_L'entrevue._
Philippe m'apprit aussi comment madame de Sponasi avoit découvert que le
secret de ma naissance n'en étoit plus un pour moi. Dans le transport
qui suivit mon évanouissement, je parlois sans discontinuer; mais les
seuls mots que je prononçasse distinctement étoient, _mon père_. Ma
bienfaitrice, que son amitié enchaînoit au chevet de mon lit, fut
frappée de m'entendre répéter ce nom avec effroi, sur-tout après avoir
su que Philippe étoit blessé, et blessé de ma main. Elle exigea de lui
un récit détaillé et sincère de ce qui s'étoit passé. Il sentit
l'inutilité de dissimuler, et lui avoua la vérité. Tant que je fus en
danger, madame de Sponasi oublia son ressentiment et sa gloire: la
crainte de me perdre l'agitoit au point qu'elle s'adressoit à Dieu pour
obtenir mon rétablissement; ce qui, de sa part, étoit une grande preuve
de tendresse et de désespoir. Aussitôt que mon état laissa entrevoir de
l'espérance, ses idées se reportèrent sur elle-même, et il devint aisé à
Philippe de s'appercevoir avec quelle violence les sentimens pénibles et
tendres se succédoient dans son coeur, et les résolutions les plus
contradictoires dans son esprit. Il lui proposa d'employer tous les
moyens imaginables pour ne jamais me nommer ma mère; mais soit qu'elle
sentît l'impossibilité de détruire les conjectures que je formerois,
soit que sa tendresse toujours jalouse enviât à Philippe une amitié dont
la nature me faisoit un devoir, elle voulut qu'il ne me trompât point
dans les détails que je lui en demanderois.
«J'aime mieux perdre son estime que mes droits sur lui, lui dit-elle;
quand vous lui cacheriez la vérité, il la devineroit, et il m'en
voudroit à la fois d'être sa mère et de le désavouer.»
Rien de plus facile que de saisir les nuances qu'il y avoit dans les
sentimens des auteurs de ma vie. Philippe étoit fier d'être mon père: le
rang de madame de Sponasi flattoit sa vanité, et j'étois entre elle et
lui un point de rapprochement sur lequel ses idées se reposoient avec
complaisance.
Madame de Sponasi, au contraire, ne pouvoit penser qu'elle m'avoit donné
le jour, sans que son imagination fût flétrie. Quand elle se livroit à
sa sensibilité, qu'elle recevoit mes caresses, je suis persuadé qu'un
sentiment dont elle ne se rendoit pas compte, lui faisoit croire que
j'étois beaucoup plus son fils que celui de Philippe: mais quand un seul
de mes regards caressoit Philippe en sa présence, la jalousie la
ramenoit à la vérité; et cette vérité, humiliante pour une femme titrée
et d'une grande réputation, lui crioit que le père de son fils étoit...
son valet-de-chambre.
Tous deux m'aimoient véritablement, tous deux mettoient du prix à mon
estime: Philippe s'y croyoit des droits par la mère qu'il m'avoit
donnée; madame de Sponasi y renonçoit par la raison contraire. Je les
aimois beaucoup tous les deux; mais, par un sentiment dans lequel
l'amour-propre se glissoit peut-être aussi, (de quoi ne se mêle-t-il
pas?) la reconnoissance demandoit la préférence pour Philippe, quand mon
coeur la donnoit à madame de Sponasi.
Je desirois beaucoup de la voir; à peine me sentis-je assez de forces
pour descendre chez elle, que je lui en fis demander la permission.
J'attendis sa réponse avec beaucoup d'impatience et d'inquiétude. Sa
réponse fut un refus: elle chargea Philippe de l'adoucir autant qu'il
lui seroit possible; mais elle ne lui dissimula point qu'elle éprouvoit,
à l'idée de se trouver avec moi, une contrariété qu'il lui étoit
impossible de vaincre. Cette nouvelle me fit la plus grande peine;
Philippe en parut aussi consterné que moi.
«Nous sommes perdus, me dit-il; elle est au moment de m'échapper. Je
sais que, depuis votre maladie, un prêtre vient la voir régulièrement
tous les matins: elle s'en cache; et c'est une nouvelle foiblesse de sa
part, de n'oser céder ni à la nature ni à la religion, de ne croire ni
son esprit ni son coeur. Si cet homme est adroit, il devinera bientôt son
caractère; et de cette connoissance à un empire absolu sur ses
volontés, il n'y aura point d'intervalle. Je n'ose user de mon pouvoir
sur elle: dans un moment où elle balance encore, je crains de la
révolter, et de la précipiter, par dépit, aux genoux d'un directeur.
C'est à vous, Frédéric, d'essayer votre empire sur son coeur; mais il
faudroit de l'adresse.»
«Mon ami, lui répondis-je, si elle ne m'aime plus, l'adresse est
inutile; si elle m'aime encore, je n'ai besoin que de franchise et de
ménagemens. Laissez-moi lui écrire, et chargez-vous de lui remettre ma
lettre. Tout ce que je vous demande, c'est de la laisser seule, si elle
consent à la lire.»
Je ne sais si Philippe devina mon motif; mais il sourit, et ne fit
aucune difficulté. Je ne voulois pas qu'en s'occupant de moi, madame de
Sponasi se rappelât mon père; je sentois la nécessité de séparer sa
tendresse de son orgueil: c'étoit peut-être cela que Philippe appeloit
de l'adresse; moi, je n'y voyois qu'une condescendance légitime: mais je
ne pouvois ni le dire, ni même laisser voir que je le pensois.
J'écrivis.
«MADAME,
«Un égarement impardonnable, par les suites qu'il pouvoit avoir, et plus
encore par celles qu'il a entraînées, me rend indigne de vos bontés, je
ne l'ignore pas: aussi n'aurois-je jamais osé aspirer à l'honneur de
vous voir, si vous ne m'eussiez assuré vous-même que vous pardonniez
bien des choses aux passions souvent terribles à mon âge, quand le coeur
conservoit sa fierté. Je rougis des projets que j'ai formés, mais non
des motifs qui me font regretter la présence de ma bienfaitrice. Je dois
renfermer dans mon sein des secrets qui n'ont rien ôté à ma profonde
vénération pour elle, tout m'en fait la loi; il ne m'en coûtera point
pour lui obéir: mais penser que j'ai troublé votre repos, mais être
convaincu que vous avez de l'éloignement pour moi, vivre sous le même
toit sans vous voir, être à la fois accablé de vos bienfaits et de votre
haine, c'est éprouver des tourmens au-dessus de mon courage. Votre
conduite me trace celle que je dois tenir; le sacrifice est terrible,
mais il est nécessaire. Permettez-moi donc, madame, de m'éloigner à
jamais; oubliez-moi si cela peut contribuer à votre tranquillité:
jusqu'au dernier moment de sa vie (et puisse le ciel l'abréger!)
Frédéric ne formera des voeux que pour sa bienfaitrice. Me refuserez-vous
un dernier adieu? Mon courage y ménagera votre sensibilité, je vous le
promets. Pour la première fois, j'apprendrai à déguiser mes sentimens,
et ce sera pour vous cacher jusqu'à quel point ils vous appartiennent. Ô
madame, si vous pouviez connoître ce qui se passe en moi! la certitude
d'être aimée, respectée d'un infortuné qui n'a plus que sa douleur et
des souvenirs, vous rendroit favorable à mes voeux. Vous pouvez tout pour
mon bonheur; voilà votre consolation: Frédéric ne peut rien pour le
vôtre; c'est lui, lui seul, qui est à plaindre.»
* * *
Je remis ma lettre à Philippe; il la porta. Madame de Sponasi
tressaillit en la recevant; mais elle la posa sur le meuble le plus près
d'elle. Philippe s'apperçut qu'il la gênoit, et se retira. Un quart
d'heure après, un domestique m'apporta le billet suivant.
«Pourquoi me tourmenter? Qui vous a dit que je vous haïssois? Mon
malheur est de trop vous aimer. Je refuse, je crains, je desire votre
présence. Si vous m'abandonniez, vous seriez un monstre. J'avois cru que
vous ménageriez ma foiblesse... Eh bien! venez me voir, venez seul. Si
vous avez pitié de votre... bienfaitrice... Frédéric, en écrivant ce
mot, je vous rappelle ce que vous êtes, tout ce que vous pouvez être
pour moi. Je vous attends.»
Je descendis chez madame de Sponasi, bien décidé à ménager sa
sensibilité et sa délicatesse; la voir étoit tout ce que je desirois.
Lorsque j'entrai, elle me prit par la main; et m'entraînant dans la
pièce la plus reculée de son appartement, avec une force et une vivacité
bien au-dessus de son âge, elle en ferma la porte avec violence; puis se
jetant dans mes bras en versant des larmes, elle m'appela vingt fois de
suite son fils.
«J'étois sûre de n'y pas résister, s'écrioit-elle, mon fils! mon cher
Frédéric! Laissez-moi vous appeler mon fils; qu'une fois, une seule
fois, ma bouche puisse parler d'accord avec mon coeur. Je suis votre
mère, Frédéric, votre mère bien malheureuse... bien heureuse. Frédéric,
vous rougissez de moi; vous n'osez m'appeler votre mère». Et elle se
cacha le visage dans ses mains. Je me mis à ses genoux: elle me pressoit
la tête contre son sein, et nous pleurions tous les deux.
«Pleure, mon fils, me disoit-elle: tes larmes me soulagent; elles
m'assurent que je te suis chère. N'est-il pas vrai, mon fils, que tu me
pardonnes?»
«Vous pardonner, madame! m'écriai-je.--Appelle-moi ta mère, je le veux,
je l'exige. Un quart d'heure à la nature, mon cher Frédéric; le reste de
ma vie à la contrainte.»
«--Dites à l'amitié la plus sincère, à la reconnaissance la mieux
méritée.»
«--De la reconnoissance! Et quelle reconnoissance me dois-tu, pauvre
enfant! Qu'es-tu dans la société? Ne verras-tu pas ma fortune passer à
des étrangers?»
«--Je serois indigne de vous, madame, si je formois d'autres voeux que
ceux que vous pouvez accomplir. Tant que je serai près de vous, que me
manquera-t-il? Si j'avois le malheur de vous survivre, j'aurois trop
perdu pour que la fortune eût un seul de mes soupirs. Dites-moi, vous
qui jouissez de tant d'éclat, la richesse contribue-t-elle au bonheur?»
«--Oui, mon ami, quand on peut la donner à ses enfans.
«--Eh bien! je n'ai point d'enfans, moi; je n'ai qu'une mère: je ne
voudrois être riche que pour elle. Vous l'êtes: que puis-je encore
desirer?» «--Bon fils! bon Frédéric! excellent coeur! répétoit-elle en
m'embrassant, va, je saurai satisfaire ma tendresse en disposant de mes
biens...»
«--Madame, permettez-moi d'avoir une volonté nécessaire à la réputation
de ma... bienfaitrice. Moins vous ferez pour moi, plus le secret de ma
naissance sera respecté. En mettant des bornes à vos bienfaits,
dites-vous: C'est la seule grace que mon fils exigea de moi: je lisois
dans son coeur, et je lui ai obéi.»
«--Et je ne l'appellerois pas mon fils! s'écria-t-elle. Oui, Frédéric,
tu m'appartiens, à moi, à moi seule...» En prononçant le mot _seule_, sa
figure changea tout-à-coup; ses bras, qui me pressoient, tombèrent
lentement à ses côtés; ses yeux se fermèrent, et un soupir déchirant
s'échappa de sa poitrine. Je sentis le trait qui la frappoit; je pris
ses mains, et, les réchauffant de mes baisers, je lui dis: «À vous
seule, madame: oui, vous avez bien lu dans mon coeur; c'est à vous seule
que j'appartiens. Que le ciel me punisse si c'est une injustice! mais la
tendresse que vous m'inspirez n'admet point de partage». En le disant,
je laissai aussi échapper un soupir; il étoit pour Philippe. Madame de
Sponasi me regarda avec un sourire dans lequel la douleur le disputoit à
la joie, et prononça d'une voix foible: «Si je pouvois le croire!» Sans
doute elle le crut, car elle reprit peu à peu l'air aimable et
tranquille qui l'abandonnoit si rarement.
«Frédéric, ne nous occupons plus du passé; qu'il reste à jamais enseveli
dans notre mémoire. Croiriez-vous que j'ai été au moment de devenir
dévote?--Vous, madame!--La douleur rend superstitieux: j'ai fait venir
un prêtre, j'ai causé avec lui; mais il a voulu me faire croire tant de
choses, que je lui ai échappé. Il me grondoit de n'être pas convaincue,
comme si cela étoit en mon pouvoir; il vouloit ensuite que j'adorasse,
positivement parce que je ne comprenois pas. Je lui ai observé que si
j'adorois tout ce que je ne conçois pas, le premier tribut de mon
hommage seroit pour moi; car il est certain que je me parois
incompréhensible. Il s'est fâché, et moi aussi; il m'a damnée, et me
voilà encore une fois philosophe, faute de mieux. En vérité, quand on
pense à la possibilité d'un autre monde, on ne sait trop quel parti
prendre dans celui-ci.»