_Je m'en étois quelquefois douté._
Il faisoit grand jour quand j'ouvris machinalement les yeux; je me
trouvai dans mon lit, et je vis autour de moi madame de Sponasi,
Philippe, deux domestiques et autant de médecins. J'essayai de parler;
madame de Sponasi me le défendit. Il fallut obéir: aussi-bien aurois-je
été très-embarrassé de savoir que dire; toutes mes idées étoient
bouleversées. Je remarquai que Philippe avoit la main gauche enveloppée
d'un taffetas noir. Je crus me rappeler qu'au moment où je perdis
connoissance, j'avois entendu le bruit d'un pistolet; je me souvins que
celui que je tenois étoit armé: cette idée me fit une telle impression,
que je retombai dans l'accablement. Il fut d'autant plus affreux, qu'il
ne me priva pas entièrement de la faculté de réfléchir. Il dura trois
jours: on peut juger de ce que je souffris.
Soit l'effet des remèdes, ou celui de la nature, je repris bientôt assez
de forces pour faire cesser les craintes que mon état avoit données. Le
premier moment où je me trouvai seul avec Philippe, je lui demandai en
tremblant par quel accident il se trouvoit blessé; il me serra dans ses
bras avec attendrissement, et s'écria: «C'est de la main de celui pour
qui je donnerois tout mon sang». J'allois répondre quand je vis entrer
ma bienfaitrice; je me tus.
Elle me parla de ma santé, et ne voulut point souffrir que je
m'occupasse de la sienne; cependant je la trouvois changée à un point
qui m'alarmoit. «Maintenant que vous allez mieux, me dit-elle, je vais
penser à me rétablir. Vous m'avez fait bien du mal, Frédéric, plus de
mal que vous ne pouvez vous l'imaginer; mais je vous le pardonne.
Évitons toute explication, jusqu'au moment où nous serons en état de la
supporter. Si je ne viens plus dans votre appartement, n'en soyez pas
inquiet; c'est par ménagement pour vous plus que pour moi. Calmez-vous,
mon enfant; répétez-vous sans cesse que tout est pardonné, et prenez
pitié de votre malheureuse... amie». Elle sortit, appuyée sur le bras de
Philippe, qui revint presque au même instant.
J'étois dévoré de remords et d'inquiétudes; j'aurois provoqué une
explication entière, dût-elle entraîner l'arrêt de ma mort: Philippe
vouloit la retarder, dans la crainte de me voir retomber encore dans
l'état qui l'avoit tant alarmé; mais je lui persuadai, et cela étoit
vrai, qu'il n'y avoit pour moi rien de plus dangereux que l'incertitude.
Il s'assit près de mon lit, et me parla en ces termes:
«Je vous demande en grace de m'écouter sans m'interrompre; c'est la
seule condition que je mette à la complaisance avec laquelle je me prête
à vos desirs. Vous vous rappelez, monsieur...--Ce titre me fait mal, lui
dis-je; nommez-moi Frédéric, ou je croirai que j'ai perdu votre amitié.
Hélas! je ne l'ai que trop mérité. C'est moi, je n'en doute pas, qui
vous ai blessé. Philippe... mon père, me pardonnez-vous?--Est-il vrai
que vous m'aimiez encore?--Mille fois plus que jamais.--Vous ne
rougissez pas de votre naissance?--Je ne rougis que du crime que j'ai
été au moment de commettre.--Et si l'imprudence que j'ai faite en vous
révélant un secret que je devois taire au péril de ma vie, vous prive
des bienfaits de madame de Sponasi?--Ma conduite envers vous la forcera
à me conserver son estime.--Frédéric, j'ai tremblé de perdre votre coeur;
maintenant que je suis sûr de vous, je mets à l'oubli du passé une
condition qui eût été pour moi le coup de la mort, si vous l'eussiez
demandée le premier. Promettez-moi de vous y soumettre.--Quelle qu'elle
soit, je fais serment de l'accomplir.--Eh bien! jurez que jamais vous ne
m'appellerez votre père.--Cela est impossible.--Songez, Frédéric, aux
conséquences de votre refus. Si vous refusez de m'obéir dans cette
circonstance importante, dès demain je fuis sans que jamais vous
puissiez savoir ce que je serai devenu; ou un éternel adieu, ou une
soumission entière à ce que j'exige de vous». Je gardai le silence.
Philippe me prit la main, et continua.
«Mon cher Frédéric, il y a dans votre obstination plus d'orgueil que
d'amitié: un excès d'amour-propre peut seul vous engager à braver la
fortune et les préjugés pour avouer votre père, quand il est de son
intérêt et du vôtre qu'il reste à jamais inconnu. Si vous eussiez rougi
de moi, je m'éloignois; si vous me nommez, je vous fuis. Répondez: quel
est votre devoir en ne consultant que l'obéissance? que devez-vous faire
en n'écoutant que votre sensibilité? Qu'importe après tout le titre que
vous me donnerez? je n'en veux qu'un, c'est celui de votre ami, lorsque
nous serons seuls; devant les étrangers, soyez persuadé que vous ne
m'appellerez jamais Philippe sans que mon coeur ne me dise tout ce que ce
nom signifie pour vous. J'ajouterai une considération bien puissante:
le repos de votre bienfaitrice tient essentiellement au serment que
j'exige de vous.--Hé bien! je cède, lui dis-je, et je vous jure que vous
ne serez jamais que mon ami.--Soyez-le toujours, me répondit-il en
m'embrassant, et mon sort sera encore digne d'exciter l'envie de la
plupart des pères.»
Philippe raisonnoit juste en disant que je mettois de l'orgueil dans la
volonté de l'avouer pour mon père: par vanité, j'en rougissois; par
orgueil, j'étois prêt à renoncer pour lui à toutes mes sociétés et aux
espérances que l'homme le plus modeste jette quelquefois dans l'avenir.
Le sacrifice étoit grand, et ne pouvoit être payé que par la
satisfaction de l'avoir rempli. Il est certain que j'aurois, sans
hésiter, tout risqué plutôt que de l'abandonner; mais je dois dire avec
la même franchise qu'il me fit plaisir en exigeant de moi une promesse
que j'avois cependant de la peine à faire. Il y avoit dans mes sentimens
une contradiction plus facile à deviner qu'à définir.
Philippe me pria de nouveau de ne point l'interrompre.
«Vous vous rappelez, mon cher Frédéric, le moment où la crainte de vous
voir commettre un parricide, me força de vous nommer votre père; vous
perdîtes connoissance. En tombant, le pistolet que vous aviez armé
partit, et me blessa, mais assez légèrement.--Ne me trompez-vous pas,
mon... ami? vous avez l'air d'avoir beaucoup souffert.--Ce n'est point
de ma blessure; car je ne m'en suis apperçu qu'au moment où, cherchant à
vous donner des secours, je vous ai vu couvert de sang. Dans mon effroi,
je crus que c'étoit le vôtre qui couloit, et mes cris, autant que le
bruit du pistolet, attirèrent dans votre appartement une partie des
domestiques. L'inquiétude et la curiosité perçoient sur toutes les
figures; cette curiosité, si dangereuse sous tant de rapports, me rendit
la présence d'esprit nécessaire dans la circonstance où je me trouvois.
Je vous fis déshabiller, mettre au lit; j'envoyai chercher les médecins,
et je vous donnai, en attendant leur arrivée, tout ce que je crus propre
à rappeler votre connoissance. Ce fut inutilement: vous ne sortîtes de
votre évanouissement qu'avec le délire d'une fièvre brûlante. Pour
éloigner les soupçons, j'eus la précaution de dire qu'en jouant avec vos
pistolets, vous m'aviez blessé, et que la frayeur vous avoit jeté dans
l'état où vous étiez. Votre habit de voyage, votre scène chez le Suisse,
le soin que j'avois pris de m'emparer des clefs, ont, j'en suis
persuadé, fait douter de la vérité de mon récit; mais il suffisoit
d'arrêter les questions, et l'on ne s'en permit plus.
«Madame de Sponasi avoit entendu de la rumeur; et les divers rapports
parvenus jusqu'à elle l'avoient mise dans un état que vous aurez peine à
vous figurer. On m'avertit qu'elle demandoit à me voir; mais il m'étoit
impossible de vous quitter: elle vint elle-même dans votre appartement,
au moment où les médecins arrivoient. Sa pâleur, son effroi, les soins
qu'elle vous prodiguoit lorsqu'elle-même avoit à peine la force de se
soutenir, pouvoient trahir son secret: je la suppliai en grace de
descendre chez elle; elle s'obstina à rester près de vous: je lui fis
comprendre du moins qu'elle devoit déguiser sa douleur; mais elle vous
auroit volontiers avoué publiquement pour son fils, si elle eût pu, par
cet aveu, obtenir la certitude de votre existence.»
Quoique je fusse, depuis quelques heures, persuadé que madame de Sponasi
étoit ma mère, c'étoit la première fois qu'on me le disoit d'une manière
qui ne laissoit plus aucun doute: aussi éprouvai-je une agitation si
forte, que je fis signe à Philippe de s'arrêter.
«Volontiers, me dit-il, remettons à demain notre conversation. Je vous
dois beaucoup de détails, et je vous les donnerai avec la plus grande
franchise. N'êtes-vous pas curieux cependant de savoir ce qu'est devenue
madame de Valmont?--Qu'elle soit heureuse, et que nous ne nous revoyions
jamais: c'est tout ce que je desire. Est-elle de retour à Paris?--Oui,
mon cher Frédéric; et comme on a envoyé très-régulièrement savoir de
vos nouvelles de la part de M. de Miralbe, elle ne peut ignorer qu'une
maladie violente a formé un obstacle à votre départ: ainsi vous êtes
libre dans la conduite que vous tiendrez avec elle à l'avenir.--Il me
semble que le remords est attaché à son nom quand on le prononce devant
moi: que seroit-ce donc si je la voyois? Encore un mot, mon ami; puis-je
savoir comment vous avez connu mes projets?--Par un abus de confiance
que l'amitié et les liens qui m'attachent à vous rendent à peine
excusable. Lorsqu'il fut décidé que vous auriez un logement à l'hôtel,
je fis faire de doubles clefs de tous les meubles fermans qui sont dans
l'appartement qui vous étoit destiné. Votre correspondance avec madame
de Valmont m'apprit l'arrangement fait entre vous. Je vous guettai; je
sus où l'on portoit vos effets: je pris des informations si détaillées,
qu'il ne me fut pas possible de douter du moment de votre départ,
indiqué d'ailleurs suffisamment par l'heure pour laquelle les chevaux
avoient été demandés. J'ai concerté mes mesures en conséquence; vous
savez quelles en furent les suites.»
Philippe me quitta; mais il eut la précaution de faire tenir dans ma
chambre des gens qui servoient moins à veiller à mes besoins qu'à
troubler la solitude qu'il redoutoit pour moi. Je ne sais si cela étoit
bien nécessaire; mon imagination n'avoit pas assez de ressorts pour me
tourmenter: soit foiblesse de corps ou fatigue d'esprit, j'étois trop
indifférent sur mon sort pour faire aucune réflexion.