CHAPITRE XXIX.

_Projet de mariage._

La saison étoit venue où l'usage, plus que le désir de la solitude,

chassoit de Paris la bonne société: Florvel m'engagea à venir passer un

mois avec lui chez M. de Nangis, père de sa femme, et j'acceptai. Je fus

étonné de voir madame de Florvel liée de l'amitié la plus vive avec une

jeune demoiselle dont l'état étoit un problême, et la naissance encore

plus incertaine que la mienne. Elle se nommoit Adèle. Dire qu'elle étoit

jolie, seroit se servir d'une expression commune pour peindre des traits

au-dessus de la perfection. Adèle étoit bonne, on le voyoit dans ses

yeux; elle avoit de l'esprit, on le lisoit dans ses yeux; une éducation

soignée avoit donné à son caractère une énergie et une solidité qui se

peignoient encore dans ses yeux: mais si les yeux d'Adèle n'avoient pas

entièrement fixé l'admiration, on eût cherché dans chacun de ses traits

la prévention de toutes ses qualités, et l'on ne se fût pas trompé.

Elle avoit vingt ans, parloit et écrivoit plusieurs langues avec autant

de pureté que de facilité, dessinoit bien, étoit grande musicienne,

raisonnoit des ouvrages les plus sérieux avec justesse, ne s'étonnoit de

rien, pas même d'être au-dessus de son âge et de son sexe par ses

connoissances. D'une gaieté qui prouvoit combien peu elle avoit de

prétention, elle jouoit avec des enfans si naturellement, qu'on eût pu

douter si la complaisance ou le plaisir la guidoit. Se présentoit-il

quelqu'un? elle se livroit à la conversation, et, l'instant d'après,

recommençoit ses enfantillages sans penser aux réflexions que ses

réponses faisoient presque toujours naître. Ce qui me surprit encore

davantage dans une femme jeune, délicate et françoise, elle n'avoit peur

de rien, et ne parloit jamais de son courage. Si Florvel et moi nous

nous disposions à aller à la chasse, et qu'Adèle fût présente, elle

causoit aussi tranquillement appuyée sur une arme à feu, qu'un artilleur

assis sur un canon. Je me rappellerai sans cesse qu'un jour en revenant

nous la rencontrâmes dans le parc: je tenois mon fusil sous mon bras;

j'avois oublié de le désarmer: en courant après elle, le coup partit;

elle se retourna avec inquiétude, et sa première question fut:

«N'êtes-vous pas blessé»? Ce ne fut que par réflexion qu'elle pensa

qu'elle auroit pu l'être. Rien ne dévoile mieux le caractère que ces

momens de surprise où la parole et la pensée s'échappent et se

confondent rapidement avec la sensation que l'on éprouve.

Devins-je amoureux d'Adèle? Si c'est de l'amour qu'elle m'inspira, je

puis dire que je n'avois point encore connu ce sentiment; il me sembloit

que, n'eût-elle pas été d'une figure céleste, d'une taille séduisante,

je l'aurois préférée à toutes les femmes. J'aimois à être avec elle:

mais il étoit impossible de lui dire ce qu'on appelle des choses

aimables; on eût été humilié de ne pouvoir l'entretenir que d'elle, et

l'on s'en occupoit toujours. M. de Nangis l'appeloit sa pupille, et la

regardoit comme sa fille: Florvel vouloit qu'elle vît en lui un frère;

madame de Florvel la traitoit en amie. Adèle se disputoit contre tous,

ne se refusoit pas aux bons procédés; mais elle menaçoit de les quitter

si on ne lui donnoit pas des gages. Elle n'avoit consenti à entrer

auprès de madame de Florvel comme institutrice de sa fille, que pour

gagner de l'argent, et elle vouloit toujours que l'on fixât ce qu'elle

gagneroit.

Elle avoit donc l'ame bien servile et bien intéressée, cette Adèle si

extraordinaire? Ah! sans doute: écoutez son histoire, et jugez-la.

À l'âge de quatre à cinq ans, elle fut trouvée, à onze heures du soir,

par un cocher de fiacre, près la place des Victoires. Elle pleuroit. Sa

position, sa figure, sa mise qui annoncent l'opulence, intéressèrent

maître Pierre; c'est le nom du cocher: il la mit dans sa voiture, et la

conduisit à sa femme. Adèle y reçut l'hospitalité, mais ne put donner

aucun renseignement sur ses parens: elle parloit difficilement. Pierre

n'avoit point d'enfant. Après avoir espéré inutilement de retrouver la

famille de la petite, il la garda: elle resta avec ces bonnes gens

jusqu'à l'âge de sept ans. À cette époque, Pierre mourut; et sa femme,

qui n'avoit pour vivre que le produit des fatigues de son mari, fut

obligée de se remarier à un des confrères du défunt, avare, veuf, et

père de plusieurs enfans. Il exigea de madame Pierre qu'elle mît la

petite à l'hôpital: c'étoit un terrible sacrifice pour cette excellente

femme; mais la peur de la misère fit taire la sensibilité.

Arrivée devant la porte de cette maison publique, elle s'assit dans un

des fossés du boulevard, et là, pleurant et consolant la pauvre Adèle,

elle lui promettoit de venir la voir quelquefois. Un homme qui passoit,

témoin de la douleur de ces deux êtres malheureux, et séduit sans doute

par la figure intéressante de la petite, s'informa du sujet de leurs

pleurs.

L'ayant appris, il pria madame Pierre de le suivre. Elle arriva chez lui

avec Adèle, et s'en retourna consolée de laisser son enfant d'adoption

entre les mains d'un protecteur.

Cet homme étoit M. Durmer, connu par des ouvrages dans lesquels la

profondeur s'unit à la clarté, et l'esprit à l'utilité. Depuis

long-temps il avoit le projet d'essayer ses idées particulières sur

l'éducation; mais il étoit célibataire. Il n'avoit qu'une soeur, mariée

assez malheureusement, et mère de plusieurs enfans. Quelquefois il

pensoit à en adopter un; mais il étoit toujours arrêté par l'idée que,

ne pouvant séparer entièrement un de ses neveux de la société de sa

famille paternelle, il en résulteroit de l'opposition entre ses vues et

les conseils que l'enfant recevrait. L'entier abandon d'Adèle lui

convint sous tous les rapports; elle alloit dépendre de lui, de lui

uniquement. Si l'expérience démentoit ses longues méditations, il n'en

seroit comptable à personne, et son coeur, guidé d'abord par un mouvement

de charité, l'absoudroit des torts de son esprit. Il l'éleva, et la

réussite surpassa son attente.

M. Durmer ne couroit point après la réputation; aussi n'étoit-il d'aucun

parti, car les hommes de lettres en formoient plusieurs: mais il avoit

des amis, et M. de Nangis étoit du nombre. Se sentant près de sa fin, il

fut effrayé de la position dans laquelle Adèle alloit se trouver. Sa

fortune en biens fonds consistoit en une petite maison qui rapportoit

1200 livres; il la laissa par testament à son élève, et obtint de M. de

Nangis qu'il lui serviroit de tuteur. Il mourut. M. de Nangis retira

Adèle chez lui, et crut ne pouvoir mieux la placer qu'auprès de madame

de Florvel sa fille.

Tant que M. Durmer avoit vécu, il avoit aidé sa soeur d'une partie du

produit de ses ouvrages. À sa mort, cette femme, devenue veuve, alloit

maudire la mémoire d'un frère qui avoit préféré une étrangère à sa

famille, quand Adèle se présenta chez elle, et l'assura qu'elle étoit

loin de vouloir priver ses enfans de la succession de leur oncle; mais

elle étoit mineure, et M. de Nangis, en approuvant sa délicatesse, ne

pouvoit se prêter à ses desirs. Adèle, incapable de varier dans ses

résolutions, promit à la soeur de M. Durmer de lui remettre chaque année

1200 livres, jusqu'au jour où, libre de disposer d'un bien qu'elle ne

regarderoit jamais comme sa propriété, elle lui en feroit cession

entière. C'étoit pour être plus en état d'acquitter sa promesse qu'elle

exigeoit que madame de Florvel fixât les honoraires de l'institutrice de

sa fille: il fallut la satisfaire. Elle prétendoit en outre qu'un

salaire mérité enchaîne moins que des bienfaits; et sans vouloir se

soustraire à la reconnoissance, elle tenoit à sa liberté. Adèle eut donc

des appointemens; et cet arrangement lui paroissoit si raisonnable,

qu'elle ne comprenoit pas pourquoi ses amis sembloient en être humiliés

pour elle. Plus elle s'efforçoit de rappeler l'abandon dans lequel les

circonstances l'avoient placée, moins il étoit possible de s'en

souvenir: on eût dit qu'elle étoit née pour commander à tous ceux qui

l'entouroient, et elle commandoit en effet par des droits auxquels

personne ne résiste, la douceur, la raison et la beauté.

Lorsque nous revînmes de la campagne, nous étions fort joyeux; et comme

nous ne cherchions pas à cacher le sentiment qui nous attiroit l'un vers

l'autre, la famille de Florvel sourioit à l'espoir d'un mariage qui

devoit fixer le sort de leur protégée. Adèle n'avoit aucune fortune;

mais la mienne suffisoit pour deux. Le mystère de ma naissance m'auroit

empêché de m'allier à une fille riche et bien élevée; aucune ne pouvoit

l'être mieux qu'Adèle, et n'auroit uni tant de mérite à tant de

modestie. Ainsi la raison se trouvoit cette fois d'accord avec l'amour.

Je lui avois confié ce que j'étois: elle sentit que la mémoire de madame

de Sponasi exigeoit que ce secret restât caché, même pour M. de Nangis;

elle l'observa la première, c'étoit m'assurer de sa discrétion: mais

elle voulut que je ne fisse rien sans le consentement de Philippe.

«Vous lui devez de la reconnoissance, me dit-elle, et à ce titre seul

vous ne pouvez disposer de vous sans son aveu; moins il vous rappelle

les droits qu'il a reçus de la nature, plus votre délicatesse est

engagée à ne pas l'en priver. Songez, Frédéric, qu'en devenant votre

épouse, je vais vivre avec votre père, et que nous ne pouvons être

heureux tous les trois si la plus parfaite intelligence ne préside à

notre union. Comme votre position m'empêche de lui rendre dès à présent

le respect que je ne lui refuserai jamais, je compte assez sur vous pour

être persuadée que vous ne me tromperez pas sur son consentement.--Et

s'il le refusoit, ce que je ne présume pas, croiriez-vous que je lui

dusse le sacrifice de mon bonheur?--Libre presque en naissant, je ne

peux apprécier bien juste les bornes de l'autorité paternelle. Ne me

cachez rien des objections de votre ami; nous les examinerons le plus

impartialement qu'il nous sera possible: s'il a tort, nous verrons

jusqu'à quel point vous devez vous soumettre; s'il a raison, notre

obéissance sera toute à notre avantage.--Adèle, l'amour peut-il être

juge dans sa propre cause? Pour moi, je suis bien décidé à ne jamais

renoncer au bonheur que j'attends avec vous.--Et moi, croyez-vous que

j'y renonçasse sans peine? Cependant, si le sacrifice tournoit à votre

avantage, je ne balancerois pas un instant.--Quand on aime si

raisonnablement, on n'aime guère.--Mon ami, si l'amour n'existoit qu'aux

dépens de la raison, les fous seuls pourroient compter sur lui. Je vous

l'ai dit cent fois, je trouve du plaisir à le répéter; la préférence que

je vous donne est tellement fondée sur la certitude d'être avec vous la

plus heureuse des femmes, qu'il n'y aura jamais que votre intérêt qui

puisse me séparer de vous. Si les événemens vouloient qu'un jour je

fusse dans la nécessité de vous le prouver, vous apprendriez alors

qu'aimer _raisonnablement_ est pour Adèle aimer jusqu'au tombeau». Elle

le disoit avec tant de calme, qu'il falloit connoître son caractère

autant que je le connoissois pour être persuadé qu'elle donnoit à sa

pensée toute l'étendue de ses expressions, et qu'aimer jusqu'au tombeau

signifioit pour elle... jusqu'au tombeau.

Aussitôt que je fus arrivé à Paris, je fis part à Philippe de mon amour

et de mes projets, d'un ton que je cherchois à rendre respectueux, mais

qui annonçoit une résolution déterminée. Philippe me fit beaucoup

d'objections qui se réduisoient toutes à celle-ci: «J'avois de

l'ambition pour vous; faut-il que j'y renonce»? Je déployai mon

éloquence pour lui prouver que ma naissance suffisoit seule pour

renverser toutes les espérances que j'aurois de m'élever; qu'isolé dans

le monde, je ne pourrois m'allier à aucune famille qui eût quelque

crédit; que même lorsque par hasard je ferois un mariage avantageux, je

l'acheterois trop cher, soit par des humiliations, soit par la nécessité

de me séparer de lui, séparation à laquelle rien ne pourroit me

résoudre. Je lui fis valoir le caractère d'Adèle encore plus que son

esprit et sa beauté; il n'y avoit pas de réplique raisonnable: Philippe

soupira de voir s'évanouir les rêves qu'il avoit nourris avec

complaisance, et se retrancha sur ce qu'il n'avoit pas le droit de

s'opposer à mes volontés.

«Si vous n'avez pas ce droit, mon ami, je vous le donne. Vous n'avez

jusqu'à présent vécu que pour mon bonheur; voulez-vous me faire payer

vos bontés du sacrifice de ma vie? Dites-le sans contrainte; mais je

vous préviens que mon existence et Adèle sont inséparables.»

Philippe ne fit plus qu'une objection: l'amour pouvoit m'aveugler. Par

intérêt pour moi, il me demandoit de différer mon mariage d'un mois

seulement. Si alors je persistois dans ma résolution, il me promettoit

de me faire oublier la peine avec laquelle il accordoit son

consentement. J'aurois eu mauvaise grâce de refuser; quoiqu'il m'en

coûtât, je consentis à le satisfaire. Cruel retard! Philippe avoit-il

prévu tes conséquences? Oh! non sans doute, car il fut ensuite aussi

désespéré que moi. Mais n'anticipons point sur les événemens.

Quand j'appris à Adèle la condescendance que j'avois eue pour mon...

ami, loin d'en être choquée, elle m'en remercia. La certitude de notre

union suffisoit pour la rendre heureuse; Philippe auroit exigé six mois,

qu'elle ne l'auroit pas trouvé injuste. Elle aimoit cependant; mais

quand je la voyois recevoir avec tranquillité une nouvelle qui me

paroissoit accablante, je doutois de son amour: j'aurois desiré qu'elle

fût plus passionnée. Insensé! j'oubliois que j'en voulois faire mon

épouse, et non pas ma maîtresse.

Frédéric · 第 38 / 76 题