CHAPITRE XIV.

_Le presbytère._

Un peu consolé d'avoir fait mes adieux à ma Rose chérie, je rejoignis

madame de Sponasi. Nous retournâmes à son hôtel: un quart d'heure après,

nous étions en route, elle, Philippe et moi, dans la même voiture. Nous

devions passer bien près de Mareil; j'obtins de ma bienfaitrice que nous

irions voir le bon curé qui m'avoit élevé. Quand nous y descendîmes, il

étoit avec son confrère le curé d'Orville.

«Messieurs, leur dit madame de Sponasi en entrant, vous permettrez que

la philosophie vienne rendre visite aux ministres de la religion;

j'espère, pour vous et pour moi, que les méchans n'en parleront pas.»

Tandis que j'embrassois mon cher Mentor, le curé d'Orville soutint la

conversation avec ma bienfaitrice.

«Madame, lui répondit-il, les anciens philosophes respectoient ce qui

fait la base de la société et la consolation des malheureux; j'augure

trop bien des philosophes nouveaux pour croire qu'ils méprisent ce qu'il

leur seroit impossible de remplacer.»

«Vous avez tort, monsieur le curé: nous faisons hautement profession

d'anéantir tous les préjugés; gare à vous, si nous vous trouvons sur

notre chemin.»

«Les préjugés, madame, ne sont souvent que la prudence des siècles,

devenue tellement populaire, qu'il seroit aussi dangereux de les

anéantir, que difficile de remonter à leur origine. Les esprits foibles

veulent s'y soustraire; les têtes fortes et réfléchies admirent les

ressources de la Providence, qui a voulu que la multitude fît par

instinct ce qu'il seroit impossible d'obtenir de sa raison.»

«Eh! pourquoi, monsieur le curé, n'obtiendroit-on pas que la multitude

fît usage de sa raison?»

«C'est à vous, madame, que je le demanderai, à vous qui jouissez d'une

fortune immense. Voulez-vous consentir à vous priver de tous les

agrémens de la vie, à cultiver le champ qui doit vous nourrir, pour

laisser aux paysans de vos terres le temps de s'instruire? Quand même,

vous y consentiriez, quand tous les riches seroient de votre avis, qu'en

résulteroit-il pour les progrès de la raison humaine? Le contraire de ce

que vous en attendez: chacun, forcé de travailler pour vivre, pour

élever sa famille, négligeroit les sciences, les arts, qui ne seroient

plus d'aucune utilité pour l'existence, qui n'offriroient plus même les

jouissances de l'amour-propre. Nous retournerions à l'état de barbarie

dont l'humanité n'est sortie qu'à l'aide de ce que vous appelez des

préjugés.»

«Vous allez trop loin, monsieur le curé: la raison, au contraire,

prouveroit à chacun que son intérêt est de tirer le meilleur parti de la

situation dans laquelle le hasard l'a placé; et le pauvre, en

travaillant pour le riche, ne s'appercevroit-il pas que le riche ne

dépense qu'au profit du pauvre?»

«Vous, madame, qui n'avez pas à vous plaindre de la situation dans

laquelle le hasard vous a placée, vous ferez ce calcul qui vous paroît

juste; mais l'infortuné qui ne vit que de privations, que la religion

console du malheur ou arrête sur la pente du crime, en fera un bien

différent, si, le dégageant de toute crainte et de tout espoir à venir,

vous lui permettez de ne consulter que sa raison sur ce qui lui

convient. Sa raison lui criera qu'il a droit à toutes les jouissances,

que la propriété est le plus absurde des préjugés; et gare à vous si

vous vous trouvez sur son chemin.»

«Et les lois, monsieur le curé, les comptez-vous pour rien?»

«Et la force qui les brave, ou l'adresse qui les élude, madame, les

oubliez-vous? Il suffira donc de se croire loin de l'oeil du magistrat

pour tout oser: quel homme, s'il n'a point perdu la raison, se croit

assez loin pour échapper à l'oeil de la Divinité?»

«Mais la philosophie consacre tous les préceptes de la morale.»

«La religion va plus loin; des préceptes de morale elle fait des

devoirs: or je vous demande qui a plus de force sur la volonté des

hommes, de la puissance qui conseille, ou de celle qui ordonne.»

«Si les idées religieuses ont tant de puissance, pourquoi donc ceux qui,

par état, sont chargés de les prêcher, les observent-ils si mal?»

«Quand de la religion vous passerez à ses ministres, j'avoue, madame,

que vous aurez d'autant plus d'avantage sur moi, que les ministres que

tous avez pu connoître dans vos sociétés, sont positivement ceux qu'il

est impossible de défendre: la corruption du siècle les entraîne. Mais

ne pourrois-je pas vous demander également si une loi juste et

nécessaire cesse d'avoir son utilité, parce que le magistrat qui, par

état, doit la faire observer, a prévariqué dans son application?»

«La comparaison n'est pas juste, car la loi même est là pour punir le

magistrat prévaricateur.»

«La religion n'a-t-elle pas des ressources plus étendues pour punir le

ministre qui la déshonore par sa conduite? Consultez l'histoire, et vous

verrez qu'un peuple religieux est facile à gouverner; que celui, au

contraire, qui n'a plus de religion, ne peut être contenu que par des

lois de sang. Ainsi un gouvernement qui se prêterait à affoiblir les

idées religieuses, se mettrait dans la nécessité d'être cruel; ce qui

est plus contraire à la philosophie que la superstition du peuple.»

«En ce cas, monsieur le curé, faites-nous donc une religion qui ne

révolte pas la raison par mille détails vraiment absurdes.»

«Eh! madame, vous en feriez cent, que la multitude y porterait toutes

les sottises de celle que vous lui ordonneriez de quitter. La plus

simple seroit celle qui lui conviendroit le moins. Dans tous les temps

et dans tous les pays, le peuple n'a jamais bien su de sa religion que

ce que les honnêtes gens voudraient pouvoir en retrancher. Cela prouve

que la superstition est inhérente à la nature humaine, et que les

prêtres ne la créent pas.»

«Ils l'exploitent du moins, monsieur le curé, ils l'exploitent; vous

n'en disconviendrez pas. Tenez, vous aurez beau faire, vous me forcerez

à vous estimer, vous particulièrement; mais vous ne me convertirez pas.»

«Madame, je vous observerai que ce n'est pas moi qui ai provoqué cette

conversation, et que mon estime pour vous a devancé l'honneur que j'ai

de vous connoître. Je sais que vos bienfaits vous font regarder par vos

vassaux comme une mère attentive aux besoins de ses enfans. J'espère

qu'ils ne trahiront pas la reconnoissance dont la philosophie leur donne

le précepte; mais je souhaite qu'on ne leur laisse pas oublier que la

religion leur en fait un devoir.»

«De la reconnoissance! s'écria le curé de Mareil: n'y comptez jamais. Il

y a long-temps que j'étudie les hommes, et je vous les livre comme

l'espèce la plus ingrate que la nature ait formée. La jeunesse a trop de

passions pour être reconnoissante, l'homme fait a trop d'ambition, et la

vieillesse n'a plus de sensibilité. Le pauvre ne se souvient d'un

bienfait que lorsqu'il en espère de nouveaux: le riche croit les

acquitter tous avec de l'argent. Pour moi, j'ai renoncé à obliger, et je

promets bien...»

Dans ce moment, la vieille gouvernante entra, faisant beaucoup

d'excuses et autant de révérences; mais elle venoit avertir M. le curé

qu'un habitant du village s'étoit blessé en coupant du bois, et qu'il

demandoit à le voir. Notre bon curé sortit sans prendre garde seulement

à la société qu'il avoit chez lui. Madame de Sponasi s'informa de la

situation de cet homme; et ayant appris qu'il étoit chargé d'une

nombreuse famille, elle remit pour lui une somme d'argent à la

gouvernante. Le curé d'Orville reçut de ma bienfaitrice un adieu fort

amical; je le priai de présenter mes regrets à mon cher Mentor, et nous

remontâmes en voiture.

«J'aime assez ce prêtre, nous dit madame de Sponasi; et si j'avois à ma

disposition la feuille des bénéfices, je lui donnerois sur-le-champ un

évêché: il parle bien, et connoît mieux les devoirs de son état que les

ecclésiastiques que j'ai jusqu'à présent rencontrés dans le monde. Il

est vrai que je n'ai pas voulu le pousser trop fort; il faut ménager les

bienséances: son fanatisme d'ailleurs m'a paru assez raisonnable.»

«Je me suis bien apperçu de votre intention, lui répondit Philippe;

ordinairement vous avez la repartie plus vive.»

Madame de Sponasi observa, en riant, que, dans un presbytère, elle ne

pouvoit décemment tenir tête à deux curés, et qu'en consentant à s'y

arrêter pour m'obliger, elle s'étoit fait la loi de ne rien dire qui pût

choquer celui qui l'habitoit; qu'elle ne savoit même pas comment la

conversation s'étoit engagée sur un pareil sujet. Je le savois bien,

moi; et la réflexion de madame de Sponasi, la flatterie de Philippe, me

donnèrent une idée juste du caractère de ma bienfaitrice et de la

manière dont son valet-de-chambre avoit acquis, de l'empire sur elle.

Mais ce qui bouleversoit ma raison, ce qui m'occupoit même assez pour me

faire oublier momentanément ma Rose jolie, c'étoit le fanatisme du curé

d'Orville, que madame de Sponasi avoit trouvé assez raisonnable.

Un fanatisme raisonnable! Mes chers lecteurs, vous consentirez

volontiers à me laisser réfléchir un peu sur cette expression:

aussi-bien, de quoi vous entretiendrois-je? Des plaisanteries de ma

bienfaitrice? Il n'en est pas une qui n'ait été répétée jusqu'à satiété.

Des réponses de Philippe? Il rioit ou approuvoit, selon qu'il étoit sûr

que le rire ou l'approbation conviendroit à sa maîtresse. Vous

entretiendrois-je de ma douleur en m'éloignant de madame de Vignoral?

Elle m'accabloit alors, je la croyois éternelle; et aujourd'hui, si je

voulois me le rappeler, je serais obligé d'ouvrir quelques romans, et

de copier le chapitre concernant le départ d'un héros. La voiture va

bien: en attendant que nous arrivions, revenons, je vous prie, au

fanatisme raisonnable du pauvre curé d'Orville.

Il n'est pas de sentiment vif qui ne puisse se changer en passion, point

de passion qui ne puisse aller jusqu'au fanatisme. L'amour de

l'humanité, la gloire, l'enthousiasme pour les arts, pour la vertu même,

la philosophie, la religion, l'amour de la patrie, ont leur fanatisme:

c'est alors que ces sentimens, destinés à faire le charme de la vie, le

bonheur de la société, par leurs excès mêmes amènent un résultat

contraire au but qu'ils s'étoient proposé. On pourroit en citer des

exemples dans tous les genres; mais la moindre réflexion suffît pour se

convaincre qu'il n'est pas de fanatisme raisonnable.

Pourquoi donc madame de Sponasi, qui avoit de l'esprit, s'étoit-elle

avisée de réunir deux idées aussi contradictoires? Pourquoi, mes chers

lecteurs? C'est que l'art de dénaturer les expressions les plus claires

étoit déjà poussé si loin, que rien n'étoit plus commun que de raisonner

sur tout et de ne s'entendre sur rien. Madame de Sponasi vouloit dire

qu'elle trouvoit le zèle du curé d'Orville appuyé sur des raisonnemens

solides: c'étoit sa pensée. Elle mit de la finesse dans la manière de la

rendre, et ne s'en tira qu'en blessant le bon sens. Au reste, son mot

fut répété; il fit fortune.

J'ai depuis entendu presque toujours confondre le fanatisme et la

superstition, quoique rien ne soit plus distinct. Madame de Sponasi, par

exemple, ne croyoit pas en Dieu; mais elle avoit une confiance sans

bornes dans les tireurs de cartes: elle n'étoit pas fanatique; elle

étoit superstitieuse.

On a vu plus d'une fois des furieux se mettre à genoux pour recevoir la

bénédiction d'un prêtre qui leur ordonnoit d'aller massacrer leurs

frères: c'étoit du fanatisme. On a vu aussi des furieux se mettre à

genoux pour recevoir la bénédiction d'un prêtre qu'ils alloient égorger:

c'étoit de la superstition. Le fanatisme étoit alors dans le sentiment

qui les rendoit assassins, sans les empêcher d'être superstitieux.

Il est dix heures du soir; le fouet du postillon m'avertit que nous

approchons du château. Nous y entrons; et, malgré ma douleur, je suis

obligé de satisfaire l'appétit dévorant que la route a excité. À peine

suis-je retiré dans mon appartement, que je m'abandonne...--Au

désespoir?--Non, au sommeil le plus calme et le plus profond.--Ah! vous

n'aimiez pas: peut-on dormir loin de l'objet qu'on aime?--Oui, mon cher

lecteur: les romans disent le contraire; mais vous avez sans doute

éprouvé qu'ils ont tort. Le romancier qui feroit mourir son héros de

faim ou faute de sommeil, exciterait la risée générale. Il a bien soin

d'observer que l'appétit abandonne le héros malheureux, que Morphée

s'éloigne de ses paupières baignées de larmes; mais comme le héros

malheureux n'en existe pas moins, il faut conclure que le roman a ses

licences comme le poème épique. D'ailleurs, si, près de vous séparer de

votre amie, vous ne voulez pas vous exposer à mourir d'insomnie ou

d'inanition, tâchez, ainsi que moi, d'être initié au système de la

philosophie de la nature, et vous entendrez bientôt cette mère attentive

vous crier fortement: Rétablis l'équilibre.

Frédéric · 第 20 / 76 题