CHAPITRE XXVII.

_Mon bilan._

Il y avoit trop long-temps que les parens de madame de Sponasi

attendoient après son héritage pour que l'on pût croire à la sincérité

de leurs regrets. Après la crainte qu'elle n'en revînt, la plus grande

inquiétude qu'ils avoient éprouvée pendant sa maladie avoit rapport à

son testament; aussi fut-il ouvert avec empressement. Ils craignoient

tous qu'elle ne m'eût beaucoup favorisé, et sans-doute les mesures

étoient déjà concertées pour me ravir ses bienfaits. Quelle fut leur

surprise quand ils virent que la bibliothèque de la défunte étoit le

seul legs qu'elle m'eût fait! Ils ne purent cacher leur joie; mais elle

fut de courte durée. Un des articles du testament défendoit de faire

aucune recherche sur les diamans de la testatrice, ainsi que sur

l'argent comptant qu'on pouvoit lui supposer, parce qu'elle en avoit

disposé de son vivant; c'étoit à Philippe qu'elle les avoit remis: le

tout valoit plus de cinquante mille écus. Un autre article portoit que

la testatrice ne faisoit aucune mention de la terre de Téligny, parce

qu'elle l'avoit vendue depuis un an. C'étoit moi qui en étois

l'acquéreur, et mon contrat étoit à l'abri de la chicane la plus

raffinée. Par les autres dispositions, les parens se trouvoient plus ou

moins avantagés, à proportion de leurs besoins ou de l'amitié que ma

bienfaitrice avoit pour eux. Philippe étoit nommé pour une rente viagère

de 1500 livres. Afin d'assurer l'exécution de ses dernières volontés,

madame de Sponasi avoit ordonné que, dans le cas où son testament

feroit naître quelques procès, et ne seroit pas pleinement exécuté dans

l'espace d'un an, il fût regardé comme nul, et que tous ses biens

appartinssent alors à trois hôpitaux qu'elle désignoit. L'intérêt de

tous fit taire les intérêts de chacun, et jamais tant de collatéraux ne

furent moins pressés de porter leurs prétentions devant les tribunaux.

Suivant l'usage, les parens de madame de Sponasi se vengèrent, par des

air insolens, des politesses qu'ils m'avoient faites lorsqu'ils me

craignoient; ils outragèrent ma bienfaitrice par toutes les suppositions

qu'ils firent sur les motifs de l'amitié qu'elle m'avoit témoignée.

J'eus beaucoup de peine à obtenir les effets à moi appartenant qui se

trouvoient à l'hôtel; mais je m'étois attendu à mille petites

tracasseries, ressource ordinaire de la mauvaise humeur, lorsqu'elle ne

sait comment s'exercer, et je les supportai avec tranquillité. J'avois

un véritable chagrin de la perte que j'avois faite; et ce qui

l'augmentoit encore, étoit de ne voir personne le partager. Philippe...

Philippe se déguisoit en vain; je m'appercevois trop bien qu'il

regardoit la mort de madame de Sponasi comme un prisonnier envisage

l'ordre qui lui rend la liberté. Je n'osais lui en vouloir; mais j'en

étois affligé.

De mes amis, Florvel fut le seul de qui je n'eus qu'à me louer; les

autres attendirent ce que le changement de ma position opéreroit dans ma

manière de vivre pour savoir la conduite qu'ils tiendroient avec moi:

mais lui, à peine eut-il appris la mort de madame de Sponasi, qu'il vint

me trouver.

«Je ne sais comment tu as pu te faire des ennemis, me dit-il; mais on

emploie tous les moyens honnêtes que la calomnie autorise pour rompre

l'amitié qui existe entre nous. Voici ma réponse. Quelles que soient les

raisons qui t'engagent à ne pas me confier qui tu es, je les respecte:

si tu as besoin de crédit, le mien et celui de ma famille sont à ton

service; s'il te faut de l'argent, j'en ai; si tu veux un logement chez

moi, tu me feras plaisir, ainsi qu'à madame de Florvel.

«Es-tu assez heureux pour que mes offres te soient inutiles? tant mieux;

mais profite du moins de mes conseils: ne reste pas éloigné de la

société; on croiroit que tu crains d'y paroître, et les méchans en

tireroient parti pour donner quelque crédit à leurs discours. Viens chez

moi, viens-y souvent; cache ta douleur, on ne l'attribueroit pas à ta

sensibilité; montre-toi, dans les premiers momens, tel que tu as

toujours été; et quand on verra que la mort de madame de Sponasi ne

change rien à ta position, les sots, qui se décident par l'exemple, et

qui forment le plus grand nombre, ne changeront rien à leur conduite

envers toi, et les méchans se tairont.»

La démarche et la franchise de Florvel me firent grand plaisir: je

l'assurai que je profiterois d'autant plus volontiers de ses conseils,

qu'ils étoient d'accord avec le désir que j'avois toujours eu de

conserver son amitié; que pour ses offres de services, j'en garderois

une éternelle reconnoissance, mais que j'étois à la fois au-dessus du

besoin et de l'ambition. Cela étoit vrai.

La terre de Téligny donnoit deux mille écus de revenu. Philippe

prétendoit que j'en pouvois tirer davantage. Quand je sus à quelles

conditions, je fus bien loin de le desirer, et il m'approuva. J'étois en

outre possesseur des diamans et de l'argent que ma bienfaitrice avoit

remis à mon père pour moi. Pendant le temps qu'il avoit passé chez elle,

il avoit amassé et placé une somme de deux cent mille francs; ce qui,

joint à la rente qu'elle lui avoit laissée par son testament, nous

composoit un revenu fort honnête; car Philippe exigea que nos fortunes

restassent en commun, ou plutôt que j'en disposasse comme d'un bien

entièrement à moi. De part et d'autre c'étoit un combat de générosité

qui se termina sans peine, puisqu'il fut décidé que nous demeurerions

ensemble: mais il ne voulut point consentir à recevoir de ma part le

titre qui lui appartenoit; il m'objecta encore la mémoire de ma

bienfaitrice, et je cédai. Les diamans furent vendus, le produit fut

placé. Je pris une maison simple, et je la montai comme un homme

jouissant de 24,000 livres de rentes. Philippe se chargea de veiller à

la dépense; il étoit mon ami, mon intendant, mon gouverneur: ami bien

sincère, intendant sûr, gouverneur très-tolérant. Je ne tardai pas à

m'appercevoir que s'il avoit fait à madame de Sponasi le sacrifice de

l'éclat d'une liaison, il s'étoit réservé tous les plaisirs que le

mystère ne fait toujours qu'augmenter. C'étoit mon père, je n'avois rien

à dire; j'aurois été fâché cependant qu'il agrandît la famille: mais ce

malheur n'arriva point.

Je fus bientôt convaincu qu'à Paris on ne s'informe jamais de ce que

vous êtes qu'au moment où l'on craint que vous ne deveniez à charge;

mais quand il est bien décidé que vous n'avez besoin de personne, quand

à l'aisance vous joignez de l'éducation, vous allez par-tout. Je restai

donc M. de Téligny pour tout le monde. Mon _de_ ne pouvoit être contesté

dans un moment où personne ne se le refusoit.

Frédéric · 第 36 / 76 题