CHAPITRE XXVI.

_Elle finit comme une sainte._

Il y a beaucoup de rapports entre la durée des chagrins que nous

éprouvons, et l'espace de temps qui s'est écoulé depuis notre naissance.

Les enfans ont de gros chagrins qui passent en un instant; le jeune

homme se livre à un désespoir violent qui s'évanouit assez vîte et ne

laisse guère après lui de regrets; l'homme fait a plus de calme et de

constance dans sa douleur: pour les vieillards, tout est sujet d'humeur;

et quand la tristesse les atteint, elle ne les quitte qu'au tombeau.

Les efforts que madame de Sponasi faisoit pour paroître gaie, ne

servoient qu'à trahir l'état secret de son ame; son esprit foiblissoit,

sa santé déclinoit visiblement; en un mot, elle succomboit sous le poids

de son amitié jalouse et de son incertitude philosophique. Tantôt livrée

aux remords, elle cherchoit dans les livres de dévotion ou son arrêt, ou

quelques motifs d'espérance, et n'y trouvoit que des contradictions qui

la révoltoient; tantôt, abandonnant au hasard sa destinée, elle couroit

les sabbats des sorciers modernes, et calculoit, dans un jeu de cartes,

les probabilités de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'ame.

N'osant plus s'en rapporter à elle-même, ne pouvant se soumettre à

croire sur la parole d'autrui, elle nageoit dans une mer sans fond et

sans bords; elle s'épuisoit, sans espérer même un terme où elle

trouveroit du repos.

Ayant remarqué qu'elle n'avoit pas le courage de fermer sa porte à des

hommes dont la société redoubloit ses tourmens, par la contrainte où la

mettoit un genre de conversation libre qui ne s'accordoit plus avec ses

idées, je lui proposai d'aller passer quelque temps à la campagne. «Vous

viendrez avec moi, Frédéric?--Oui, madame.--Rien ne vous attache plus à

Paris?--Absolument rien.--Il est donc vrai que vous ne voyez plus madame

de Valmont! Je n'osois le croire, et je suis bien aise d'en avoir la

certitude. Cette femme m'a fait bien du mal; si je pouvois éprouver la

haine, ce seroit pour elle: mais, si près d'achever ma carrière, je ne

trahirai pas l'affaire de toute ma vie; je n'ai vécu que d'amour; être

aimée a été l'objet de tous mes voeux. Que l'on parle mal de mon esprit,

je l'abandonne; pour mon coeur, il n'a respiré que le bonheur de ceux qui

m'entouroient. Si j'avois la vanité de me composer une épitaphe, je la

renfermerais dans ce peu de mots: «_Elle a fait des ingrats, et n'a

jamais eu d'ennemis._»

Madame de Sponasi étoit si frappée de l'idée d'une mort prochaine, que

toutes ses conversations s'y reportoient: c'est en vain que je cherchois

à la distraire; comme j'étois moi-même une des causes de son inquiétude,

mes consolations la flattoient, mais ne la calmoient pas. Je pressois le

jour de notre voyage, dans l'espoir qu'il produiroit un effet salutaire

à sa santé; j'avois hâte aussi de m'éloigner de madame de Valmont, dont

les visites à l'hôtel devenoient de plus en plus fréquentes. Je

craignois si fort de me rencontrer avec elle, que j'avois prié Philippe

de m'avertir lorsqu'elle arrivoit; alors je fuyois à mon appartement, et

j'y restois jusqu'à son départ: mais elle prolongeoit ses visites; et

comme je savois qu'elles étoient un supplice pour ma bienfaitrice, je

souffrois également, et pour elle, et pour moi. Madame de Valmont, loin

de se rebuter, m'adressoit chaque jour ou des épîtres sentimentales, ou

des héroïdes qui me faisoient trembler. Elle exigeoit sur-tout une

entrevue à laquelle j'étois bien loin de consentir; je n'aurois pu lui

offrir que des conseils, et c'étoit la seule chose dont elle croyoit ne

pas avoir besoin. Elle me tourmenta tant de son amour, de sa haine, de

ses élégies et de sa vengeance, que, sans y rien gagner, elle parvint à

me convaincre que rien n'est plus difficile à prendre, à contenter et à

quitter, qu'une femme qui a des principes.

Le jour que nous devions partir pour la campagne, madame de Sponasi eut

un accès de fièvre, accompagné des symptômes les plus alarmans. Aussitôt

que les médecins décidèrent qu'elle étoit en danger, elle cessa d'être

comptée pour quelque chose dans sa maison. Sous prétexte de veiller à sa

conservation, ses nombreux parens s'érigèrent en maîtres; et, ce qu'on

ne voit que parmi les moribonds de haute société, tandis qu'elle gisoit

agonisante, tous les jours à dîner et à souper il y avoit table de vingt

couverts à l'hôtel. On y parloit beaucoup des spectacles, des nouvelles,

et très-peu de la malade. Aucune de ses parentes ne demandoit à passer

jusqu'à la chambre à coucher: elles aimoient cependant madame de Sponasi

du plus profond de leur coeur; mais l'idée seule de la fièvre suffisoit

pour enchaîner leurs pas. Et puis, comment se résoudre à voir souffrir

les êtres auxquels on s'intéresse?

Ma bienfaitrice étoit donc abandonnée aux soins de ses domestiques: ce

n'auroit point été un malheur, s'ils eussent pu se livrer à

l'attachement qu'ils avoient tous pour elle; mais ils trouvoient autant

de surveillans, de contradicteurs, qu'il y avoit de membres de la

famille présens à l'hôtel. Au milieu de tous ces êtres que l'intérêt

rassembloit, Philippe seul conserva le ton d'indépendance dont il avoit

depuis si long-temps l'habitude. Pour moi, attaché au chevet du lit de

ma mère, j'employois toutes mes forces à la servir, tout mon esprit à

lui dissimuler sa position et ce qui se passoit dans l'intérieur de sa

maison; mais il étoit facile de voir qu'elle ne se faisoit pas illusion

sur son état, et que jamais elle ne s'étoit trompée sur l'espèce

d'amitié que lui portoit sa famille.

J'aurois bien voulu me dispenser d'assister à ces repas dont l'indécence

me choquoit, dont le ton de légéreté cadroit si mal avec la douleur que

j'éprouvois; mais Philippe exigeoit que j'y parusse au moins

quelquefois. Ce fut à la fin d'un dîner que les médecins annoncèrent

qu'il n'y avoit plus d'espoir, et qu'il falloit que la famille prît les

précautions nécessaires pour que madame de Sponasi reçût ses sacremens.

Au nom de _sacremens_ accollé avec celui de madame de Sponasi, un

sourire léger, mais expressif, glissa sur toutes les figures. Il

s'établit deux partis: celui des jeunes vouloit qu'on la laissât mourir

en paix; celui des vieux objecta l'usage, et l'usage emporta la balance.

Cette difficulté arrangée, il restoit celle de savoir qui se chargeroit

de prévenir la malade; et personne ne se trouvant assez de forces pour

remplir un devoir qui n'exige que de la sensibilité, on pria les

médecins de _faire entendre raison_ à ma bienfaitrice: ce fut

l'expression dont on se servit. Je demandai en grace qu'il me fût

permis de me charger de cette commission: mon zèle choqua d'autant

plus, qu'il faisoit contraste avec la froideur de ceux qui

m'entouroient; et j'en reçus des complimens si outrés, qu'il ne tenoit

qu'à moi de les prendre pour autant de sarcasmes: mais il est difficile

d'être sensible aux plaisanteries de ceux que l'on méprise.

Je m'empressai de retourner auprès de madame de Sponasi. Je la trouvai

dans un accablement qui annonçoit une prochaine agonie: il étoit

impossible et inutile de lui parler. On fit donc venir un prêtre, qui

attendit l'occasion favorable pour exercer son ministère. Ce fut à

minuit seulement qu'elle retrouva l'usage de la parole. L'ecclésiastique

s'approcha, et commença une exhortation. J'allois me retirer; madame de

Sponasi me fit signe de demeurer près d'elle. Elle écouta le ministre de

paix avec la plus grande tranquillité; mais lorsqu'il lui proposa de se

confesser, elle répondit qu'elle avoit l'habitude de ne confier ses

affaires qu'à ses amis intimes, et qu'elle ne vouloit pas finir par une

indiscrétion.

Le prêtre parut déconcerté, elle s'en apperçut, et lui observa avec

beaucoup d'aménité qu'elle lui savoit bon gré de sa démarche, mais

qu'elle le prioit de s'épargner une peine inutile. «Je suis toujours

prête à discuter quand on me parle de religion, lui dit-elle; mais

maintenant il est trop tard: vous voyez que je peux à peine

articuler.--Pensez à votre ame, madame, lui répondit le confesseur, et

reconnoissez du moins l'existence de Dieu.--Ce n'est point là la

difficulté, monsieur, repartit madame de Sponasi, c'est de savoir ce que

j'en pourrai faire si je le reconnois». Elle se retourna péniblement

vers moi en s'écriant: «Ce n'est pas ma faute: je serai damnée

peut-être; mais il m'est impossible de croire». Je lui pris la main;

elle la porta sur son coeur, fixa ses yeux sur les miens, et me dit:

«Adieu... mon cher...». Ses lèvres firent un mouvement comme si elle

prononçoit: Mon cher fils! mais elle n'articula point ce dernier mot.

Depuis elle ne parla plus.

Le prêtre passa dans le salon où la famille étoit assemblée et attendoit

l'événement. J'entendis assez de bruit; mais je ne pus en savoir la

cause. Une heure après, les portes de la chambre à coucher s'ouvrirent;

on apportoit le viatique en grande cérémonie: tous les domestiques

suivoient avec des flambeaux. Les parens entourèrent le lit, et se

mirent à genoux. Je ne sais ce qui se passa; les larmes m'empêchèrent de

rien distinguer: tout ce dont je me rappelle, c'est que le lendemain on

disoit dans l'hôtel que madame de Sponasi étoit morte comme une sainte.

J'ai rencontré depuis beaucoup de personnes qui m'ont donné les détails

les plus circonstanciés sur la manière édifiante avec laquelle ma

bienfaitrice s'étoit conduite dans ses derniers momens.

Frédéric · 第 35 / 76 题