ROSE À FRÉDÉRIC

«Non, Frédéric, vous ne m'aimez plus; je le disois avec raison, je le

répéterai sans cesse. Partir sans savoir si je le voulois, sans me voir,

sans s'informer si j'aurois la force de supporter ton absence, c'est une

cruauté dont je ne te croyois pas capable. Tu m'écris que tu as craint

de me compromettre; que signifie cette crainte? me compromettre auprès

de qui? La nature ne m'a-t-elle pas créée libre? Il falloit tout braver

pour venir me dire adieu; je ne t'aurois pas laissé partir. Mais tu

voulois me fuir, me livrer au désespoir; tu as réussi. En recevant ta

lettre, je me suis mise en colère; j'ai crié, j'ai pleuré: maintenant je

suis malade, bien malade, mais sérieusement malade. Tu veux que je

t'écrive à tous les instans; je n'ai pas même la force de finir cette

lettre: peut-être serai-je morte quand tu la recevras; je n'ai jamais

été aussi mal. Frédéric, tu te reprocheras toute ta vie d'avoir conduit

au tombeau ta Rose hier encore jolie, aujourd'hui languissante. Adieu.

Si c'étoit pour toujours!»

* * *

Quelle lettre! je pensai devenir fou en la lisant; et pendant une heure

je ne fis rien autre chose que la lire. Pauvre Rose! malade de mon

départ, peut-être morte!--Oh! cela n'est pas possible.--Elle m'aime tant

cependant; qu'y auroit-il d'extraordinaire qu'une douleur profonde la

conduisît au tombeau?--Prenez garde, Frédéric; c'est ici l'amour-propre

qui grandit le pouvoir de l'amour.--Non, mon cher lecteur; Rose est

malade, Rose craint de mourir; elle le dit: et Rose peut être vive,

emportée, inconséquente; mais Rose est incapable de trahir la vérité.

Pourquoi suis-je parti? que ferai-je? Dans le trouble où je suis, il

m'est impossible de prendre une résolution. Je tombe anéanti sur un

fauteuil, j'arrose des pleurs les plus amers le billet de ma Rose

languissante; je suffoque, la respiration me manque entièrement. Je veux

relire encore cette lettre terrible; les larmes dont elle est couverte,

celles qui roulent dans mes yeux, ne me permettent plus de distinguer un

seul mot. Je me lève, je marche avec autant de précipitation que si

chaque pas devoit me rapprocher d'elle; épuisé de fatigues, je reviens

tomber à la même place, et je me fixe enfin au seul parti que j'avois à

prendre, celui de répondre à Rose assez vite pour que ma lettre partît

le jour même: l'heure pressoit. J'écris:

«Je ne pourrois survivre à ma Rose; par pitié pour moi, qu'elle ne meure

pas. S'il lui est impossible de supporter une absence qui m'accable

autant qu'elle, n'est-elle pas la maîtresse de l'abréger? Qu'elle

écrive, _Reviens, Frédéric_; et Frédéric, qui n'a de volontés que

celles de Rose, oubliera tout, bravera tout, pour voler auprès d'elle».

Je ferme mon billet, je descends; j'ordonne au premier domestique que je

rencontre de monter à cheval, et d'arriver assez tôt à Orléans pour que

ma lettre parte par le courier du jour: mon ordre paroît l'étonner; j'y

joins les prières les plus pressantes, j'y ajoute l'argument que

Philippe m'avoit tant recommandé. Le domestique me comprend si bien,

qu'il m'assure qu'il n'en dira rien à madame la baronne.--«À personne,

mon ami?--Non, monsieur, à personne». Je l'accompagne à l'écurie, je le

vois monter à cheval; il part: je sors derrière lui par la grille du

château; je le suis des yeux autant que ma vue peut s'étendre; mon coeur

palpitoit avec la plus grande violence. Au moment où je cessai de le

voir, je devins plus tranquille. Pourquoi cela? Rose étoit-elle hors de

danger? Non, sans doute; mais la crainte de ne pouvoir faire partir ma

lettre, étoit la dernière qui m'avoit fortement agité, et en la perdant

je sentis diminuer toutes les autres. Cela n'est pas raisonnable, j'en

conviens, et pourtant cela arrive toujours ainsi. Qui prétendroit

soumettre toutes ses sensations au calcul de la raison, deviendroit fou,

ou cesseroit bientôt de sentir. L'instinct de notre conservation se joue

de nos plus grandes douleurs par les distractions les plus légères. Si

ce n'est pas un bienfait de la Providence, qu'on me dise à qui nous

devons l'attribuer.

Le domestique revint une heure après; je l'attendois sur la route. «Les

paquets étoient-ils fermés?--Non, monsieur.--Ma lettre partira?--Oui,

monsieur; je l'ai remise moi-même au bureau; je l'ai vu ranger parmi

celles que l'on comptoit; je l'ai vu timbrer.--Merci, mon ami.--C'est

moi, monsieur, qui vous dois des remerciemens.»

Il se trompoit; j'étois véritablement son obligé. Chacun des détails

qu'il m'avoit donnés, avoit augmenté mes motifs de consolation. Ma

lettre, jetée simplement dans la boîte, n'eût pas fait sur moi le même

effet que ma lettre remise au bureau, comptée pour partir, et, qui plus

est, timbrée. Les passions violentes ont aussi leur superstition: fasse

le ciel que les raisonneurs n'essaient jamais de nous en guérir!

J'étois triste, mais assez calme pour pouvoir cacher à tous les yeux le

chagrin que j'avois éprouvé.--Vous ne l'éprouviez donc plus? me demande

le lecteur étonné.--Voyons, expliquons-nous. Croyez-vous que je fasse un

roman, ou que je vous raconte une histoire véritable?--Mais jusqu'à

présent rien ne paroît au-dessus de la vérité.--Eh bien! mon cher

lecteur, souffrez donc que je continue à parler son langage.

Le défaut de la plupart des écrivains est d'exalter tous les sentimens,

au point que lorsque nous nous trouvons dans des circonstances pareilles

à celles dont nous avons lu les détails, et que nous comparons nos

sensations à celles dont on nous a fait la peinture, nous sommes

indignés de notre légéreté. J'ai vu bien des gens affligés, s'affliger

encore plus de ce qu'ils ne l'étoient pas davantage. On s'accuse

d'insensibilité, on s'en veut d'éprouver quelques consolations; on

combat contre la nature, qui, combattant à son tour, s'obstine à nous

envoyer des distractions que nous nous obstinons à repousser. On se

trompe sur l'étendue de son chagrin, et, de cette première hypocrisie,

on passe bientôt à une plus grande, qui est de vouloir tromper les

autres sur le même sujet. C'est ainsi que l'on ajoute à la longueur de

ses chaînes, sans penser que presque toujours les méchans se chargent de

les secouer et de nous en faire sentir la pesanteur. Voyez les enfans;

leurs chagrins sont plus vifs, mais plus passagers que les nôtres.

Quelle différence! dira-t-on. Je n'en vois qu'une. L'enfant pleure

jusqu'à ce qu'il ait obtenu ce qu'il desire, ou qu'un autre objet le lui

ait fait oublier; l'homme, à tous égards, fait de même: mais dans la

douleur de l'enfant, il n'y a que de la douleur; elle passe: dans la

douleur de l'homme, il y a souvent du plaisir et de l'amour-propre à

s'en nourrir; elle dure.

J'étois inquiet, je le répète, mais assez calme pour cacher à tous les

yeux le chagrin que j'avois éprouvé. Je comptois tout bas les heures qui

devoient s'écouler jusqu'à la réponse de ma Rose bien aimée. Deux jours

se passèrent, et la réponse n'arriva pas. C'est alors que mon état

devint insupportable. Pourquoi Rose ne m'avoit-elle pas écrit? Si je

voulois rappeler toutes les manières dont je répondois à cette question,

deux volumes ne suffiroient pas. Rose est malade, Rose est peut-être

morte. Que sais-je si l'on ne se permet pas d'intercepter mes lettres?

Qui? Madame de Sponasi? Philippe? Non, c'est une infamie dont ils sont

incapables. Ah! ciel, si mon dernier billet étoit tombé dans les mains

de M. de Vignoral! Imprudent que je suis! Je devois l'envoyer sous

enveloppe à Florvel. Quoi! ce n'est pas assez d'avoir plongé dans le

désespoir ma Rose chérie, il faut encore que je la livre à la colère

d'un époux outragé! Cet époux est philosophe, il est vrai; et la

philosophie offre tant de ressources contre les maux inséparables de la

vie! D'ailleurs madame de Vignoral ne souffre pas qu'on s'arroge le

droit de censurer sa conduite: la nature ne l'a-t-elle pas créée libre

de ses actions? Pourquoi donc ne m'a-t-elle pas écrit? Je me fis la même

question jusqu'au lendemain. Le lendemain, point de lettre encore. Il

n'en faut plus douter, Rose est flétrie par le chagrin; elle est

languissante, sans forces. Hélas! elle n'en conserve sans doute que pour

m'accuser. Je partirai, j'irai recevoir son dernier soupir et mourir

avec elle. Je m'arrêtai à cette résolution.

_Fin du tome premier._

* * *

Frédéric · 第 22 / 76 题