_Un nouveau personnage._
«Vous approchez de l'âge où l'on doit prendre un état, me dit un soir
madame de Sponasi, et vous connoissez assez le monde pour choisir
vous-même. Quels sont vos projets, Frédéric?»
«Madame, je n'en ai aucun.--Tant pis; il faut qu'un homme tienne à
quelque chose. Je sais bien que souvent on engage sa liberté à des
convenances; mais il est triste de vieillir sans avoir rien fait pour
les autres ni pour soi.--Songez à ma position, madame; j'ignore qui je
suis, et l'on m'en fera le reproche si je cherche à me
distinguer.--Pauvre enfant!--L'état militaire auroit été fort de mon
goût; mais il faut un nom pour avancer en temps de paix: s'il n'en est
pas toujours de même pendant la guerre, convenez qu'il est bien cruel
d'attendre son avancement du plus grand malheur qui puisse affliger
l'humanité.--Je ne veux pas du service; cela vous éloigneroit de moi, et
je prétends que vous ne me quittiez jamais. Je n'en puis pas dire
autant, Frédéric; je vous laisserai seul quelques jours, bientôt
peut-être.--Ah! madame, par pitié pour moi, ne parlons pas du seul
événement qu'il me serait impossible de supporter.--Mon ami, le temps
approche, je le sens: mon courage s'affoiblit; et si vous saviez toutes
les réflexions que je fais, vous seriez bien étonné. Ne vous
appercevez-vous pas que ma gaieté n'est plus que factice?--Votre bonté
est toujours la même.--Vous évitez de me répondre; vous craignez de
m'affliger. Eh bien! revenons à notre conversation. L'étude des lois
vous conviendroit-elle?--Non, madame; je sens qu'il me seroit impossible
de sacrifier sans cesse mon opinion au respect des formes, et je
redouterois de m'en affranchir, dans la crainte de
m'égarer.--Auriez-vous de la répugnance à suivre la carrière
diplomatique?--C'est à quoi je n'ai jamais pensé.--À mon avis, c'est le
seul parti qui vous convienne. Avec des talens, vous pourrez obtenir de
la considération, et j'espère vous laisser entouré d'amis qui vous
appuieront. Mon enfant, pour acquérir des lumières, il faut avoir un but
fixe: sans cela, on passe alternativement d'un sujet à un autre; on
effleure tout, on ne sait rien. Étudier les moeurs, les lois, les
intérêts des nations, c'est, pour un homme de votre âge et qui a de
l'intelligence, se préparer des moyens d'avancement si l'on a de
l'ambition, ou des jouissances pour le temps où l'on n'a plus que celles
de la vanité. En un mot, je ne desire rien tant que de vous voir former
des projets pour l'avenir, et celui-là me paroît digne de vous. Il est,
dans la diplomatie, des places où il faut un nom: il en est d'autres où
les talens seuls sont estimés, parce qu'ils sont nécessaires; c'est là
qu'il faut tourner toutes vos vues. Ne réussiriez-vous pas, vous n'aurez
point perdu votre temps, puisque vous aurez augmenté vos connoissances.
Êtes-vous de mon sentiment?--Oui, madame.--Parmi mes parens, il en est
un qui peut vous guider, et auquel je vous recommanderai.--M. de
Miralbe? m'écriai-je.--Oui, Frédéric.--Mais, madame, vous ne l'estimez
pas.--Écoutez, mon ami: je n'estime pas son caractère, sans doute; mais
son esprit, cela est différent. Je serois plus difficile que mon siècle
en ne rendant pas justice à son mérite. S'il vous apprend comment il
faut se conduire quand on a de grands intérêts à débattre avec les
hommes, je vais, en vous le montrant tel qu'il est, vous apprendre
comment vous devez traiter avec lui.
«M. de Miralbe est méchant, intéressé, et ne vante les vertus que parce
qu'elles mettent presque toujours ceux qui les pratiquent dans la
dépendance de ceux qui osent s'en affranchir; mais comme il a senti
qu'on ne va jamais à son but qu'avec une réputation qui impose, il a
travaillé à en acquérir une entièrement opposée à son caractère: aussi
passe-t-il pour être bon, désintéressé et vertueux. En approfondissant
les hommes, il a appris à les mépriser; cependant il est généralement
reconnu comme un des plus ardens défenseurs des droits de l'humanité.
Despote orgueilleux dans l'intérieur de sa famille, il se passionne en
public pour tout ce qui tient à la liberté, et de la même main dont il
traçoit son ouvrage contre les coups d'autorité, il écrivoit aux
ministres pour obtenir des lettres-de-cachet contre ses ennemis. Il fit
renfermer sa femme, et la laissa mourir dans un couvent; il lui devoit
toute sa fortune. Cependant il sut mettre le public de son côté, en
étouffant les cris de sa victime: la malheureuse perdoit tout; c'étoit
lui que l'on plaignoit. Quand son fils fut en âge de lui demander compte
des biens de sa mère, il le força de fuir sa patrie, dans la crainte de
perdre sa liberté, et le public s'attendrit encore sur le sort d'un
homme qui, avec tant de vertus, trouvoit ses plus grands ennemis dans sa
famille. Une de ses filles disparut à l'âge de cinq ans. On ignore les
détails secrets d'un si étrange événement; mais comme rien ne peut
constater ni son existence ni sa mort, cette incertitude met M. de
Miralbe dans la position de faire la loi à son fils, en paroissant
seulement défendre les droits de la fille qu'il a perdue, mais que son
coeur paternel espère retrouver un jour. De tous mes héritiers, c'est le
seul que je craigne pour les autres; mais je compte faire mes
dispositions de manière à le contraindre à respecter mes dernières
volontés.»
«En vérité, madame, cet homme me fait trembler, et je craindrais
d'acquérir des talens dont on peut faire un emploi si dangereux.»
«Ses vices ne tiennent pas à ses lumières, mon cher Frédéric; ils
tiennent à son coeur. Si les méchans deviennent plus dangereux à mesure
qu'ils s'éclairent davantage, l'homme sensible, au contraire, gagne en
vertus à proportion des connoissances qu'il accumule. M. de Miralbe
pourroit employer mille moyens secrets pour vous perdre si vous nuisiez
à ses projets; mais jamais il ne cherchera à corrompre votre caractère.
Il seroit désespéré de trouver son égal; et plus vous lui paraîtrez
sincère et juste, plus il vous maintiendra dans des dispositions qui lui
donnent sur vous l'avantage que celui qui dissimule a sur celui qui se
livre avec confiance.»
«Mais, madame, avec tant de vices, comment a-t-il pu tromper le public
au point d'obtenir une réputation contre laquelle personne n'oseroit
s'élever maintenant?»
«Comment, Frédéric? avec de l'esprit. Le temps est passé où l'on jugeoit
les hommes par leurs actions; on ne les juge plus que par leurs
discours. D'ailleurs M. de Miralbe n'oublie rien de ce qui peut le faire
envisager sous l'aspect le plus favorable. Vous connoissez madame de
Valmont, sa nièce?»
«Oui, madame.»
«Eh bien! il ne s'intéressa point à elle quoiqu'elle fût restée
orpheline presque en naissant, et qu'il fût son tuteur: mais quand il
craignit que sa conduite envers sa femme et son fils ne rappelât la
disparition de sa fille, il se plaignit par-tout de l'abandon dans
lequel il se trouvoit, abandon affreux pour un coeur aussi tendre que le
sien; il étouffa de caresses madame de Valmont, donna le nom de fils
adoptif à son mari; et les fixant tous deux près de lui, il entendit
aussitôt ses sociétés faire l'éloge de sa sensibilité, et tonner contre
l'épouse et le fils ingrats qui avoient déchiré son ame.»
J'avois bien envie de demander à ma bienfaitrice ce qu'elle pensoit de
madame de Valmont; je ne l'osai pas: j'aurois craint qu'elle ne
s'apperçût de ma satisfaction, si elle en avoit dit du bien; j'aurois
craint davantage encore de me trahir, si elle en eût dit du mal. Madame
de Valmont venoit souvent à l'hôtel; je la voyois alors, je causois avec
elle: mais chaque fois que je m'étois présenté pour lui rendre visite,
on m'avoit refusé sa porte. De toutes les parentes de madame de Sponasi,
elle étoit la seule qui agît ainsi avec moi: comme elle jouissoit d'une
réputation intacte, quoiqu'elle fût extrêmement belle, je m'étois
persuadé qu'elle s'étoit apperçue que je l'aimois, et que ce motif lui
paroissoit suffisant pour éviter de me recevoir. Je me promettois sans
cesse de l'oublier; mais renouveler souvent une semblable promesse,
c'est avouer l'impossibilité de la remplir. Lorsque je me trouvois avec
madame de Valmont, je ne pouvois me plaindre d'elle: au contraire,
quelquefois même j'avois vu ou cru voir quelques distinctions dans les
politesses que l'usage autorise; j'avois remarqué ou cru remarquer que
ses yeux étoient volontiers fixés sur moi: mais quand on aime, on doute,
on croit avec la même facilité. Son mari étoit laid, maussade et jaloux;
c'étoit un motif d'espérance: mais elle me refusoit sa porte, et c'étoit
un motif de désespoir.
Je saisis avec empressement l'occasion de me lier avec M. de Miralbe,
puisque cette liaison m'offroit un sûr moyen de me rapprocher de madame
de Valmont. M. de Miralbe parut enchanté de se rendre utile à ma
bienfaitrice. Ainsi les difficultés s'applanirent d'elles-mêmes. Il
m'assigna deux matinées par semaine pour travailler avec lui, et me pria
obligeamment de disposer de sa maison comme de la mienne, dans tous les
autres momens où elle me seroit agréable; ce que je n'eus garde de
refuser. Il employa d'abord beaucoup d'adresse pour savoir qui j'étois:
mais il étoit au-dessus de sa politique de m'arracher un secret que
j'ignorois moi-même; il y renonça. Quoique depuis nous ayons été ennemis
mortels et déclarés, par des motifs qui tiennent à l'époque la plus
intéressante de ma vie, je conviendrai toujours avec plaisir que je lui
dois beaucoup; il me traça une marche simple et sûre pour profiter de
ses conseils; il m'indiquoit les ouvrages que je devois étudier,
m'obligeoit à lui en rendre compte par écrit, m'accoutumoit à convenir
de mes erreurs sans m'humilier, et à recevoir des éloges sans vanité. On
peut dire de lui comme de Socrate, qu'il éteignoit l'amour propre en
excitant sans cesse le désir d'apprendre; mais, de sa part, ce n'étoit
pas dans l'intention de devenir meilleur.