit été retenu d'avance. Elle y cacha son nom; c'est l'usage: son

hôtesse le devina peut-être, et n'en fit rien paroître; c'est l'usage

encore. Dans ces maisons sur-tout où la fortune repose sur la

discrétion, soit que cette femme sût à qui elle parloit, soit que

l'habitude de commander et de vivre dans l'opulence trahît le rang de

madame de Sponasi, soit qu'elle-même, tout en se cachant, ne fut pas

fâchée qu'on soupçonnât son rang et son opulence, il est certain que la

sage-femme lui raconta l'histoire suivante, moins par envie de bavarder

que par le désir sans doute d'être utile à des malheureux.

M. de Montluc, gentilhomme provençal, d'une famille très-ancienne, avoit

été destiné à l'état ecclésiastique, parce qu'il étoit le second des

fils de son père; c'est-à-dire que la fortune paternelle, d'ailleurs peu

considérable, étant dévolue toute entière à son frère aîné, il falloit

qu'il cherchât son patrimoine parmi celui des pauvres. M. de Montluc fut

tonsuré à huit ans, et obtint un bénéfice d'un médiocre revenu, mais qui

suffisoit à la dépense de son éducation. À vingt ans, il jouissoit

encore de l'amitié de son père, et de l'espoir incertain d'obtenir un

évêché, quand l'amour, qui se rit des patriarches de vingt ans, de la

puissance paternelle et de la tonsure, lui fit rencontrer une jeune

orpheline; belle, il s'en apperçut; sage et sensible, il n'en douta

point; mais pauvre autant qu'on peut l'être, il n'y fit pas attention:

cet âge compte-t-il l'argent pour quelque chose?

Après avoir soupiré, souffert pendant long-temps, M. de Montluc, qui

avoit quitté la soutane, vint à Paris avec sa maîtresse, devenue

secrètement sa femme, n'emportant avec lui que la malédiction de son

père. Elle fut terrible, s'il lui dut les malheurs qu'il éprouva. Obligé

de se cacher pour se soustraire aux recherches de sa famille, il eut

bientôt épuisé ses petites ressources. N'osant se réclamer de personne,

ne pouvant et ne sachant pas travailler, la misère l'atteignit dans un

moment bien cruel pour un époux: madame de Montluc étoit à la veille de

le rendre père, et la sage-femme chez laquelle logeoit madame de Sponasi

avoit été appelée. Bonne par caractère, et devenue plus sensible encore

par l'habitude de voir souffrir, qui n'endurcit que les ames dégradées,

elle avoit offert une de ses petites chambres, et tous les secours qui

dépendroient d'elle, à l'épouse de M. de Montluc, se fiant à la probité

de ceux qu'elle obligeoit de la récompenser un jour, si la fortune

cessoit de leur être contraire.

On n'est jamais plus compatissant qu'aux maux que l'on éprouve soi-même.

Madame de Sponasi, dans les douleurs de l'enfantement, sentit combien

devoit souffrir une malheureuse mère au milieu de toutes les

privations, accablée de toutes les inquiétudes: elle remit à la

sage-femme cinquante louis pour M. de Montluc, en lui recommandant de

taire qu'elle les tenoit d'une femme logée sous le même toit que son

épouse, afin de prévenir l'indiscrétion souvent ingénieuse de la

reconnoissance. Madame de Montluc accoucha la même nuit que madame de

Sponasi: ce fut aussi d'un garçon; il mourut en naissant, hélas! pour

avoir trop souffert avant de naître: sa mère infortunée l'avoit porté

dans son sein au milieu des larmes et des horreurs du besoin.

Quand madame de Sponasi fut rétablie dans son hôtel, elle chargea

Philippe de se lier avec M. de Montluc: cela ne fut pas difficile, les

malheureux sont sensibles aux moindres prévenances. Philippe le présenta

un matin à ma bienfaitrice, qui lui dit que ses aventures ne lui étoient

point inconnues, et qu'elle se trouverait heureuse de faire quelque

chose qui pût lui rendre la tranquillité. Elle lui proposa d'aller vivre

à Téligny jusqu'au moment où il auroit fléchi son père: mais cet homme

mourut sans vouloir pardonner; et son fils aîné l'imita d'autant plus

volontiers, qu'il gagnoit à être inflexible.

Non seulement madame de Sponasi avoit accordé à M. de Montluc la

jouissance du château et des jardins qui en dépendent, mais, pour ôter à

son bienfait l'apparence de la charité, elle l'avoit prié de s'occuper

de l'administration de la terre, et lui avoit donné toutes les

procurations nécessaires à cet effet, l'avertissant qu'elle cesseroit de

le compter au nombre de ses amis, s'il n'en disposoit pas comme de son

propre bien. Jamais service ne fut mieux payé. M. de Montluc agit

effectivement comme s'il eût été le maître; et, tout en se faisant

aimer des paysans, il augmenta beaucoup le revenu de ce bien. Rendant

chaque année ses comptes avec la plus grande exactitude, ma bienfaitrice

cherchoit en vain les moyens de le forcer à songer à lui; il répondoit

toujours qu'il étoit si heureux, qu'il n'avoit plus de facultés pour

desirer. Enfin, après avoir bien bataillé, il fut convenu que le

cinquième du produit de Téligny lui appartiendrait chaque année;

arrangement qui existoit depuis plus de vingt ans. J'aurois donc pu

augmenter mon revenu de quinze à seize cents livres, et certes j'en

aurois rougi. En me donnant ce bien y madame de Sponasi ne m'avoit pas

parlé de M. de Montluc: l'avoit-elle oublié? Oh! non, sans doute. Elle

m'avoit donc assez estimé pour ne pas vouloir me ravir la liberté

d'honorer sa mémoire de la seule manière vraiment digne d'elle.

J'écrivis à M. de Montluc pour lui demander son amitié, et le prier

d'agir comme il avoit toujours fait jusqu'alors. «Nous sommes unis sans

nous connoître, monsieur, par un lien qu'il vous est impossible de

rompre sans outrager la mémoire de madame de Sponasi. Élevé par ses

soins, riche de ses bienfaits, je ne m'en croirois indigne que du moment

où vous refuseriez d'être pour moi ce que vous avez été pour elle. Tous

les deux, nous avons perdu celle qui nous servit de mère; ne séparons

jamais notre douleur et les motifs de notre reconnoissance.»

M. de Montluc me fit une longue réponse, dans laquelle il ne me parloit

que de ses regrets et des vertus de madame de Sponasi; à la fin

seulement il me marquoit: «Elle m'avoit toujours assuré que ses bontés

pour moi lui survivroient; elle me l'écrivoit encore il y a six mois,

et dès-lors vous étiez possesseur de cette terre: vous voyez, monsieur,

l'idée qu'elle avoit de vous; elle ne s'est point trompée. J'aurois,

sans balancer, sacrifié ma vie pour elle; elle vous appartient

également.»

M. de Montluc pouvoit avoir près de cinquante ans: sa femme vivoit

encore; mais ils n'avoient point eu d'autre enfant que celui qui vint au

monde la même nuit que moi.

Frédéric · 第 37 / 76 题