CHAPITRE XXIV.

_Histoire de Philippe._

Le lendemain, quand Philippe vint s'informer de ma santé, je lui

témoignai le désir de connoître les détails qu'il m'avoit promis.

L'indifférence qui m'engourdissoit lorsque je me trouvois seul ou avec

des étrangers, disparoissoit aussitôt qu'il étoit avec moi.

«Avant de vous apprendre ce qui s'est passé pendant les trois jours où

vous avez été sans connoissance, je veux vous mettre à même de juger

ceux auxquels vous devez la vie: vous apprécierez mieux les motifs qui

me forçaient à garder le silence. Malheureusement je l'ai rompu; plus

malheureusement encore, madame de Sponasi ne l'ignore pas.»

«Ô ciel! m'écriai-je en tremblant, elle sait que ma naissance n'est plus

un secret pour moi! Et quel parti croyez-vous qu'elle prendra, mon ami?»

«J'ai été trop occupé de vous pour chercher à approfondir ce qui se

passoit en elle; je doute cependant qu'elle ait pris une détermination

positive: mais elle souffre; et son secret révélé, plus encore sans

doute la crainte de vous perdre, ont produit un tel effet sur elle,

qu'elle est devenue dévote. Ce qui ajoute à ses tourmens, elle n'ose

l'avouer à personne, pas même à moi.»

Philippe garda le silence, et parut absorbé dans ses réflexions; j'étois

accablé des miennes.

«Elle vous aime beaucoup, me dit-il, et ne pourra que difficilement se

résoudre à vous séparer d'elle. Quels que soient les événemens, mon cher

Frédéric, je vous resterai: tout ce que je possède vous appartient.»

«Ah! mon ami, ce n'est point la fortune que je regretterois; c'est

l'amitié de ma.... bienfaitrice, perdue par ma faute. Que j'ai de

reproches à me faire! et par quelle fatalité faut-il que j'aie troublé

le repos du reste de sa vie, quand il est vrai que je donnerois la

mienne pour son bonheur.... et le vôtre!»

Philippe m'exhorta à prendre courage, me promit de chercher à lire dans

l'ame de ma bienfaitrice, et de ne pas me déguiser la vérité, quelle

qu'elle fût. Il m'assura qu'elle s'informoit vingt fois le jour de moi

avec le plus vif intérêt; qu'il étoit persuadé que c'étoit uniquement

par ménagement pour elle-même qu'elle ne montoit plus me voir.

«Et quel accueil vous fait-elle à vous? lui demandai-je.--Elle a paru

d'abord très-gênée avec moi: mais je lui ai témoigné beaucoup plus de

respect qu'à l'ordinaire; et quand elle a été convaincue que, loin de

chercher à tirer avantage d'une situation qui la rapprochoit de moi

(puisque le même objet nous occupoit également, et à un titre également

cher), elle a repris plus de confiance en elle. Sa fierté se révolte à

tout instant; ma soumission à ses moindres volontés la ramène bientôt à

sa bonté naturelle, et le soin que je prends de ne l'appeler que votre

bienfaitrice, de lui parler absolument comme si j'ignorois ce que vous

êtes et ce que je vous suis, lui paroît une complaisance dont elle me

sait gré intérieurement. J'évite avec plus de soin encore de lui laisser

soupçonner que ma conduite avec elle n'a pour but que de la disposer à

vous voir. Si elle s'y résout, elle voudra que vous soyez persuadé que

son coeur seul l'a décidée. En un mot, elle est jalouse de l'amitié que

vous me témoignez: je m'en suis apperçu depuis long-temps; et si elle

avoit la certitude que vous lui donnez la préférence sur moi, elle

pourroit encore connoître le bonheur. La crainte de l'humiliation

l'éloignera de vous; la crainte plus grande que votre sensibilité ne se

fixe toute entière sur un père qui ne vous abandonnera jamais, arrêtera

sa résolution: c'est la nature aux prises avec un orgueil si légitime,

qu'il faut la plaindre des combats qu'elle éprouve, la bénir si elle

vous ouvre les bras, et gémir, sans la condamner, si elle ne peut

consentir à vous voir.»

«Ô Philippe! Philippe! m'écriai-je, je vous admire. Comment est-il

possible d'avoir un coeur aussi bon que le vôtre, un esprit aussi juste,

dans une position...? Pardon; j'oubliois...»

«Écoutez-moi, mon cher Frédéric; je vais me montrer à vous tel que je

suis: j'ai besoin de votre amitié; jugez-moi; et si je la mérite,

qu'elle soit ma récompense.»

«Je suis fils de laboureurs plus honnêtes que fortunés. Je n'ai jamais

connu ma mère; ma naissance lui coûta la vie: mais le ciel me donna le

plus tendre des pères; et c'est à mon respect pour lui, à ses caresses,

que je dois sans doute l'idée agréable que je m'étois faite de l'amour

paternel, avant d'éprouver par moi-même toute la force de ce sentiment.

«La nature m'avoit doué de quelques agrémens et d'un peu d'intelligence;

mon père se les exagéra, et crut qu'il commettroit un crime s'il

m'ensevelissoit à la campagne. Il fit à mon bonheur à venir (du moins il

le croyoit) le sacrifice de sa tendresse, et je fus élevé loin de lui,

dans une pension où je reçus une éducation bien au-dessus de la fortune

qui m'étoit destinée. J'en profitai. Quand, dans les vacances, j'allois

voir mon père, il m'admiroit; et moi, par une vanité pardonnable à ma

jeunesse, je rougissois de la simplicité de ses moeurs. Plus j'avançai en

âge, plus je pris la vie rustique en aversion. Ce motif, plus qu'aucune

inclination, me fit consentir à prendre l'état ecclésiastique, et

j'entrai au séminaire, où mon père m'entretint avec beaucoup de

prodigalité. L'époque des passions arrivoit; je sentois mon sang

bouillonner, je pris le séminaire en horreur, et je pensois à obtenir de

mon père qu'il m'en laissât sortir, quand j'appris sa mort. J'allai à la

ferme qu'il faisoit valoir, et je fus bientôt convaincu que sa tendresse

pour moi l'avoit égaré dans ses projets. En mourant, il ne laissoit que

des dettes, toutes contractées pour mon éducation. J'avois alors

dix-neuf ans; je me trouvois, par ma vanité, au-dessus de tous les états

qui exigent du travail, et je n'en savois aucun. J'étois libre, et je

vins tenter la fortune à Paris.

«Après y avoir vécu six mois d'une manière à la fois brillante,

misérable et scandaleuse; après avoir épuisé toutes les ressources

imaginables, je me décidai à entrer au service de madame de Sponasi, et

je vous laisse à penser combien il m'en coûta pour endosser la livrée,

moi qui me croyois du mérite, et qui en avois du moins plus qu'il n'en

faut pour un pareil emploi.

«Ma santé avoit souffert des six premiers mois que j'avois passés à

Paris; elle revint bientôt, grâce à la vie tranquille que je menois. Je

m'apperçus que madame de Sponasi me distinguoit de mes camarades; je mis

tous mes soins à voler au devant de ses desirs. Plus d'une fois elle

m'avoit surpris un livre à la main; car je lisois par-tout, dans

l'antichambre, dans mon logement, dans son appartement même, quand je

m'y croyois seul. Elle le remarqua, me fit des plaisanteries, et bientôt

des questions sur les ouvrages qui m'occupoient. Mes réponses la

surprirent. Dès-lors elle me traita avec une bonté particulière; elle

causoit volontiers avec moi, ne s'offensoit point de la vivacité de mes

reparties: au contraire, elle y applaudissoit souvent. Quoiqu'elle eût

plus de quarante ans, elle étoit encore belle. L'espèce de familiarité

que la conversation avoit établie entre nous, l'intérêt qu'elle me

témoignoit, l'ambition et la violence des sens de ma part, trop de

confiance de la sienne, amenèrent un rapprochement que, deux mois

auparavant, nous ne prévoyions guère, et dont nous fûmes aussi surpris

tous les deux que si la foudre fût tombée devant nous.

«C'est à mon fils que je parle; qu'il me dispense d'entrer dans des

détails, quoiqu'il n'en fût pas un qui ne servît à lui faire paroître sa

mère moins coupable. Si ce moment de la vie de madame de Sponasi étoit

jamais divulgué, il prouveroit que l'indépendance d'esprit qu'on décore

du nom de philosophie, ne convient point à un sexe dont toutes les

vertus reposent sur l'opinion. Quand une femme s'accoutume à traiter de

préjugés les lois que la société lui impose, l'instant de sa perte ne

dépend plus que de l'occasion; et moins cette occasion est prévue, plus

sa perte est assurée. Telle est l'histoire de madame de Sponasi. Elle

ne me craignoit point; elle se croyoit, par mille motifs, au-dessus

d'une foiblesse, et connut trop tard le danger. Que de trouble intérieur

cette faute a jeté sur le reste de sa vie! Pour vous en former une idée,

rappelez-vous qu'avec de la fierté elle se trouve sans cesse au-dessous

de sa propre opinion, et que, malgré le penchant qu'il m'est permis de

croire que je lui ai inspiré, jamais, jamais la moindre familiarité ne

s'est glissée entre nous depuis cette époque. Elle s'est punie, par un

combat continuel, d'avoir succombé sans prévoir qu'il fallût combattre.

«Je le répète, nous fûmes d'abord aussi interdits l'un que l'autre: mais

imaginant qu'elle jouoit l'étonnement, et me croyant plus de droits que

je n'en avois, je voulus agir en conséquence; elle me commanda

impérieusement de la laisser seule. Je sentis que j'étois perdu.

Cependant, par une bizarrerie que je ne peux attribuer qu'à un sentiment

qu'elle cherchoit à se dissimuler à elle-même, ou à la crainte de mon

indiscrétion, loin de m'éloigner de sa maison, elle me fit quitter la

livrée, me donna le titre de son valet-de-chambre, et toutes les marques

possibles de sa générosité; mais elle reprit avec moi un ton de fierté

qu'elle conserva jusqu'au moment où, s'appercevant qu'elle étoit

enceinte, elle crut ne pouvoir mieux confier un pareil secret qu'à celui

qui en étoit l'auteur.

«Je ne peux vous exprimer, mon cher Frédéric, l'effet que cette nouvelle

fit sur moi. Dès-lors je fis le projet de vivre entièrement pour un être

qui n'existoit pas encore, et de diriger toutes mes vues vers ce qui

pourroit contribuer à sa félicité. J'étois au comble de la joie: madame

de Sponasi éprouvoit un sentiment bien opposé; elle étoit trop

mécontente d'elle-même pour conserver l'orgueil qui m'avoit rappelé au

respect: aussi profitai-je de sa confusion pour prendre sur son

caractère un empire auquel il lui est impossible d'échapper. Depuis plus

de vingt ans elle le sent, et n'a plus même la volonté de s'y

soustraire: mais comme sa tranquillité est un besoin pour moi dans tout

ce qui n'est pas un obstacle à mes projets pour vous, comme je n'ai

jamais voulu que la voir heureuse, je suis persuadé qu'elle souffriroit

plus que moi si les événemens nous séparoient; et c'est ce qui arrivera

si elle prétend vous éloigner d'elle.

«Une seule de ses femmes, sur la discrétion de laquelle elle avoit droit

de compter, fut mise dans la confidence. Cette femme n'existe plus

depuis long-temps. Par son aide, et en prétextant un voyage, madame de

Sponasi parvint à cacher sa grossesse à tous les yeux; on ne l'a même

jamais soupçonnée. Vous vîntes au monde. Le projet de votre mère étoit

de ne point vous voir: ce n'étoit pas le mien; elle me laissa libre de

disposer de vous, et je vous fis élever à Mareil. Elle m'avoit défendu

de lui donner de vos nouvelles, et deux ou trois fois par an je lui en

donnois. La première fois, elle parut surprise de ma hardiesse; la

seconde, elle se tut: vous n'aviez pas cinq ans, qu'elle s'informoit

elle-même de votre état. Je vous le répète, avec beaucoup d'esprit elle

a la tête trop foible pour se soustraire à une domination que j'ai

rendue conforme à tous ses goûts. Elle a le coeur trop sensible pour se

porter à un parti violent, qui ne lui laisseroit ensuite que des

regrets.

«Je vous ai vu bien des fois dans votre enfance, mon cher Frédéric; cela

vous paroît étonnant, parce qu'il vous est impossible de vous le

rappeler: mais je devois des sacrifices à la réputation de votre mère,

et j'employois, pour satisfaire mon coeur, des déguisemens qui la

mettoient à l'abri des soupçons que mes visites et mes caresses eussent

pu faire naître.

«Il est certain que votre bienfaitrice se trompa long-temps sur l'amitié

que j'avois pour vous: il eût été dangereux qu'elle en soupçonnât toute

la vivacité; c'eût été la mettre en garde contre le projet que j'avois

formé de vous rapprocher d'elle: mais comme ce projet pouvoit manquer

par mille événemens, je pensai à vous assurer un sort indépendant de sa

volonté; et j'y ai réussi, car je suis riche. Elle doit me croire et me

croit effectivement très-intéressé. Je le suis, mais c'est pour vous.

Si je l'eusse été pour moi, depuis long-temps j'aurois quitté madame de

Sponasi. La fortune m'a souri dans plus d'une occasion; mais ses faveurs

étoient trop chères, puisqu'elles devoient m'éloigner de mon fils, et

lui donner peut-être des rivaux dans mon coeur. Frédéric, croyez-moi,

depuis que vous êtes au monde, je n'ai vécu que pour vous.

«Il est inutile de vous dire comment je décidai madame de Sponasi à vous

faire venir à Paris, et à vous recevoir chez elle.--Dites-le-moi, mon

ami, de grace.--Eh bien! connoissez donc entièrement le caractère de

votre mère. Le besoin qu'elle a d'aimer et d'être aimée la livre à une

jalousie souvent sans objet, et cependant toujours respectable,

puisqu'elle tient à une grande sensibilité. J'en ai eu plus d'une

preuve; et croyez que l'empire que j'ai sur elle a été bien des fois

acheté par des privations. Quoique je n'aie eu avec madame de Sponasi

d'autre familiarité que celle qui vous donna le jour, elle ne m'a jamais

rencontré avec une femme sans qu'il m'ait été facile de remarquer de

l'aigreur dans ses procédés envers moi; il en est de même si elle me

fait demander plusieurs fois, et qu'on lui dise que je suis sorti. Pour

la tranquilliser, je me suis fait une habitude d'une vie sédentaire; et

c'est dans cette espèce de solitude que j'ai perfectionné ce qu'une

éducation trop recherchée avoit mis de dispositions en moi. Plus j'ai

acquis de connoissances, moins il en a coûté à votre bienfaitrice pour

se ranger à mes volontés; il semble que l'esprit, dans ses idées,

rapproche les distances qui nous séparent.

«C'est sur ses dispositions jalouses que j'établis mon plan pour la

forcer à vous voir. Une fois mon projet arrêté, loin de lui cacher

l'amitié que j'avois toujours eue pour vous, je l'exagérai, s'il est

possible, et je ne lui dissimulai pas que j'étois décidé à vous

rapprocher de moi, indépendamment de sa volonté. Elle devint jalouse de

vous; mais j'y parus insensible, et je l'assurai que j'avois fait assez

de sacrifices à son repos pour qu'elle ne m'enviât pas la seule

satisfaction qu'il m'étoit permis d'espérer. Sa jalousie changea

d'objet; et l'idée qu'elle vous seroit toujours étrangère, tandis que je

jouirois de vos caresses (idée qu'elle reçut de moi sans s'en douter),

lui suggéra le désir de se montrer à vous à titre de protectrice. Ce fut

alors qu'elle me fit promettre un silence inviolable sur tout ce qui

concernoit votre naissance. Je lui en donnai ma parole, et elle n'ignore

pas combien elle est sacrée pour moi. Ne parlons pas du moment où je

crus devoir y manquer...»

Je portai involontairement ma main sur mes yeux, comme pour me dérober à

la lumière; je ne pouvois penser à ce moment terrible sans que le froid

de la mort me fît frissonner. Philippe me prodigua les plus tendres

caresses. Oh! comme je l'aimois, mon cher Philippe, et qu'il m'eût été

doux de l'appeler mon père! Quel fils eut jamais pour le sien tant de

motifs de reconnoissance!

Frédéric · 第 33 / 76 题