_Les principes._
Madame de Valmont avoit des principes; on ne pouvoit pas l'ignorer, car
elle le répétoit sans cesse; et c'est une terrible chose que les
principes. Quand il lui fut impossible de ne pas se trouver souvent avec
moi, elle s'arma d'une sévérité désespérante pour un pauvre soupirant.
Je suis assez hardi de mon naturel; mais quel est l'homme qui ne
devienne timide quand il a le malheur d'aimer une femme qu'il respecte,
ou de respecter une femme qu'il aime? Emporté par l'amour, je balbutiai
pourtant une déclaration; madame de Valmont m'objecta ses principes qui
ne lui permettoient pas de me répondre: je fus au désespoir; mais je lui
témoignai tant d'attachement, qu'elle m'avoua que depuis long-temps elle
étoit sensible à ma tendresse, ajoutant que cet aveu ne serviroit qu'à
nous rendre tous les deux plus à plaindre, parce qu'elle mourroit plutôt
que de manquer à ses principes. On est bien fort quand on est sûr d'être
aimé; je le devins tant, qu'à la fin madame de Valmont me rendit
heureux. «On m'a donné un époux sans me consulter, me dit-elle alors; je
ne lui dois rien: vous êtes l'époux de mon choix, c'est à vous que je
dois tout; comptez sur une constance à la fois fondée sur mon amour et
sur mes principes.»
Malheureusement les principes de M. de Valmont n'étoient pas ceux de son
épouse; il soupçonna ce qui étoit réellement, et l'emmena à la campagne.
Je fus très-affligé: elle le fut, s'il est possible, encore davantage;
et cette séparation nous exalta la tête au point de nous mettre dans la
disposition de faire la plus grande folie. Nous nous écrivions, et, dans
chaque lettre, madame de Valmont me reprochoit de l'abandonner à son
tyran.
«Vous connoissez assez mes principes, mon cher Frédéric, pour juger de
ce que je souffre loin de vous, et combien il m'en coûte pour vivre près
de celui que je déteste. Je ne peux supporter ses caresses. Si vous
m'aimiez comme je vous aime, vous trouveriez bien les moyens de
m'arracher à cette affreuse situation.»
Le moyen que nous trouvâmes, fut que madame de Valmont reviendrait à
Paris, en promettant à son époux de ne plus me revoir: condition à
laquelle elle ne souscrivoit que par pitié pour son injuste jalousie;
car, pour elle, elle se croyoit au-dessus de toute justification; qu'une
fois à Paris, nous assignerions nos rendez-vous dans un logement loué
sous le nom de sa femme-de-chambre; et comme chaque jour les principes
de madame de Valmont s'opposoient à ce qu'elle se partageât entre deux
hommes, nous décidâmes que nous disposerions tout pour fuir ensemble
dans le pays étranger. «Quand on a cédé à l'amour, m'écrivoit-elle, on
ne peut se justifier à ses propres yeux qu'en lui sacrifiant tout ce qui
n'est pas lui. L'excès des passions en est la seule excuse: voilà mes
principes, mon cher Frédéric; c'est à vous d'en assurer l'exécution.»
Elle revint bientôt; je ne la vis plus chez son mari, mais nos
rendez-vous n'en étoient que plus sûrs. Le projet de fuir avec elle ne
m'avoit paru délicieux que de loin; plus elle me pressoit de l'exécuter,
plus je sentois que je me perdois sans ressources. S'il n'eût été
question que de moi, peut-être n'aurois-je pas balancé: mais abandonner
ma bienfaitrice dans un moment où sa santé déclinoit visiblement;
enlever une de ses parentes; mériter son indignation, et, ce qui étoit
pis, la livrer à la douleur; tromper mon pauvre Philippe, à qui j'avois
tant d'obligations, voilà ce qui étoit au-dessus de mon courage. Ces
réflexions me rendirent triste: madame de Valmont s'en apperçut, elle
voulut en savoir la cause; et moi, qui ne demandois qu'à lui ouvrir mon
coeur, je m'empressai de lui apprendre ce qui s'y passoit. Loin de
respecter une douleur si légitime, et qui me déchiroit sans rien ôter à
mon amour, elle se plaignit de s'être livrée à un homme sans principes,
à qui elle avoit tout sacrifié, et qui mettoit sa réputation, son
bonheur, en balance avec les pleurs d'une vieille femme. «Quand on aime,
l'univers entier disparoît; la fortune, la reconnoissance, les titres,
l'amitié, tout s'anéantit». Si elle ne considéroit qu'elle, la pauvreté
lui paroîtroit délicieuse avec son amant: mais, par égard pour moi, elle
avoit résolu d'emporter ses diamans et tout ce qu'elle avoit de
précieux. Elle s'étoit accoutumée à l'idée de ne vivre que pour son
amant; rien que la mort ne pourroit l'y faire renoncer: mais si j'avois
la barbarie de lui ouvrir les portes du tombeau, je n'aurois pas la
satisfaction de l'y voir descendre. Dès ce moment, elle me défendoit de
la voir: il lui en coûteroit sans doute; mais elle me prouveroit qu'il
n'étoit pas dans ses principes...
La colère l'empêcha d'achever: je voulus l'appaiser, je lui promis de
n'avoir d'autres volontés que les siennes; elle fut inflexible, et nous
nous quittâmes si fort en fureur tous les deux, qu'il étoit facile de
prévoir que nous ne serions pas long-temps à nous raccommoder. Hélas!
c'est ce qui nous arriva. Après plusieurs lettres que je lui fis
remettre par l'entremise de sa femme-de-chambre, qui étoit seule dans la
confidence et qui devoit l'accompagner, nous eûmes une entrevue; la paix
fut signée, et notre fatal départ en devint le premier article. Il fut
arrêté qu'elle partiroit un jour avant moi, sous le prétexte d'aller
voir une de ses amies dont la terre se trouvoit sur la route que nous
voulions suivre; qu'elle y coucheroit effectivement; que de là elle
écriroit à son mari pour lui apprendre qu'elle ne reviendroit que deux
jours après. Étant avec sa femme-de-chambre, des domestiques et des
chevaux de sa maison, rien ne paraîtroit moins suspect. Le jour qu'elle
auroit quitté Paris, j'aurois soin de venir chez M. de Miralbe, et, sans
affectation, de me montrer par-tout où j'aurois l'espérance de
rencontrer M. de Valmont. La nuit même, je partirois en poste dans une
berline: à une heure fixe et à un endroit indiqué, je la rencontrerois,
à pied, avec sa femme-de-chambre; elles monteroient dans ma voiture; et
tandis qu'on chercheroit madame de Valmont chez son amie, que cette amie
écriroit à M. de Valmont, que M. de Valmont perdroit du temps à
délibérer pour savoir que penser et que faire, nous serions déjà hors de
toute poursuite. Je devois envoyer les effets que je voulois emporter,
dans le logement qui servoit à nos rendez-vous; elle y feroit également
porter les siens: c'est là que la voiture qui devoit me transporter se
trouveroit; c'est de là que je partirois, pour éviter tous les obstacles
que je pourrois rencontrer dans l'hôtel de madame de Sponasi. Nous
prîmes jour au surlendemain; et, pour éviter les soupçons, il fut décidé
que nous ne nous reverrions plus à Paris. Nous passâmes la soirée
entière ensemble: jamais madame de Valmont ne fut si caressante; jamais
elle ne s'applaudit tant de voir luire enfin le jour où elle pourroit
vivre sans manquer à ses principes.
J'aurois voulu pouvoir avancer et retarder le temps; j'aurois desiré que
l'amour chassât la réflexion, ou que la réflexion brisât les charmes de
l'amour: mais j'étois destiné à souffrir tous les tourmens d'une ame
déchirée par les remords, sans que les remords pussent m'arrêter sur le
bord de l'abîme. Je frémissois à l'idée d'abandonner ma bienfaitrice. La
dernière soirée que je passai avec elle, chacune de ses paroles devint
pour moi un reproche si cruel, qu'il me fut impossible de lui cacher mon
émotion. Me voyant agité, pâle et attendri, elle s'imagina que j'étois
malade; et l'inquiétude que cette idée lui donna fut si vive, qu'elle me
prodigua les soins les plus empressés. C'étoit augmenter mes
souffrances. Elle me força de me retirer dans mon appartement, fit venir
Philippe, lui recommanda de ne point me quitter qu'il ne m'eût vu plus
tranquille, d'envoyer chercher les médecins si cela paroissoit
nécessaire, et sur-tout de lui faire savoir de mes nouvelles de quart
d'heure en quart d'heure. «Soyez docile à tout ce qu'on exigera de vous,
mon cher Frédéric, me dit-elle en m'embrassant; et songez que soigner
votre santé, c'est prolonger mon existence». Je fus au moment de tomber
à ses pieds, de lui avouer les combats qui se passoient en moi; mais
l'idée de madame de Valmont trahie, abandonnée, m'arrêta, et je suivis
Philippe.
Je me sentis soulagé en perdant de vue ma bienfaitrice. Ce qui suspendit
en partie mes regrets, fut la nécessité de dissimuler pour empêcher
Philippe de s'établir la nuit entière auprès de mon lit: c'étoit cette
nuit même, à deux heures, que je devois quitter l'hôtel pour n'y plus
rentrer. Dissimuler avec Philippe étoit cependant bien difficile: je
l'aimois beaucoup, et je ne pouvois penser à l'idée de le quitter sans
être anéanti; mais je le trouvai si calme sur ma santé, je le vis même
plaisanter de si bonne grace sur l'inquiétude de ma bienfaitrice, que je
me sentis piqué contre lui. J'aurois été contrarié qu'il me crût malade;
je lui en voulois de ne pas le croire: car enfin je souffrois mille fois
plus que si je l'eusse été, et ma figure annonçoit assez que j'éprouvois
quelque chose d'extraordinaire. Sa tranquillité révolta mon amour
propre, et l'amour propre blessé éteignit la reconnoissance. Ô mortels!
que votre coeur est bizarre!
«Enverrai-je chercher le médecin? me dit-il en souriant. Comment vous
trouvez-vous, monsieur?--Beaucoup mieux, Philippe, et je ne conçois pas
ce qui a pu alarmer madame de Sponasi. Il est vrai que j'ai été un
moment prêt à perdre connoissance, mais cela n'est plus rien.--Je m'en
doutois; et si vous faisiez bien, pour la rassurer entièrement, vous
descendriez chez elle.--Oh! non», m'écriai-je avec plus de vivacité que
de prudence. Je sentis le tort de cette exclamation; mais il n'y prit
pas garde: cela me parut d'autant plus étonnant, que j'aurois pu dire
comme madame de Sponasi: «Cet homme s'est fait une telle étude de mon
caractère, qu'il devine toutes mes pensées.»
Je l'engageai à aller lui-même lui donner de mes nouvelles; il y
consentit. Quand je fus seul, je méditai si je ne sortirais pas à
l'instant de l'hôtel; mais c'eût été redoubler l'inquiétude de ma
bienfaitrice, à qui on ne manqueroit pas d'apprendre que j'étois dehors.
Je préférai d'attendre qu'elle fût couchée; d'ailleurs je voulois
laisser pour elle une lettre, dans laquelle, sans chercher à m'excuser,
j'espérois la convaincre que je pouvois être coupable, mais que je ne
serois jamais ingrat. J'entendis Philippe revenir, et je me mis à mon
piano, sans autre motif que de lui persuader que je n'avois pas besoin
de ses soins. Il voulut entamer la conversation; je me plaignis d'avoir
mal à la tête, et je me mis au lit. Il me souhaita une nuit tranquille
avec un air d'ironie qui me choqua, et il sortit.
À peine fus-je seul, que je m'habillai tel que je devois l'être pour mon
voyage; je me jetai sur un fauteuil, où je restai dans la même attitude
jusqu'à une heure du matin. Je pensois à la lettre que je voulois écrire
à ma bienfaitrice; je sentois ma poitrine se gonfler, et mes larmes
couler avec abondance. L'horloge se fit encore entendre; je n'avois plus
qu'une demi-heure. J'écrivis, je cachetai mon billet; je pris mes
pistolets, mon couteau de chasse, et, descendant les escaliers avec
autant de précaution que de vitesse, j'arrivai à la loge du Suisse, et
je lui criai tout bas de m'ouvrir la porte.
«Non, monsieur.--Est-ce que vous ne m'entendez pas, Lekman? C'est moi
qui veux sortir.--Oui, monsieur--Eh bien! ouvrez donc.--Non,
monsieur.--Lekman, vous m'impatientez.--Ce n'est pas ma faute,
monsieur.--Je veux sortir.--Monsieur, j'ai reçu ordre de n'ouvrir pour
personne.--Cet ordre ne me regarde pas.--Si, monsieur, vous
particulièrement.--Cela est impossible, Lekman; vous êtes ivre.--Non,
monsieur.--Morbleu! ouvrez, vous dis-je, ou vous le paierez sur votre
tête.--Je n'ai pas les clefs.--Vous n'avez pas les clefs!--Non,
monsieur.--Où sont-elles donc?--Dans la chambre de M. Philippe». Je
n'eus plus la force de proférer une parole.
Mon projet est découvert, pensois-je en me promenant dans la cour avec
une agitation qu'il m'est impossible de rendre; et voilà pourquoi
Philippe étoit si tranquille. Que deviendrai-je? Eh bien! puisqu'il sait
tout, je n'ai plus de ménagemens à garder: montons chez lui; et,
dussé-je y périr, je le forcerai à me rendre ma liberté.
Pour aller à son logement, il falloit passer devant mon appartement: les
portes en étoient restées ouvertes; et, dans le même fauteuil que
j'occupois deux minutes auparavant, je vis Philippe tenant la lettre que
j'avois laissée pour madame de Sponasi; il l'avait décachetée, il la
lisoit. Ce trait de hardiesse n'étoit pas propre à calmer ma fureur;
aussi, par un mouvement plus prompt que la pensée, je me jetai sur lui,
et, le saisissant d'une main, tandis que de l'autre je lui présentois un
de mes pistolets, je m'écriai: «Philippe, les clefs, ou vous êtes mort,
et moi aussi». Il pâlit, et ne me répondit pas. «Philippe, sauvez-vous,
sauvez-moi, m'écriai-je avec plus de force; les clefs, ou le désespoir
seul guidera ma main.--Monsieur, pensez-vous...--Les clefs Philippe,
les clefs, répétai-je en armant mon pistolet.--Eh bien! malheureux,
dit-il en se levant et en découvrant sa poitrine, osez me percer le
sein, je suis votre père». Au feu brûlant qui me dévoroit, je sentis
tout-à-coup succéder un froid mortel, et je tombai sans connoissance.