_Projet de mariage._
La saison étoit venue où l'usage, plus que le désir de la solitude,
chassoit de Paris la bonne société: Florvel m'engagea à venir passer un
mois avec lui chez M. de Nangis, père de sa femme, et j'acceptai. Je fus
étonné de voir madame de Florvel liée de l'amitié la plus vive avec une
jeune demoiselle dont l'état étoit un problême, et la naissance encore
plus incertaine que la mienne. Elle se nommoit Adèle. Dire qu'elle étoit
jolie, seroit se servir d'une expression commune pour peindre des traits
au-dessus de la perfection. Adèle étoit bonne, on le voyoit dans ses
yeux; elle avoit de l'esprit, on le lisoit dans ses yeux; une éducation
soignée avoit donné à son caractère une énergie et une solidité qui se
peignoient encore dans ses yeux: mais si les yeux d'Adèle n'avoient pas
entièrement fixé l'admiration, on eût cherché dans chacun de ses traits
la prévention de toutes ses qualités, et l'on ne se fût pas trompé.
Elle avoit vingt ans, parloit et écrivoit plusieurs langues avec autant
de pureté que de facilité, dessinoit bien, étoit grande musicienne,
raisonnoit des ouvrages les plus sérieux avec justesse, ne s'étonnoit de
rien, pas même d'être au-dessus de son âge et de son sexe par ses
connoissances. D'une gaieté qui prouvoit combien peu elle avoit de
prétention, elle jouoit avec des enfans si naturellement, qu'on eût pu
douter si la complaisance ou le plaisir la guidoit. Se présentoit-il
quelqu'un? elle se livroit à la conversation, et, l'instant d'après,
recommençoit ses enfantillages sans penser aux réflexions que ses
réponses faisoient presque toujours naître. Ce qui me surprit encore
davantage dans une femme jeune, délicate et françoise, elle n'avoit peur
de rien, et ne parloit jamais de son courage. Si Florvel et moi nous
nous disposions à aller à la chasse, et qu'Adèle fût présente, elle
causoit aussi tranquillement appuyée sur une arme à feu, qu'un artilleur
assis sur un canon. Je me rappellerai sans cesse qu'un jour en revenant
nous la rencontrâmes dans le parc: je tenois mon fusil sous mon bras;
j'avois oublié de le désarmer: en courant après elle, le coup partit;
elle se retourna avec inquiétude, et sa première question fut:
«N'êtes-vous pas blessé»? Ce ne fut que par réflexion qu'elle pensa
qu'elle auroit pu l'être. Rien ne dévoile mieux le caractère que ces
momens de surprise où la parole et la pensée s'échappent et se
confondent rapidement avec la sensation que l'on éprouve.
Devins-je amoureux d'Adèle? Si c'est de l'amour qu'elle m'inspira, je
puis dire que je n'avois point encore connu ce sentiment; il me sembloit
que, n'eût-elle pas été d'une figure céleste, d'une taille séduisante,
je l'aurois préférée à toutes les femmes. J'aimois à être avec elle:
mais il étoit impossible de lui dire ce qu'on appelle des choses
aimables; on eût été humilié de ne pouvoir l'entretenir que d'elle, et
l'on s'en occupoit toujours. M. de Nangis l'appeloit sa pupille, et la
regardoit comme sa fille: Florvel vouloit qu'elle vît en lui un frère;
madame de Florvel la traitoit en amie. Adèle se disputoit contre tous,
ne se refusoit pas aux bons procédés; mais elle menaçoit de les quitter
si on ne lui donnoit pas des gages. Elle n'avoit consenti à entrer
auprès de madame de Florvel comme institutrice de sa fille, que pour
gagner de l'argent, et elle vouloit toujours que l'on fixât ce qu'elle
gagneroit.
Elle avoit donc l'ame bien servile et bien intéressée, cette Adèle si
extraordinaire? Ah! sans doute: écoutez son histoire, et jugez-la.
À l'âge de quatre à cinq ans, elle fut trouvée, à onze heures du soir,
par un cocher de fiacre, près la place des Victoires. Elle pleuroit. Sa
position, sa figure, sa mise qui annoncent l'opulence, intéressèrent
maître Pierre; c'est le nom du cocher: il la mit dans sa voiture, et la
conduisit à sa femme. Adèle y reçut l'hospitalité, mais ne put donner
aucun renseignement sur ses parens: elle parloit difficilement. Pierre
n'avoit point d'enfant. Après avoir espéré inutilement de retrouver la
famille de la petite, il la garda: elle resta avec ces bonnes gens
jusqu'à l'âge de sept ans. À cette époque, Pierre mourut; et sa femme,
qui n'avoit pour vivre que le produit des fatigues de son mari, fut
obligée de se remarier à un des confrères du défunt, avare, veuf, et
père de plusieurs enfans. Il exigea de madame Pierre qu'elle mît la
petite à l'hôpital: c'étoit un terrible sacrifice pour cette excellente
femme; mais la peur de la misère fit taire la sensibilité.
Arrivée devant la porte de cette maison publique, elle s'assit dans un
des fossés du boulevard, et là, pleurant et consolant la pauvre Adèle,
elle lui promettoit de venir la voir quelquefois. Un homme qui passoit,
témoin de la douleur de ces deux êtres malheureux, et séduit sans doute
par la figure intéressante de la petite, s'informa du sujet de leurs
pleurs.
L'ayant appris, il pria madame Pierre de le suivre. Elle arriva chez lui
avec Adèle, et s'en retourna consolée de laisser son enfant d'adoption
entre les mains d'un protecteur.
Cet homme étoit M. Durmer, connu par des ouvrages dans lesquels la
profondeur s'unit à la clarté, et l'esprit à l'utilité. Depuis
long-temps il avoit le projet d'essayer ses idées particulières sur
l'éducation; mais il étoit célibataire. Il n'avoit qu'une soeur, mariée
assez malheureusement, et mère de plusieurs enfans. Quelquefois il
pensoit à en adopter un; mais il étoit toujours arrêté par l'idée que,
ne pouvant séparer entièrement un de ses neveux de la société de sa
famille paternelle, il en résulteroit de l'opposition entre ses vues et
les conseils que l'enfant recevrait. L'entier abandon d'Adèle lui
convint sous tous les rapports; elle alloit dépendre de lui, de lui
uniquement. Si l'expérience démentoit ses longues méditations, il n'en
seroit comptable à personne, et son coeur, guidé d'abord par un mouvement
de charité, l'absoudroit des torts de son esprit. Il l'éleva, et la
réussite surpassa son attente.
M. Durmer ne couroit point après la réputation; aussi n'étoit-il d'aucun
parti, car les hommes de lettres en formoient plusieurs: mais il avoit
des amis, et M. de Nangis étoit du nombre. Se sentant près de sa fin, il
fut effrayé de la position dans laquelle Adèle alloit se trouver. Sa
fortune en biens fonds consistoit en une petite maison qui rapportoit
1200 livres; il la laissa par testament à son élève, et obtint de M. de
Nangis qu'il lui serviroit de tuteur. Il mourut. M. de Nangis retira
Adèle chez lui, et crut ne pouvoir mieux la placer qu'auprès de madame
de Florvel sa fille.
Tant que M. Durmer avoit vécu, il avoit aidé sa soeur d'une partie du
produit de ses ouvrages. À sa mort, cette femme, devenue veuve, alloit
maudire la mémoire d'un frère qui avoit préféré une étrangère à sa
famille, quand Adèle se présenta chez elle, et l'assura qu'elle étoit
loin de vouloir priver ses enfans de la succession de leur oncle; mais
elle étoit mineure, et M. de Nangis, en approuvant sa délicatesse, ne
pouvoit se prêter à ses desirs. Adèle, incapable de varier dans ses
résolutions, promit à la soeur de M. Durmer de lui remettre chaque année
1200 livres, jusqu'au jour où, libre de disposer d'un bien qu'elle ne
regarderoit jamais comme sa propriété, elle lui en feroit cession
entière. C'étoit pour être plus en état d'acquitter sa promesse qu'elle
exigeoit que madame de Florvel fixât les honoraires de l'institutrice de
sa fille: il fallut la satisfaire. Elle prétendoit en outre qu'un
salaire mérité enchaîne moins que des bienfaits; et sans vouloir se
soustraire à la reconnoissance, elle tenoit à sa liberté. Adèle eut donc
des appointemens; et cet arrangement lui paroissoit si raisonnable,
qu'elle ne comprenoit pas pourquoi ses amis sembloient en être humiliés
pour elle. Plus elle s'efforçoit de rappeler l'abandon dans lequel les
circonstances l'avoient placée, moins il étoit possible de s'en
souvenir: on eût dit qu'elle étoit née pour commander à tous ceux qui
l'entouroient, et elle commandoit en effet par des droits auxquels
personne ne résiste, la douceur, la raison et la beauté.
Lorsque nous revînmes de la campagne, nous étions fort joyeux; et comme
nous ne cherchions pas à cacher le sentiment qui nous attiroit l'un vers
l'autre, la famille de Florvel sourioit à l'espoir d'un mariage qui
devoit fixer le sort de leur protégée. Adèle n'avoit aucune fortune;
mais la mienne suffisoit pour deux. Le mystère de ma naissance m'auroit
empêché de m'allier à une fille riche et bien élevée; aucune ne pouvoit
l'être mieux qu'Adèle, et n'auroit uni tant de mérite à tant de
modestie. Ainsi la raison se trouvoit cette fois d'accord avec l'amour.
Je lui avois confié ce que j'étois: elle sentit que la mémoire de madame
de Sponasi exigeoit que ce secret restât caché, même pour M. de Nangis;
elle l'observa la première, c'étoit m'assurer de sa discrétion: mais
elle voulut que je ne fisse rien sans le consentement de Philippe.
«Vous lui devez de la reconnoissance, me dit-elle, et à ce titre seul
vous ne pouvez disposer de vous sans son aveu; moins il vous rappelle
les droits qu'il a reçus de la nature, plus votre délicatesse est
engagée à ne pas l'en priver. Songez, Frédéric, qu'en devenant votre
épouse, je vais vivre avec votre père, et que nous ne pouvons être
heureux tous les trois si la plus parfaite intelligence ne préside à
notre union. Comme votre position m'empêche de lui rendre dès à présent
le respect que je ne lui refuserai jamais, je compte assez sur vous pour
être persuadée que vous ne me tromperez pas sur son consentement.--Et
s'il le refusoit, ce que je ne présume pas, croiriez-vous que je lui
dusse le sacrifice de mon bonheur?--Libre presque en naissant, je ne
peux apprécier bien juste les bornes de l'autorité paternelle. Ne me
cachez rien des objections de votre ami; nous les examinerons le plus
impartialement qu'il nous sera possible: s'il a tort, nous verrons
jusqu'à quel point vous devez vous soumettre; s'il a raison, notre
obéissance sera toute à notre avantage.--Adèle, l'amour peut-il être
juge dans sa propre cause? Pour moi, je suis bien décidé à ne jamais
renoncer au bonheur que j'attends avec vous.--Et moi, croyez-vous que
j'y renonçasse sans peine? Cependant, si le sacrifice tournoit à votre
avantage, je ne balancerois pas un instant.--Quand on aime si
raisonnablement, on n'aime guère.--Mon ami, si l'amour n'existoit qu'aux
dépens de la raison, les fous seuls pourroient compter sur lui. Je vous
l'ai dit cent fois, je trouve du plaisir à le répéter; la préférence que
je vous donne est tellement fondée sur la certitude d'être avec vous la
plus heureuse des femmes, qu'il n'y aura jamais que votre intérêt qui
puisse me séparer de vous. Si les événemens vouloient qu'un jour je
fusse dans la nécessité de vous le prouver, vous apprendriez alors
qu'aimer _raisonnablement_ est pour Adèle aimer jusqu'au tombeau». Elle
le disoit avec tant de calme, qu'il falloit connoître son caractère
autant que je le connoissois pour être persuadé qu'elle donnoit à sa
pensée toute l'étendue de ses expressions, et qu'aimer jusqu'au tombeau
signifioit pour elle... jusqu'au tombeau.
Aussitôt que je fus arrivé à Paris, je fis part à Philippe de mon amour
et de mes projets, d'un ton que je cherchois à rendre respectueux, mais
qui annonçoit une résolution déterminée. Philippe me fit beaucoup
d'objections qui se réduisoient toutes à celle-ci: «J'avois de
l'ambition pour vous; faut-il que j'y renonce»? Je déployai mon
éloquence pour lui prouver que ma naissance suffisoit seule pour
renverser toutes les espérances que j'aurois de m'élever; qu'isolé dans
le monde, je ne pourrois m'allier à aucune famille qui eût quelque
crédit; que même lorsque par hasard je ferois un mariage avantageux, je
l'acheterois trop cher, soit par des humiliations, soit par la nécessité
de me séparer de lui, séparation à laquelle rien ne pourroit me
résoudre. Je lui fis valoir le caractère d'Adèle encore plus que son
esprit et sa beauté; il n'y avoit pas de réplique raisonnable: Philippe
soupira de voir s'évanouir les rêves qu'il avoit nourris avec
complaisance, et se retrancha sur ce qu'il n'avoit pas le droit de
s'opposer à mes volontés.
«Si vous n'avez pas ce droit, mon ami, je vous le donne. Vous n'avez
jusqu'à présent vécu que pour mon bonheur; voulez-vous me faire payer
vos bontés du sacrifice de ma vie? Dites-le sans contrainte; mais je
vous préviens que mon existence et Adèle sont inséparables.»
Philippe ne fit plus qu'une objection: l'amour pouvoit m'aveugler. Par
intérêt pour moi, il me demandoit de différer mon mariage d'un mois
seulement. Si alors je persistois dans ma résolution, il me promettoit
de me faire oublier la peine avec laquelle il accordoit son
consentement. J'aurois eu mauvaise grâce de refuser; quoiqu'il m'en
coûtât, je consentis à le satisfaire. Cruel retard! Philippe avoit-il
prévu tes conséquences? Oh! non sans doute, car il fut ensuite aussi
désespéré que moi. Mais n'anticipons point sur les événemens.
Quand j'appris à Adèle la condescendance que j'avois eue pour mon...
ami, loin d'en être choquée, elle m'en remercia. La certitude de notre
union suffisoit pour la rendre heureuse; Philippe auroit exigé six mois,
qu'elle ne l'auroit pas trouvé injuste. Elle aimoit cependant; mais
quand je la voyois recevoir avec tranquillité une nouvelle qui me
paroissoit accablante, je doutois de son amour: j'aurois desiré qu'elle
fût plus passionnée. Insensé! j'oubliois que j'en voulois faire mon
épouse, et non pas ma maîtresse.