CHAPITRE XX.

_Le ruisseau._

Nous retournâmes à Paris, au commencement de l'automne. J'eus un

logement à l'hôtel, et je continuai à vivre près de ma bienfaitrice avec

la même familiarité qu'à la campagne; aussi devins-je pour tous ses

parens un grand sujet d'inquiétude. Si ma naissance étoit un problême

dont la solution m'occupoit, je fus persuadé qu'ils desiroient autant

que moi d'en percer le mystère. J'ignore les conjectures qu'ils

formèrent: mais, grace aux conseils de Philippe, j'usai avec tant de

modération de la faveur dont je jouissois, je me fis une étude si

constante d'opposer la politesse à la défiance, et la fierté aux

attaques plus directes, qu'insensiblement on me regarda avec moins

d'impertinence; on dissimula même jusqu'à rechercher mon amitié: mais je

sentois trop qu'il ne falloit pas me fier à des démonstrations qui ne

pouvoient jamais être sincères. Madame de Sponasi n'avoit d'héritiers

qu'à des degrés éloignés: on lui faisoit la cour par égard pour son

testament; et ses parens, tout en tremblant de voir un étranger entrer

en rivalité avec eux, me ménageoient, dans la crainte de me rendre plus

cher. C'étoit effectivement ce qu'ils pouvoient faire de mieux pour

leurs intérêts, pour la tranquillité de ma bienfaitrice et la mienne.

Libre de tous mes momens, je jouissois d'une vie agréable. Moins par

obéissance que par goût, j'avois partagé mon temps entre l'étude et les

plaisirs; je n'avois jamais mieux senti le besoin de m'instruire que

depuis qu'on ne m'en faisoit plus un devoir. J'étois répandu dans

beaucoup de sociétés, mais celle de Florvel me convenoit mieux que

toutes les autres; son épouse avoit aussi de l'amitié pour moi, soit

parce qu'elle ne trouvoit bien que ce qui plaisoit à Florvel, soit parce

qu'elle n'ignoroit pas que j'avois décidé son mariage autant qu'il avoit

été en mon pouvoir.

Je rencontrai souvent madame de Vignoral, et je la vis sans émotion.

L'idée qu'elle m'avoit sacrifié son époux et ses devoirs, avoit beaucoup

ajouté à mon amour; mais quand je fus convaincu qu'elle les sacrifioit

également à tous ceux en faveur de qui la nature lui parloit, je sentis

s'effacer le souvenir agréable que l'on garde presque toujours d'une

première inclination.

Par coquetterie, besoin ou désoeuvrement, je fis la cour à une veuve en

possession d'une réputation fort galante et fort honnête: elle mettoit

de l'ordre jusque dans son désordre, et comptoit avec raison au nombre

de ses meilleurs amis tous ceux qui avoient été ses amans. Étoit-elle

engagée, on sentoit l'inutilité de lui faire la cour: étoit-elle libre,

la foule des adorateurs lui portoit ses hommages; elle les accueilloit

avec une grace charmante, excitoit leur empressement, leur jalousie,

étudioit avec soin ce qui pouvoit leur plaire. Le choix fait, sa porte

étoit fermée à tous les rivaux, et le soupirant heureux devenoit un

maître auquel toutes ses volontés étoient subordonnées.

Elle se trouvoit dans une situation fort embarrassante quand je me mis

sur les rangs; la foule étoit congédiée, son choix étoit fait: mais elle

retardoit ce qu'on appelle les dernières preuves d'un véritable amour;

elle sentoit qu'elle n'avoit cédé qu'à l'impossibilité de vivre sans un

attachement. Je parus, elle hésita à me recevoir; mais réfléchissant

qu'elle n'avoit donné à mon rival aucun droit sur elle, je fus admis à

l'honneur de disputer la victoire.

Rien n'est aussi piquant pour l'amour-propre que cette position: deux

hommes, poursuivant le même objet, se détestant sans oser le faire

paroître, se cherchant par-tout, liant les mêmes parties, non pour le

plaisir d'être ensemble, mais seulement pour éclairer leurs démarches,

et bien moins occupés de plaire que de se persuader réciproquement

qu'ils ont plu. L'un fixe-t-il l'heure à laquelle il viendra le

lendemain, l'autre arrive au même instant. S'il n'a pu venir plutôt; si

l'un et l'autre, dans l'espoir de se tromper, se taisent sur leurs

visites, tous deux n'en sont que plus empressés à se devancer: chaque

minute donne souvent à la fois de l'inquiétude, de la joie, des peines

et du plaisir.

Si la raison guidoit le choix de l'amour, j'aurois dû renoncer à toute

espérance; car mon rival étoit raisonnable comme un sage de la Grèce,

quoiqu'il fût jeune et d'une figure séduisante: mais il étoit minutieux,

plus disposé à donner des conseils qu'à prodiguer des éloges, et plus

tourmenté du désir d'être estimé que du besoin d'être aimé. Sa jalousie

étoit froidement raisonneuse; il prouvoit si méthodiquement qu'on avoit

tort de le rendre jaloux, qu'on pouvoit douter qu'il le fût réellement.

Obtenoit-il quelques préférences, il les recevoit plutôt comme un mari

sentimental que comme un amant capable de les payer.

Avec toute la politesse possible, il faisoit remarquer mes étourderies;

avec toute l'honnêteté imaginable, je coupois ses longs raisonnemens par

quelques saillies qui rendoient à la conversation un peu de vivacité. On

l'écoutoit avec recueillement; on me sourioit: il étoit reconnoissant et

tranquille; j'avois de l'espoir, et j'etois exigeant: il attendoit; je

m'impatientois, et j'aurois cent fois abandonné la partie sans la honte

de la perdre.

Nous dînions un vendredi chez notre veuve; elle nous avoit prévenus

qu'elle desiroit d'être libre à six heures, parce qu'elle attendoit des

visites de famille ou d'affaire. La première idée qui vint aux deux

rivaux, fut qu'elle vouloit en congédier un, et nous essayâmes, suivant

l'usage, de nous accrocher l'un à l'autre pour le reste de la journée.

Nous décidâmes que nous irions ensemble à l'Opéra. À cinq heures et

demie il fit un orage épouvantable. Nous envoyâmes chercher une

voiture; on n'en trouva pas. Enfin la pluie cessa; mais l'eau battoit

les deux murs. Il fallut partir. Notre veuve me plaisanta beaucoup;

j'étois chaussé, mon rival étoit en bottes. Elle m'avertit qu'elle

alloit se mettre à la fenêtre pour jouir de mon embarras. Je descends

l'escalier quatre à quatre, et, d'un saut, me voilà de l'autre côté de

la rue, où je la regarde en riant: elle rioit aussi de tout son coeur. Le

jeune sage arrive tranquillement, et, côtoyant le ruisseau pour chercher

un endroit guéable, il parvient sans danger, mais non sans effort, à me

rejoindre. Comme il se retournoit pour saluer notre veuve, elle se

retira en fermant la fenêtre. Il n'y fit pas attention; mais j'en tirai

le meilleur augure. Effectivement c'étoit une affaire terminée; son

choix étoit fait.

Étoit-il raisonnable d'accorder à une gambade ce qu'on avoit fait

attendre à cinq semaines d'assiduités? Je n'en sais rien. Toutes les

femmes que j'ai consultées à cet égard se sont contentées de rire pour

toute réponse. J'ai fini par croire que notre veuve ressembloit aux

géomètres, qui, dans leurs calculs, mesurent l'inconnu par le connu. Au

reste, cette liaison ne dura pas long-temps; on pourroit la comparer à

une comédie d'intrigues, à laquelle on cesse de prendre intérêt quand on

est sûr du dénouement.

Frédéric · 第 29 / 76 题