_L'inquiétude._
En m'éveillant, je pensai à ma Rose jolie. Ah! si dans les longues
journées qui péniblement s'écoulent loin de ce qu'on aime, il est des
momens où l'absence paroît plus cruelle encore, n'en doutez pas, c'est
lorsqu'après un sommeil réparateur les yeux s'ouvrent à la lumière. Je
pourrois le prouver en développant avec art le système de madame de
Vignoral. Je l'appelois, je soupirois, je pleurois; pleurs, cris,
soupirs inutiles. Hélas! loin de jouir de sa présence, il falloit
attendre vingt-quatre heures avant même de recevoir de ses nouvelles.
Aura-t-elle la bonté de m'en donner? Vive comme je la connois,
incapable de supporter la moindre contrariété, quand je gémis loin
d'elle, ne croira-t-elle pas que je l'ai abandonnée de mon propre
mouvement? Partir sans la voir, c'étoit un crime; je m'accusois de trop
de condescendance pour les volontés de madame de Sponasi: j'aurois dû
tout risquer pour lui dire adieu.
Je ne cherchois pas à me trouver avec Philippe; je lui en voulois. Sans
en avoir aucune certitude, j'aurois juré que je lui avois l'obligation
de ce beau voyage. De quoi se mêloit-il? que lui importoit ma santé? Si
je trouvois mon bonheur à pâlir, maigrir, perdre mes forces, s'en
portoit-il moins bien? Avoit-il fait à ma bienfaitrice une confidence
qu'il m'avoit plutôt arrachée qu'il ne l'avoit obtenue? De quel droit
disposoit-il de mes secrets et de la réputation d'une femme que
j'idolâtrois? Oui, Philippe, je vous en voulois beaucoup; et, pour me
venger, je cherchois à m'établir auprès de madame de Sponasi, de manière
à pouvoir me passer de vos secours, qui me devenoient importuns: je lui
fis la cour, en entrant de moitié dans la guerre qu'elle avoit déclarée
au ciel; nous combattîmes tous deux avec une vigueur d'autant plus
grande, que, n'ayant personne pour rompre nos lances, nous étions sûrs
de la victoire. Quel courage nous déployâmes dans la première soirée
que, nous passâmes ensemble! Ce qui m'étonnoit, étoit de me trouver
autant d'esprit que ma bienfaitrice. J'ignorois alors combien peu il en
faut pour être méchant, plaisant et satyrique, quand on tourne en
dérision ce qu'il y a de plus respectable dans le monde. La facilité du
succès dans ce genre suffiroit seule pour en dégoûter.
Le lendemain, M. Philippe m'apporta une lettre; il avoit, en me la
présentant, un air moitié satisfait, moitié railleur, qui me déplut
singulièrement. La lettre étoit de ma Rose chérie; j'avois reconnu
l'écriture, et mon coeur avoit tressailli. Je brûlois de la lire; mais M.
Philippe restoit là, et je n'aurois pas voulu seulement rompre le cachet
en sa présence. Je voyois bien qu'il desiroit que je me confiasse à lui:
je n'en avois nulle envie; au contraire. Il tournoit dans ma chambre;
mais il ne s'en alloit pas. Le rouge me montoit au visage, je
m'impatientois; j'allois éclater quand je le vis prendre un siége et
s'asseoir. Ce qui auroit dû me pousser à bout fut positivement ce qui me
déconcerta; je posai la lettre sur une table, et je m'assis à mon tour
avec beaucoup de tranquillité.
«L'épreuve est terrible, me dit-il aussitôt en se levant. Je ne me
repens pas de l'avoir tentée; mais je jure de ne plus m'y exposer.
Avouez, monsieur, que vous avez été au moment de vous emporter contre
moi.--Oui, Philippe.--Si vous saviez... Monsieur Frédéric, je vous le
répète, si jamais vous me méprisez, vous me rendrez le plus malheureux
des hommes.--Philippe, je pourrai avoir intérieurement de l'humeur
contre vous; mais vous mépriser, mépriser celui qui, depuis mon enfance,
a veillé sur ma destinée, ah! jamais. Pourquoi me tourmentez-vous,
Philippe, vous qui autrefois ne pensiez qu'à mon bonheur?--Depuis que
vous existez, c'est la seule chose qui m'occupe. Vous ne le croyez pas
en ce moment; le jour viendra où vous me remercierez. Mais je vous
laisse; vous devez être pressé d'ouvrir cette lettre.
Il sortit. La lettre étoit là devant mes yeux; eh bien! je n'étois pas
pressé de l'ouvrir. «_Si vous saviez_, avoit-il dit, et il s'étoit
arrêté. Ce peu de mots m'avoit rappelé le mystère qui enveloppe ma
naissance, et toutes les conjectures que j'avois formées. Ces pensées
tumultueuses, cette incertitude dévorante, venoient de chasser jusqu'au
souvenir de madame de Vignoral, comme l'amour, quelques instans
auparavant, avoit anéanti le souvenir des obligations que je devois à
Philippe. L'impossibilité de fixer mes idées, plus que toute autre
cause, me ramena insensiblement à la lettre; et, par un effet bien
naturel encore, la lecture de la lettre chassa toutes les pensées qui
m'absorboient deux minutes avant.