_Mon bilan._
Il y avoit trop long-temps que les parens de madame de Sponasi
attendoient après son héritage pour que l'on pût croire à la sincérité
de leurs regrets. Après la crainte qu'elle n'en revînt, la plus grande
inquiétude qu'ils avoient éprouvée pendant sa maladie avoit rapport à
son testament; aussi fut-il ouvert avec empressement. Ils craignoient
tous qu'elle ne m'eût beaucoup favorisé, et sans-doute les mesures
étoient déjà concertées pour me ravir ses bienfaits. Quelle fut leur
surprise quand ils virent que la bibliothèque de la défunte étoit le
seul legs qu'elle m'eût fait! Ils ne purent cacher leur joie; mais elle
fut de courte durée. Un des articles du testament défendoit de faire
aucune recherche sur les diamans de la testatrice, ainsi que sur
l'argent comptant qu'on pouvoit lui supposer, parce qu'elle en avoit
disposé de son vivant; c'étoit à Philippe qu'elle les avoit remis: le
tout valoit plus de cinquante mille écus. Un autre article portoit que
la testatrice ne faisoit aucune mention de la terre de Téligny, parce
qu'elle l'avoit vendue depuis un an. C'étoit moi qui en étois
l'acquéreur, et mon contrat étoit à l'abri de la chicane la plus
raffinée. Par les autres dispositions, les parens se trouvoient plus ou
moins avantagés, à proportion de leurs besoins ou de l'amitié que ma
bienfaitrice avoit pour eux. Philippe étoit nommé pour une rente viagère
de 1500 livres. Afin d'assurer l'exécution de ses dernières volontés,
madame de Sponasi avoit ordonné que, dans le cas où son testament
feroit naître quelques procès, et ne seroit pas pleinement exécuté dans
l'espace d'un an, il fût regardé comme nul, et que tous ses biens
appartinssent alors à trois hôpitaux qu'elle désignoit. L'intérêt de
tous fit taire les intérêts de chacun, et jamais tant de collatéraux ne
furent moins pressés de porter leurs prétentions devant les tribunaux.
Suivant l'usage, les parens de madame de Sponasi se vengèrent, par des
air insolens, des politesses qu'ils m'avoient faites lorsqu'ils me
craignoient; ils outragèrent ma bienfaitrice par toutes les suppositions
qu'ils firent sur les motifs de l'amitié qu'elle m'avoit témoignée.
J'eus beaucoup de peine à obtenir les effets à moi appartenant qui se
trouvoient à l'hôtel; mais je m'étois attendu à mille petites
tracasseries, ressource ordinaire de la mauvaise humeur, lorsqu'elle ne
sait comment s'exercer, et je les supportai avec tranquillité. J'avois
un véritable chagrin de la perte que j'avois faite; et ce qui
l'augmentoit encore, étoit de ne voir personne le partager. Philippe...
Philippe se déguisoit en vain; je m'appercevois trop bien qu'il
regardoit la mort de madame de Sponasi comme un prisonnier envisage
l'ordre qui lui rend la liberté. Je n'osais lui en vouloir; mais j'en
étois affligé.
De mes amis, Florvel fut le seul de qui je n'eus qu'à me louer; les
autres attendirent ce que le changement de ma position opéreroit dans ma
manière de vivre pour savoir la conduite qu'ils tiendroient avec moi:
mais lui, à peine eut-il appris la mort de madame de Sponasi, qu'il vint
me trouver.
«Je ne sais comment tu as pu te faire des ennemis, me dit-il; mais on
emploie tous les moyens honnêtes que la calomnie autorise pour rompre
l'amitié qui existe entre nous. Voici ma réponse. Quelles que soient les
raisons qui t'engagent à ne pas me confier qui tu es, je les respecte:
si tu as besoin de crédit, le mien et celui de ma famille sont à ton
service; s'il te faut de l'argent, j'en ai; si tu veux un logement chez
moi, tu me feras plaisir, ainsi qu'à madame de Florvel.
«Es-tu assez heureux pour que mes offres te soient inutiles? tant mieux;
mais profite du moins de mes conseils: ne reste pas éloigné de la
société; on croiroit que tu crains d'y paroître, et les méchans en
tireroient parti pour donner quelque crédit à leurs discours. Viens chez
moi, viens-y souvent; cache ta douleur, on ne l'attribueroit pas à ta
sensibilité; montre-toi, dans les premiers momens, tel que tu as
toujours été; et quand on verra que la mort de madame de Sponasi ne
change rien à ta position, les sots, qui se décident par l'exemple, et
qui forment le plus grand nombre, ne changeront rien à leur conduite
envers toi, et les méchans se tairont.»
La démarche et la franchise de Florvel me firent grand plaisir: je
l'assurai que je profiterois d'autant plus volontiers de ses conseils,
qu'ils étoient d'accord avec le désir que j'avois toujours eu de
conserver son amitié; que pour ses offres de services, j'en garderois
une éternelle reconnoissance, mais que j'étois à la fois au-dessus du
besoin et de l'ambition. Cela étoit vrai.
La terre de Téligny donnoit deux mille écus de revenu. Philippe
prétendoit que j'en pouvois tirer davantage. Quand je sus à quelles
conditions, je fus bien loin de le desirer, et il m'approuva. J'étois en
outre possesseur des diamans et de l'argent que ma bienfaitrice avoit
remis à mon père pour moi. Pendant le temps qu'il avoit passé chez elle,
il avoit amassé et placé une somme de deux cent mille francs; ce qui,
joint à la rente qu'elle lui avoit laissée par son testament, nous
composoit un revenu fort honnête; car Philippe exigea que nos fortunes
restassent en commun, ou plutôt que j'en disposasse comme d'un bien
entièrement à moi. De part et d'autre c'étoit un combat de générosité
qui se termina sans peine, puisqu'il fut décidé que nous demeurerions
ensemble: mais il ne voulut point consentir à recevoir de ma part le
titre qui lui appartenoit; il m'objecta encore la mémoire de ma
bienfaitrice, et je cédai. Les diamans furent vendus, le produit fut
placé. Je pris une maison simple, et je la montai comme un homme
jouissant de 24,000 livres de rentes. Philippe se chargea de veiller à
la dépense; il étoit mon ami, mon intendant, mon gouverneur: ami bien
sincère, intendant sûr, gouverneur très-tolérant. Je ne tardai pas à
m'appercevoir que s'il avoit fait à madame de Sponasi le sacrifice de
l'éclat d'une liaison, il s'étoit réservé tous les plaisirs que le
mystère ne fait toujours qu'augmenter. C'étoit mon père, je n'avois rien
à dire; j'aurois été fâché cependant qu'il agrandît la famille: mais ce
malheur n'arriva point.
Je fus bientôt convaincu qu'à Paris on ne s'informe jamais de ce que
vous êtes qu'au moment où l'on craint que vous ne deveniez à charge;
mais quand il est bien décidé que vous n'avez besoin de personne, quand
à l'aisance vous joignez de l'éducation, vous allez par-tout. Je restai
donc M. de Téligny pour tout le monde. Mon _de_ ne pouvoit être contesté
dans un moment où personne ne se le refusoit.