CHAPITRE XV.

_L'inquiétude._

En m'éveillant, je pensai à ma Rose jolie. Ah! si dans les longues

journées qui péniblement s'écoulent loin de ce qu'on aime, il est des

momens où l'absence paroît plus cruelle encore, n'en doutez pas, c'est

lorsqu'après un sommeil réparateur les yeux s'ouvrent à la lumière. Je

pourrois le prouver en développant avec art le système de madame de

Vignoral. Je l'appelois, je soupirois, je pleurois; pleurs, cris,

soupirs inutiles. Hélas! loin de jouir de sa présence, il falloit

attendre vingt-quatre heures avant même de recevoir de ses nouvelles.

Aura-t-elle la bonté de m'en donner? Vive comme je la connois,

incapable de supporter la moindre contrariété, quand je gémis loin

d'elle, ne croira-t-elle pas que je l'ai abandonnée de mon propre

mouvement? Partir sans la voir, c'étoit un crime; je m'accusois de trop

de condescendance pour les volontés de madame de Sponasi: j'aurois dû

tout risquer pour lui dire adieu.

Je ne cherchois pas à me trouver avec Philippe; je lui en voulois. Sans

en avoir aucune certitude, j'aurois juré que je lui avois l'obligation

de ce beau voyage. De quoi se mêloit-il? que lui importoit ma santé? Si

je trouvois mon bonheur à pâlir, maigrir, perdre mes forces, s'en

portoit-il moins bien? Avoit-il fait à ma bienfaitrice une confidence

qu'il m'avoit plutôt arrachée qu'il ne l'avoit obtenue? De quel droit

disposoit-il de mes secrets et de la réputation d'une femme que

j'idolâtrois? Oui, Philippe, je vous en voulois beaucoup; et, pour me

venger, je cherchois à m'établir auprès de madame de Sponasi, de manière

à pouvoir me passer de vos secours, qui me devenoient importuns: je lui

fis la cour, en entrant de moitié dans la guerre qu'elle avoit déclarée

au ciel; nous combattîmes tous deux avec une vigueur d'autant plus

grande, que, n'ayant personne pour rompre nos lances, nous étions sûrs

de la victoire. Quel courage nous déployâmes dans la première soirée

que, nous passâmes ensemble! Ce qui m'étonnoit, étoit de me trouver

autant d'esprit que ma bienfaitrice. J'ignorois alors combien peu il en

faut pour être méchant, plaisant et satyrique, quand on tourne en

dérision ce qu'il y a de plus respectable dans le monde. La facilité du

succès dans ce genre suffiroit seule pour en dégoûter.

Le lendemain, M. Philippe m'apporta une lettre; il avoit, en me la

présentant, un air moitié satisfait, moitié railleur, qui me déplut

singulièrement. La lettre étoit de ma Rose chérie; j'avois reconnu

l'écriture, et mon coeur avoit tressailli. Je brûlois de la lire; mais M.

Philippe restoit là, et je n'aurois pas voulu seulement rompre le cachet

en sa présence. Je voyois bien qu'il desiroit que je me confiasse à lui:

je n'en avois nulle envie; au contraire. Il tournoit dans ma chambre;

mais il ne s'en alloit pas. Le rouge me montoit au visage, je

m'impatientois; j'allois éclater quand je le vis prendre un siége et

s'asseoir. Ce qui auroit dû me pousser à bout fut positivement ce qui me

déconcerta; je posai la lettre sur une table, et je m'assis à mon tour

avec beaucoup de tranquillité.

«L'épreuve est terrible, me dit-il aussitôt en se levant. Je ne me

repens pas de l'avoir tentée; mais je jure de ne plus m'y exposer.

Avouez, monsieur, que vous avez été au moment de vous emporter contre

moi.--Oui, Philippe.--Si vous saviez... Monsieur Frédéric, je vous le

répète, si jamais vous me méprisez, vous me rendrez le plus malheureux

des hommes.--Philippe, je pourrai avoir intérieurement de l'humeur

contre vous; mais vous mépriser, mépriser celui qui, depuis mon enfance,

a veillé sur ma destinée, ah! jamais. Pourquoi me tourmentez-vous,

Philippe, vous qui autrefois ne pensiez qu'à mon bonheur?--Depuis que

vous existez, c'est la seule chose qui m'occupe. Vous ne le croyez pas

en ce moment; le jour viendra où vous me remercierez. Mais je vous

laisse; vous devez être pressé d'ouvrir cette lettre.

Il sortit. La lettre étoit là devant mes yeux; eh bien! je n'étois pas

pressé de l'ouvrir. «_Si vous saviez_, avoit-il dit, et il s'étoit

arrêté. Ce peu de mots m'avoit rappelé le mystère qui enveloppe ma

naissance, et toutes les conjectures que j'avois formées. Ces pensées

tumultueuses, cette incertitude dévorante, venoient de chasser jusqu'au

souvenir de madame de Vignoral, comme l'amour, quelques instans

auparavant, avoit anéanti le souvenir des obligations que je devois à

Philippe. L'impossibilité de fixer mes idées, plus que toute autre

cause, me ramena insensiblement à la lettre; et, par un effet bien

naturel encore, la lecture de la lettre chassa toutes les pensées qui

m'absorboient deux minutes avant.

Frédéric · 第 21 / 76 题