CHAPITRE XXII.

_Les principes._

Madame de Valmont avoit des principes; on ne pouvoit pas l'ignorer, car

elle le répétoit sans cesse; et c'est une terrible chose que les

principes. Quand il lui fut impossible de ne pas se trouver souvent avec

moi, elle s'arma d'une sévérité désespérante pour un pauvre soupirant.

Je suis assez hardi de mon naturel; mais quel est l'homme qui ne

devienne timide quand il a le malheur d'aimer une femme qu'il respecte,

ou de respecter une femme qu'il aime? Emporté par l'amour, je balbutiai

pourtant une déclaration; madame de Valmont m'objecta ses principes qui

ne lui permettoient pas de me répondre: je fus au désespoir; mais je lui

témoignai tant d'attachement, qu'elle m'avoua que depuis long-temps elle

étoit sensible à ma tendresse, ajoutant que cet aveu ne serviroit qu'à

nous rendre tous les deux plus à plaindre, parce qu'elle mourroit plutôt

que de manquer à ses principes. On est bien fort quand on est sûr d'être

aimé; je le devins tant, qu'à la fin madame de Valmont me rendit

heureux. «On m'a donné un époux sans me consulter, me dit-elle alors; je

ne lui dois rien: vous êtes l'époux de mon choix, c'est à vous que je

dois tout; comptez sur une constance à la fois fondée sur mon amour et

sur mes principes.»

Malheureusement les principes de M. de Valmont n'étoient pas ceux de son

épouse; il soupçonna ce qui étoit réellement, et l'emmena à la campagne.

Je fus très-affligé: elle le fut, s'il est possible, encore davantage;

et cette séparation nous exalta la tête au point de nous mettre dans la

disposition de faire la plus grande folie. Nous nous écrivions, et, dans

chaque lettre, madame de Valmont me reprochoit de l'abandonner à son

tyran.

«Vous connoissez assez mes principes, mon cher Frédéric, pour juger de

ce que je souffre loin de vous, et combien il m'en coûte pour vivre près

de celui que je déteste. Je ne peux supporter ses caresses. Si vous

m'aimiez comme je vous aime, vous trouveriez bien les moyens de

m'arracher à cette affreuse situation.»

Le moyen que nous trouvâmes, fut que madame de Valmont reviendrait à

Paris, en promettant à son époux de ne plus me revoir: condition à

laquelle elle ne souscrivoit que par pitié pour son injuste jalousie;

car, pour elle, elle se croyoit au-dessus de toute justification; qu'une

fois à Paris, nous assignerions nos rendez-vous dans un logement loué

sous le nom de sa femme-de-chambre; et comme chaque jour les principes

de madame de Valmont s'opposoient à ce qu'elle se partageât entre deux

hommes, nous décidâmes que nous disposerions tout pour fuir ensemble

dans le pays étranger. «Quand on a cédé à l'amour, m'écrivoit-elle, on

ne peut se justifier à ses propres yeux qu'en lui sacrifiant tout ce qui

n'est pas lui. L'excès des passions en est la seule excuse: voilà mes

principes, mon cher Frédéric; c'est à vous d'en assurer l'exécution.»

Elle revint bientôt; je ne la vis plus chez son mari, mais nos

rendez-vous n'en étoient que plus sûrs. Le projet de fuir avec elle ne

m'avoit paru délicieux que de loin; plus elle me pressoit de l'exécuter,

plus je sentois que je me perdois sans ressources. S'il n'eût été

question que de moi, peut-être n'aurois-je pas balancé: mais abandonner

ma bienfaitrice dans un moment où sa santé déclinoit visiblement;

enlever une de ses parentes; mériter son indignation, et, ce qui étoit

pis, la livrer à la douleur; tromper mon pauvre Philippe, à qui j'avois

tant d'obligations, voilà ce qui étoit au-dessus de mon courage. Ces

réflexions me rendirent triste: madame de Valmont s'en apperçut, elle

voulut en savoir la cause; et moi, qui ne demandois qu'à lui ouvrir mon

coeur, je m'empressai de lui apprendre ce qui s'y passoit. Loin de

respecter une douleur si légitime, et qui me déchiroit sans rien ôter à

mon amour, elle se plaignit de s'être livrée à un homme sans principes,

à qui elle avoit tout sacrifié, et qui mettoit sa réputation, son

bonheur, en balance avec les pleurs d'une vieille femme. «Quand on aime,

l'univers entier disparoît; la fortune, la reconnoissance, les titres,

l'amitié, tout s'anéantit». Si elle ne considéroit qu'elle, la pauvreté

lui paroîtroit délicieuse avec son amant: mais, par égard pour moi, elle

avoit résolu d'emporter ses diamans et tout ce qu'elle avoit de

précieux. Elle s'étoit accoutumée à l'idée de ne vivre que pour son

amant; rien que la mort ne pourroit l'y faire renoncer: mais si j'avois

la barbarie de lui ouvrir les portes du tombeau, je n'aurois pas la

satisfaction de l'y voir descendre. Dès ce moment, elle me défendoit de

la voir: il lui en coûteroit sans doute; mais elle me prouveroit qu'il

n'étoit pas dans ses principes...

La colère l'empêcha d'achever: je voulus l'appaiser, je lui promis de

n'avoir d'autres volontés que les siennes; elle fut inflexible, et nous

nous quittâmes si fort en fureur tous les deux, qu'il étoit facile de

prévoir que nous ne serions pas long-temps à nous raccommoder. Hélas!

c'est ce qui nous arriva. Après plusieurs lettres que je lui fis

remettre par l'entremise de sa femme-de-chambre, qui étoit seule dans la

confidence et qui devoit l'accompagner, nous eûmes une entrevue; la paix

fut signée, et notre fatal départ en devint le premier article. Il fut

arrêté qu'elle partiroit un jour avant moi, sous le prétexte d'aller

voir une de ses amies dont la terre se trouvoit sur la route que nous

voulions suivre; qu'elle y coucheroit effectivement; que de là elle

écriroit à son mari pour lui apprendre qu'elle ne reviendroit que deux

jours après. Étant avec sa femme-de-chambre, des domestiques et des

chevaux de sa maison, rien ne paraîtroit moins suspect. Le jour qu'elle

auroit quitté Paris, j'aurois soin de venir chez M. de Miralbe, et, sans

affectation, de me montrer par-tout où j'aurois l'espérance de

rencontrer M. de Valmont. La nuit même, je partirois en poste dans une

berline: à une heure fixe et à un endroit indiqué, je la rencontrerois,

à pied, avec sa femme-de-chambre; elles monteroient dans ma voiture; et

tandis qu'on chercheroit madame de Valmont chez son amie, que cette amie

écriroit à M. de Valmont, que M. de Valmont perdroit du temps à

délibérer pour savoir que penser et que faire, nous serions déjà hors de

toute poursuite. Je devois envoyer les effets que je voulois emporter,

dans le logement qui servoit à nos rendez-vous; elle y feroit également

porter les siens: c'est là que la voiture qui devoit me transporter se

trouveroit; c'est de là que je partirois, pour éviter tous les obstacles

que je pourrois rencontrer dans l'hôtel de madame de Sponasi. Nous

prîmes jour au surlendemain; et, pour éviter les soupçons, il fut décidé

que nous ne nous reverrions plus à Paris. Nous passâmes la soirée

entière ensemble: jamais madame de Valmont ne fut si caressante; jamais

elle ne s'applaudit tant de voir luire enfin le jour où elle pourroit

vivre sans manquer à ses principes.

J'aurois voulu pouvoir avancer et retarder le temps; j'aurois desiré que

l'amour chassât la réflexion, ou que la réflexion brisât les charmes de

l'amour: mais j'étois destiné à souffrir tous les tourmens d'une ame

déchirée par les remords, sans que les remords pussent m'arrêter sur le

bord de l'abîme. Je frémissois à l'idée d'abandonner ma bienfaitrice. La

dernière soirée que je passai avec elle, chacune de ses paroles devint

pour moi un reproche si cruel, qu'il me fut impossible de lui cacher mon

émotion. Me voyant agité, pâle et attendri, elle s'imagina que j'étois

malade; et l'inquiétude que cette idée lui donna fut si vive, qu'elle me

prodigua les soins les plus empressés. C'étoit augmenter mes

souffrances. Elle me força de me retirer dans mon appartement, fit venir

Philippe, lui recommanda de ne point me quitter qu'il ne m'eût vu plus

tranquille, d'envoyer chercher les médecins si cela paroissoit

nécessaire, et sur-tout de lui faire savoir de mes nouvelles de quart

d'heure en quart d'heure. «Soyez docile à tout ce qu'on exigera de vous,

mon cher Frédéric, me dit-elle en m'embrassant; et songez que soigner

votre santé, c'est prolonger mon existence». Je fus au moment de tomber

à ses pieds, de lui avouer les combats qui se passoient en moi; mais

l'idée de madame de Valmont trahie, abandonnée, m'arrêta, et je suivis

Philippe.

Je me sentis soulagé en perdant de vue ma bienfaitrice. Ce qui suspendit

en partie mes regrets, fut la nécessité de dissimuler pour empêcher

Philippe de s'établir la nuit entière auprès de mon lit: c'étoit cette

nuit même, à deux heures, que je devois quitter l'hôtel pour n'y plus

rentrer. Dissimuler avec Philippe étoit cependant bien difficile: je

l'aimois beaucoup, et je ne pouvois penser à l'idée de le quitter sans

être anéanti; mais je le trouvai si calme sur ma santé, je le vis même

plaisanter de si bonne grace sur l'inquiétude de ma bienfaitrice, que je

me sentis piqué contre lui. J'aurois été contrarié qu'il me crût malade;

je lui en voulois de ne pas le croire: car enfin je souffrois mille fois

plus que si je l'eusse été, et ma figure annonçoit assez que j'éprouvois

quelque chose d'extraordinaire. Sa tranquillité révolta mon amour

propre, et l'amour propre blessé éteignit la reconnoissance. Ô mortels!

que votre coeur est bizarre!

«Enverrai-je chercher le médecin? me dit-il en souriant. Comment vous

trouvez-vous, monsieur?--Beaucoup mieux, Philippe, et je ne conçois pas

ce qui a pu alarmer madame de Sponasi. Il est vrai que j'ai été un

moment prêt à perdre connoissance, mais cela n'est plus rien.--Je m'en

doutois; et si vous faisiez bien, pour la rassurer entièrement, vous

descendriez chez elle.--Oh! non», m'écriai-je avec plus de vivacité que

de prudence. Je sentis le tort de cette exclamation; mais il n'y prit

pas garde: cela me parut d'autant plus étonnant, que j'aurois pu dire

comme madame de Sponasi: «Cet homme s'est fait une telle étude de mon

caractère, qu'il devine toutes mes pensées.»

Je l'engageai à aller lui-même lui donner de mes nouvelles; il y

consentit. Quand je fus seul, je méditai si je ne sortirais pas à

l'instant de l'hôtel; mais c'eût été redoubler l'inquiétude de ma

bienfaitrice, à qui on ne manqueroit pas d'apprendre que j'étois dehors.

Je préférai d'attendre qu'elle fût couchée; d'ailleurs je voulois

laisser pour elle une lettre, dans laquelle, sans chercher à m'excuser,

j'espérois la convaincre que je pouvois être coupable, mais que je ne

serois jamais ingrat. J'entendis Philippe revenir, et je me mis à mon

piano, sans autre motif que de lui persuader que je n'avois pas besoin

de ses soins. Il voulut entamer la conversation; je me plaignis d'avoir

mal à la tête, et je me mis au lit. Il me souhaita une nuit tranquille

avec un air d'ironie qui me choqua, et il sortit.

À peine fus-je seul, que je m'habillai tel que je devois l'être pour mon

voyage; je me jetai sur un fauteuil, où je restai dans la même attitude

jusqu'à une heure du matin. Je pensois à la lettre que je voulois écrire

à ma bienfaitrice; je sentois ma poitrine se gonfler, et mes larmes

couler avec abondance. L'horloge se fit encore entendre; je n'avois plus

qu'une demi-heure. J'écrivis, je cachetai mon billet; je pris mes

pistolets, mon couteau de chasse, et, descendant les escaliers avec

autant de précaution que de vitesse, j'arrivai à la loge du Suisse, et

je lui criai tout bas de m'ouvrir la porte.

«Non, monsieur.--Est-ce que vous ne m'entendez pas, Lekman? C'est moi

qui veux sortir.--Oui, monsieur--Eh bien! ouvrez donc.--Non,

monsieur.--Lekman, vous m'impatientez.--Ce n'est pas ma faute,

monsieur.--Je veux sortir.--Monsieur, j'ai reçu ordre de n'ouvrir pour

personne.--Cet ordre ne me regarde pas.--Si, monsieur, vous

particulièrement.--Cela est impossible, Lekman; vous êtes ivre.--Non,

monsieur.--Morbleu! ouvrez, vous dis-je, ou vous le paierez sur votre

tête.--Je n'ai pas les clefs.--Vous n'avez pas les clefs!--Non,

monsieur.--Où sont-elles donc?--Dans la chambre de M. Philippe». Je

n'eus plus la force de proférer une parole.

Mon projet est découvert, pensois-je en me promenant dans la cour avec

une agitation qu'il m'est impossible de rendre; et voilà pourquoi

Philippe étoit si tranquille. Que deviendrai-je? Eh bien! puisqu'il sait

tout, je n'ai plus de ménagemens à garder: montons chez lui; et,

dussé-je y périr, je le forcerai à me rendre ma liberté.

Pour aller à son logement, il falloit passer devant mon appartement: les

portes en étoient restées ouvertes; et, dans le même fauteuil que

j'occupois deux minutes auparavant, je vis Philippe tenant la lettre que

j'avois laissée pour madame de Sponasi; il l'avait décachetée, il la

lisoit. Ce trait de hardiesse n'étoit pas propre à calmer ma fureur;

aussi, par un mouvement plus prompt que la pensée, je me jetai sur lui,

et, le saisissant d'une main, tandis que de l'autre je lui présentois un

de mes pistolets, je m'écriai: «Philippe, les clefs, ou vous êtes mort,

et moi aussi». Il pâlit, et ne me répondit pas. «Philippe, sauvez-vous,

sauvez-moi, m'écriai-je avec plus de force; les clefs, ou le désespoir

seul guidera ma main.--Monsieur, pensez-vous...--Les clefs Philippe,

les clefs, répétai-je en armant mon pistolet.--Eh bien! malheureux,

dit-il en se levant et en découvrant sa poitrine, osez me percer le

sein, je suis votre père». Au feu brûlant qui me dévoroit, je sentis

tout-à-coup succéder un froid mortel, et je tombai sans connoissance.

Frédéric · 第 31 / 76 题