_Le presbytère._
Un peu consolé d'avoir fait mes adieux à ma Rose chérie, je rejoignis
madame de Sponasi. Nous retournâmes à son hôtel: un quart d'heure après,
nous étions en route, elle, Philippe et moi, dans la même voiture. Nous
devions passer bien près de Mareil; j'obtins de ma bienfaitrice que nous
irions voir le bon curé qui m'avoit élevé. Quand nous y descendîmes, il
étoit avec son confrère le curé d'Orville.
«Messieurs, leur dit madame de Sponasi en entrant, vous permettrez que
la philosophie vienne rendre visite aux ministres de la religion;
j'espère, pour vous et pour moi, que les méchans n'en parleront pas.»
Tandis que j'embrassois mon cher Mentor, le curé d'Orville soutint la
conversation avec ma bienfaitrice.
«Madame, lui répondit-il, les anciens philosophes respectoient ce qui
fait la base de la société et la consolation des malheureux; j'augure
trop bien des philosophes nouveaux pour croire qu'ils méprisent ce qu'il
leur seroit impossible de remplacer.»
«Vous avez tort, monsieur le curé: nous faisons hautement profession
d'anéantir tous les préjugés; gare à vous, si nous vous trouvons sur
notre chemin.»
«Les préjugés, madame, ne sont souvent que la prudence des siècles,
devenue tellement populaire, qu'il seroit aussi dangereux de les
anéantir, que difficile de remonter à leur origine. Les esprits foibles
veulent s'y soustraire; les têtes fortes et réfléchies admirent les
ressources de la Providence, qui a voulu que la multitude fît par
instinct ce qu'il seroit impossible d'obtenir de sa raison.»
«Eh! pourquoi, monsieur le curé, n'obtiendroit-on pas que la multitude
fît usage de sa raison?»
«C'est à vous, madame, que je le demanderai, à vous qui jouissez d'une
fortune immense. Voulez-vous consentir à vous priver de tous les
agrémens de la vie, à cultiver le champ qui doit vous nourrir, pour
laisser aux paysans de vos terres le temps de s'instruire? Quand même,
vous y consentiriez, quand tous les riches seroient de votre avis, qu'en
résulteroit-il pour les progrès de la raison humaine? Le contraire de ce
que vous en attendez: chacun, forcé de travailler pour vivre, pour
élever sa famille, négligeroit les sciences, les arts, qui ne seroient
plus d'aucune utilité pour l'existence, qui n'offriroient plus même les
jouissances de l'amour-propre. Nous retournerions à l'état de barbarie
dont l'humanité n'est sortie qu'à l'aide de ce que vous appelez des
préjugés.»
«Vous allez trop loin, monsieur le curé: la raison, au contraire,
prouveroit à chacun que son intérêt est de tirer le meilleur parti de la
situation dans laquelle le hasard l'a placé; et le pauvre, en
travaillant pour le riche, ne s'appercevroit-il pas que le riche ne
dépense qu'au profit du pauvre?»
«Vous, madame, qui n'avez pas à vous plaindre de la situation dans
laquelle le hasard vous a placée, vous ferez ce calcul qui vous paroît
juste; mais l'infortuné qui ne vit que de privations, que la religion
console du malheur ou arrête sur la pente du crime, en fera un bien
différent, si, le dégageant de toute crainte et de tout espoir à venir,
vous lui permettez de ne consulter que sa raison sur ce qui lui
convient. Sa raison lui criera qu'il a droit à toutes les jouissances,
que la propriété est le plus absurde des préjugés; et gare à vous si
vous vous trouvez sur son chemin.»
«Et les lois, monsieur le curé, les comptez-vous pour rien?»
«Et la force qui les brave, ou l'adresse qui les élude, madame, les
oubliez-vous? Il suffira donc de se croire loin de l'oeil du magistrat
pour tout oser: quel homme, s'il n'a point perdu la raison, se croit
assez loin pour échapper à l'oeil de la Divinité?»
«Mais la philosophie consacre tous les préceptes de la morale.»
«La religion va plus loin; des préceptes de morale elle fait des
devoirs: or je vous demande qui a plus de force sur la volonté des
hommes, de la puissance qui conseille, ou de celle qui ordonne.»
«Si les idées religieuses ont tant de puissance, pourquoi donc ceux qui,
par état, sont chargés de les prêcher, les observent-ils si mal?»
«Quand de la religion vous passerez à ses ministres, j'avoue, madame,
que vous aurez d'autant plus d'avantage sur moi, que les ministres que
tous avez pu connoître dans vos sociétés, sont positivement ceux qu'il
est impossible de défendre: la corruption du siècle les entraîne. Mais
ne pourrois-je pas vous demander également si une loi juste et
nécessaire cesse d'avoir son utilité, parce que le magistrat qui, par
état, doit la faire observer, a prévariqué dans son application?»
«La comparaison n'est pas juste, car la loi même est là pour punir le
magistrat prévaricateur.»
«La religion n'a-t-elle pas des ressources plus étendues pour punir le
ministre qui la déshonore par sa conduite? Consultez l'histoire, et vous
verrez qu'un peuple religieux est facile à gouverner; que celui, au
contraire, qui n'a plus de religion, ne peut être contenu que par des
lois de sang. Ainsi un gouvernement qui se prêterait à affoiblir les
idées religieuses, se mettrait dans la nécessité d'être cruel; ce qui
est plus contraire à la philosophie que la superstition du peuple.»
«En ce cas, monsieur le curé, faites-nous donc une religion qui ne
révolte pas la raison par mille détails vraiment absurdes.»
«Eh! madame, vous en feriez cent, que la multitude y porterait toutes
les sottises de celle que vous lui ordonneriez de quitter. La plus
simple seroit celle qui lui conviendroit le moins. Dans tous les temps
et dans tous les pays, le peuple n'a jamais bien su de sa religion que
ce que les honnêtes gens voudraient pouvoir en retrancher. Cela prouve
que la superstition est inhérente à la nature humaine, et que les
prêtres ne la créent pas.»
«Ils l'exploitent du moins, monsieur le curé, ils l'exploitent; vous
n'en disconviendrez pas. Tenez, vous aurez beau faire, vous me forcerez
à vous estimer, vous particulièrement; mais vous ne me convertirez pas.»
«Madame, je vous observerai que ce n'est pas moi qui ai provoqué cette
conversation, et que mon estime pour vous a devancé l'honneur que j'ai
de vous connoître. Je sais que vos bienfaits vous font regarder par vos
vassaux comme une mère attentive aux besoins de ses enfans. J'espère
qu'ils ne trahiront pas la reconnoissance dont la philosophie leur donne
le précepte; mais je souhaite qu'on ne leur laisse pas oublier que la
religion leur en fait un devoir.»
«De la reconnoissance! s'écria le curé de Mareil: n'y comptez jamais. Il
y a long-temps que j'étudie les hommes, et je vous les livre comme
l'espèce la plus ingrate que la nature ait formée. La jeunesse a trop de
passions pour être reconnoissante, l'homme fait a trop d'ambition, et la
vieillesse n'a plus de sensibilité. Le pauvre ne se souvient d'un
bienfait que lorsqu'il en espère de nouveaux: le riche croit les
acquitter tous avec de l'argent. Pour moi, j'ai renoncé à obliger, et je
promets bien...»
Dans ce moment, la vieille gouvernante entra, faisant beaucoup
d'excuses et autant de révérences; mais elle venoit avertir M. le curé
qu'un habitant du village s'étoit blessé en coupant du bois, et qu'il
demandoit à le voir. Notre bon curé sortit sans prendre garde seulement
à la société qu'il avoit chez lui. Madame de Sponasi s'informa de la
situation de cet homme; et ayant appris qu'il étoit chargé d'une
nombreuse famille, elle remit pour lui une somme d'argent à la
gouvernante. Le curé d'Orville reçut de ma bienfaitrice un adieu fort
amical; je le priai de présenter mes regrets à mon cher Mentor, et nous
remontâmes en voiture.
«J'aime assez ce prêtre, nous dit madame de Sponasi; et si j'avois à ma
disposition la feuille des bénéfices, je lui donnerois sur-le-champ un
évêché: il parle bien, et connoît mieux les devoirs de son état que les
ecclésiastiques que j'ai jusqu'à présent rencontrés dans le monde. Il
est vrai que je n'ai pas voulu le pousser trop fort; il faut ménager les
bienséances: son fanatisme d'ailleurs m'a paru assez raisonnable.»
«Je me suis bien apperçu de votre intention, lui répondit Philippe;
ordinairement vous avez la repartie plus vive.»
Madame de Sponasi observa, en riant, que, dans un presbytère, elle ne
pouvoit décemment tenir tête à deux curés, et qu'en consentant à s'y
arrêter pour m'obliger, elle s'étoit fait la loi de ne rien dire qui pût
choquer celui qui l'habitoit; qu'elle ne savoit même pas comment la
conversation s'étoit engagée sur un pareil sujet. Je le savois bien,
moi; et la réflexion de madame de Sponasi, la flatterie de Philippe, me
donnèrent une idée juste du caractère de ma bienfaitrice et de la
manière dont son valet-de-chambre avoit acquis, de l'empire sur elle.
Mais ce qui bouleversoit ma raison, ce qui m'occupoit même assez pour me
faire oublier momentanément ma Rose jolie, c'étoit le fanatisme du curé
d'Orville, que madame de Sponasi avoit trouvé assez raisonnable.
Un fanatisme raisonnable! Mes chers lecteurs, vous consentirez
volontiers à me laisser réfléchir un peu sur cette expression:
aussi-bien, de quoi vous entretiendrois-je? Des plaisanteries de ma
bienfaitrice? Il n'en est pas une qui n'ait été répétée jusqu'à satiété.
Des réponses de Philippe? Il rioit ou approuvoit, selon qu'il étoit sûr
que le rire ou l'approbation conviendroit à sa maîtresse. Vous
entretiendrois-je de ma douleur en m'éloignant de madame de Vignoral?
Elle m'accabloit alors, je la croyois éternelle; et aujourd'hui, si je
voulois me le rappeler, je serais obligé d'ouvrir quelques romans, et
de copier le chapitre concernant le départ d'un héros. La voiture va
bien: en attendant que nous arrivions, revenons, je vous prie, au
fanatisme raisonnable du pauvre curé d'Orville.
Il n'est pas de sentiment vif qui ne puisse se changer en passion, point
de passion qui ne puisse aller jusqu'au fanatisme. L'amour de
l'humanité, la gloire, l'enthousiasme pour les arts, pour la vertu même,
la philosophie, la religion, l'amour de la patrie, ont leur fanatisme:
c'est alors que ces sentimens, destinés à faire le charme de la vie, le
bonheur de la société, par leurs excès mêmes amènent un résultat
contraire au but qu'ils s'étoient proposé. On pourroit en citer des
exemples dans tous les genres; mais la moindre réflexion suffît pour se
convaincre qu'il n'est pas de fanatisme raisonnable.
Pourquoi donc madame de Sponasi, qui avoit de l'esprit, s'étoit-elle
avisée de réunir deux idées aussi contradictoires? Pourquoi, mes chers
lecteurs? C'est que l'art de dénaturer les expressions les plus claires
étoit déjà poussé si loin, que rien n'étoit plus commun que de raisonner
sur tout et de ne s'entendre sur rien. Madame de Sponasi vouloit dire
qu'elle trouvoit le zèle du curé d'Orville appuyé sur des raisonnemens
solides: c'étoit sa pensée. Elle mit de la finesse dans la manière de la
rendre, et ne s'en tira qu'en blessant le bon sens. Au reste, son mot
fut répété; il fit fortune.
J'ai depuis entendu presque toujours confondre le fanatisme et la
superstition, quoique rien ne soit plus distinct. Madame de Sponasi, par
exemple, ne croyoit pas en Dieu; mais elle avoit une confiance sans
bornes dans les tireurs de cartes: elle n'étoit pas fanatique; elle
étoit superstitieuse.
On a vu plus d'une fois des furieux se mettre à genoux pour recevoir la
bénédiction d'un prêtre qui leur ordonnoit d'aller massacrer leurs
frères: c'étoit du fanatisme. On a vu aussi des furieux se mettre à
genoux pour recevoir la bénédiction d'un prêtre qu'ils alloient égorger:
c'étoit de la superstition. Le fanatisme étoit alors dans le sentiment
qui les rendoit assassins, sans les empêcher d'être superstitieux.
Il est dix heures du soir; le fouet du postillon m'avertit que nous
approchons du château. Nous y entrons; et, malgré ma douleur, je suis
obligé de satisfaire l'appétit dévorant que la route a excité. À peine
suis-je retiré dans mon appartement, que je m'abandonne...--Au
désespoir?--Non, au sommeil le plus calme et le plus profond.--Ah! vous
n'aimiez pas: peut-on dormir loin de l'objet qu'on aime?--Oui, mon cher
lecteur: les romans disent le contraire; mais vous avez sans doute
éprouvé qu'ils ont tort. Le romancier qui feroit mourir son héros de
faim ou faute de sommeil, exciterait la risée générale. Il a bien soin
d'observer que l'appétit abandonne le héros malheureux, que Morphée
s'éloigne de ses paupières baignées de larmes; mais comme le héros
malheureux n'en existe pas moins, il faut conclure que le roman a ses
licences comme le poème épique. D'ailleurs, si, près de vous séparer de
votre amie, vous ne voulez pas vous exposer à mourir d'insomnie ou
d'inanition, tâchez, ainsi que moi, d'être initié au système de la
philosophie de la nature, et vous entendrez bientôt cette mère attentive
vous crier fortement: Rétablis l'équilibre.