_Le ruisseau._
Nous retournâmes à Paris, au commencement de l'automne. J'eus un
logement à l'hôtel, et je continuai à vivre près de ma bienfaitrice avec
la même familiarité qu'à la campagne; aussi devins-je pour tous ses
parens un grand sujet d'inquiétude. Si ma naissance étoit un problême
dont la solution m'occupoit, je fus persuadé qu'ils desiroient autant
que moi d'en percer le mystère. J'ignore les conjectures qu'ils
formèrent: mais, grace aux conseils de Philippe, j'usai avec tant de
modération de la faveur dont je jouissois, je me fis une étude si
constante d'opposer la politesse à la défiance, et la fierté aux
attaques plus directes, qu'insensiblement on me regarda avec moins
d'impertinence; on dissimula même jusqu'à rechercher mon amitié: mais je
sentois trop qu'il ne falloit pas me fier à des démonstrations qui ne
pouvoient jamais être sincères. Madame de Sponasi n'avoit d'héritiers
qu'à des degrés éloignés: on lui faisoit la cour par égard pour son
testament; et ses parens, tout en tremblant de voir un étranger entrer
en rivalité avec eux, me ménageoient, dans la crainte de me rendre plus
cher. C'étoit effectivement ce qu'ils pouvoient faire de mieux pour
leurs intérêts, pour la tranquillité de ma bienfaitrice et la mienne.
Libre de tous mes momens, je jouissois d'une vie agréable. Moins par
obéissance que par goût, j'avois partagé mon temps entre l'étude et les
plaisirs; je n'avois jamais mieux senti le besoin de m'instruire que
depuis qu'on ne m'en faisoit plus un devoir. J'étois répandu dans
beaucoup de sociétés, mais celle de Florvel me convenoit mieux que
toutes les autres; son épouse avoit aussi de l'amitié pour moi, soit
parce qu'elle ne trouvoit bien que ce qui plaisoit à Florvel, soit parce
qu'elle n'ignoroit pas que j'avois décidé son mariage autant qu'il avoit
été en mon pouvoir.
Je rencontrai souvent madame de Vignoral, et je la vis sans émotion.
L'idée qu'elle m'avoit sacrifié son époux et ses devoirs, avoit beaucoup
ajouté à mon amour; mais quand je fus convaincu qu'elle les sacrifioit
également à tous ceux en faveur de qui la nature lui parloit, je sentis
s'effacer le souvenir agréable que l'on garde presque toujours d'une
première inclination.
Par coquetterie, besoin ou désoeuvrement, je fis la cour à une veuve en
possession d'une réputation fort galante et fort honnête: elle mettoit
de l'ordre jusque dans son désordre, et comptoit avec raison au nombre
de ses meilleurs amis tous ceux qui avoient été ses amans. Étoit-elle
engagée, on sentoit l'inutilité de lui faire la cour: étoit-elle libre,
la foule des adorateurs lui portoit ses hommages; elle les accueilloit
avec une grace charmante, excitoit leur empressement, leur jalousie,
étudioit avec soin ce qui pouvoit leur plaire. Le choix fait, sa porte
étoit fermée à tous les rivaux, et le soupirant heureux devenoit un
maître auquel toutes ses volontés étoient subordonnées.
Elle se trouvoit dans une situation fort embarrassante quand je me mis
sur les rangs; la foule étoit congédiée, son choix étoit fait: mais elle
retardoit ce qu'on appelle les dernières preuves d'un véritable amour;
elle sentoit qu'elle n'avoit cédé qu'à l'impossibilité de vivre sans un
attachement. Je parus, elle hésita à me recevoir; mais réfléchissant
qu'elle n'avoit donné à mon rival aucun droit sur elle, je fus admis à
l'honneur de disputer la victoire.
Rien n'est aussi piquant pour l'amour-propre que cette position: deux
hommes, poursuivant le même objet, se détestant sans oser le faire
paroître, se cherchant par-tout, liant les mêmes parties, non pour le
plaisir d'être ensemble, mais seulement pour éclairer leurs démarches,
et bien moins occupés de plaire que de se persuader réciproquement
qu'ils ont plu. L'un fixe-t-il l'heure à laquelle il viendra le
lendemain, l'autre arrive au même instant. S'il n'a pu venir plutôt; si
l'un et l'autre, dans l'espoir de se tromper, se taisent sur leurs
visites, tous deux n'en sont que plus empressés à se devancer: chaque
minute donne souvent à la fois de l'inquiétude, de la joie, des peines
et du plaisir.
Si la raison guidoit le choix de l'amour, j'aurois dû renoncer à toute
espérance; car mon rival étoit raisonnable comme un sage de la Grèce,
quoiqu'il fût jeune et d'une figure séduisante: mais il étoit minutieux,
plus disposé à donner des conseils qu'à prodiguer des éloges, et plus
tourmenté du désir d'être estimé que du besoin d'être aimé. Sa jalousie
étoit froidement raisonneuse; il prouvoit si méthodiquement qu'on avoit
tort de le rendre jaloux, qu'on pouvoit douter qu'il le fût réellement.
Obtenoit-il quelques préférences, il les recevoit plutôt comme un mari
sentimental que comme un amant capable de les payer.
Avec toute la politesse possible, il faisoit remarquer mes étourderies;
avec toute l'honnêteté imaginable, je coupois ses longs raisonnemens par
quelques saillies qui rendoient à la conversation un peu de vivacité. On
l'écoutoit avec recueillement; on me sourioit: il étoit reconnoissant et
tranquille; j'avois de l'espoir, et j'etois exigeant: il attendoit; je
m'impatientois, et j'aurois cent fois abandonné la partie sans la honte
de la perdre.
Nous dînions un vendredi chez notre veuve; elle nous avoit prévenus
qu'elle desiroit d'être libre à six heures, parce qu'elle attendoit des
visites de famille ou d'affaire. La première idée qui vint aux deux
rivaux, fut qu'elle vouloit en congédier un, et nous essayâmes, suivant
l'usage, de nous accrocher l'un à l'autre pour le reste de la journée.
Nous décidâmes que nous irions ensemble à l'Opéra. À cinq heures et
demie il fit un orage épouvantable. Nous envoyâmes chercher une
voiture; on n'en trouva pas. Enfin la pluie cessa; mais l'eau battoit
les deux murs. Il fallut partir. Notre veuve me plaisanta beaucoup;
j'étois chaussé, mon rival étoit en bottes. Elle m'avertit qu'elle
alloit se mettre à la fenêtre pour jouir de mon embarras. Je descends
l'escalier quatre à quatre, et, d'un saut, me voilà de l'autre côté de
la rue, où je la regarde en riant: elle rioit aussi de tout son coeur. Le
jeune sage arrive tranquillement, et, côtoyant le ruisseau pour chercher
un endroit guéable, il parvient sans danger, mais non sans effort, à me
rejoindre. Comme il se retournoit pour saluer notre veuve, elle se
retira en fermant la fenêtre. Il n'y fit pas attention; mais j'en tirai
le meilleur augure. Effectivement c'étoit une affaire terminée; son
choix étoit fait.
Étoit-il raisonnable d'accorder à une gambade ce qu'on avoit fait
attendre à cinq semaines d'assiduités? Je n'en sais rien. Toutes les
femmes que j'ai consultées à cet égard se sont contentées de rire pour
toute réponse. J'ai fini par croire que notre veuve ressembloit aux
géomètres, qui, dans leurs calculs, mesurent l'inconnu par le connu. Au
reste, cette liaison ne dura pas long-temps; on pourroit la comparer à
une comédie d'intrigues, à laquelle on cesse de prendre intérêt quand on
est sûr du dénouement.