_La philosophie d'une jeune femme._
Vous n'attendez pas, mes chers lecteurs, que je vous donne jour par jour
le détail de ma vie, et nous sommes maintenant en assez grande
connoissance pour que vous puissiez avoir une idée juste de ma
situation. Bien avec madame de Sponasi, dont la maison m'étoit ouverte;
accueilli par mon ami Florvel, qui venoit de monter la sienne; toujours
chéri de mon bon Philippe; ménageant adroitement M. de Vignoral,
cultivant avec succès les arts agréables, et me promettant sans cesse de
travailler au fameux manuscrit, dont, au bout de deux mois, j'avois déjà
copié quelques pages: que manquoit-il à mon bonheur? Vous qui avez aimé
sans avoir l'espérance de l'être, dites pourquoi je n'étois pas heureux.
Madame de Vignoral avoit pris un empire absolu sur les volontés de son
mari et sur les miennes. Elle commandoit à ce despote avec une grace si
naturelle et une fermeté si extraordinaire, qu'au bout de huit jours il
avoit renoncé même à lui donner des conseils. Bientôt sa maison devint
le rendez-vous d'une société nombreuse et choisie, dans laquelle il
étoit moins reçu à titre d'époux que comme un homme aimable qui
cherchoit à plaire. S'il boudoit, s'il avoit de l'humeur, elle
l'engageoit à rester dans son cabinet, où il pouvoit se livrer aux
graves méditations qui l'occupoient. «Il ne faut jamais vaincre la
nature, monsieur, lui disoit-elle; vous êtes fait pour éclairer le
monde, et non pour l'amuser. Travaillez à augmenter cette réputation
brillante qui m'a fait desirer d'associer mon nom au vôtre; je serois
désespérée que, par complaisance pour moi, vous prissiez l'habitude de
la dissipation. Quand la société vous plaira, venez-y, vous en ferez le
charme; mais quand vous serez sérieux, je vous en avertirai. Encore une
fois, je ne veux pas que vous vous gêniez pour moi; il ne faut pas
vaincre la nature.»
Obéir à la nature, suivre les mouvemens de la nature, ne consulter que
la nature, telle étoit la philosophie de madame de Vignoral; et comme la
nature s'étend fort loin, la philosophie de madame de Vignoral n'avoit
réellement pas de bornes. D'une vivacité extrême, elle mettoit autant
d'ardeur à suivre son premier mouvement que les hommes raisonnables
mettent de soin à le réprimer. Pourquoi se seroit-elle corrigée de ses
défauts? c'étoit la nature qui les lui avoit donnés. Pourquoi
résisteroit-elle à ses passions? ne sont-elles pas dans la nature? Si
elle étoit constante dans ses goûts, elle ressemblent à la nature, dont
les mouvemens uniformes font la sûreté et l'admiration des siècles; si
elle cédoit à ses caprices, elle ressembloit à la nature, qui ne change
dans chaque lieu et à chaque instant que pour varier les plaisirs de
l'humanité. Ô vous qui me lisez, ne vous moquez pas du système
philosophique de madame de Vignoral; n'avons-nous pas vu de grands
politiques de la Grèce ancienne se vanter de travailler comme la nature,
parler de créer un gouvernement simple comme la nature, et assurer que
les hommes ne seraient heureux que lorsqu'une main puissante les
forceroit de se rapprocher de la nature?
Informez-vous par-tout de ce que signifie ce mot _nature_, et vous aurez
autant de définitions diverses que vous interrogerez de personnages
différens. Il en est de même de la vertu, du bonheur, de l'esprit, enfin
de toutes les idées métaphysiques que notre orgueil a cru définir par un
seul mot, et que nous cessons de comprendre quand nous voulons expliquer
le mot par des phrases.
Éloignons donc madame de Vignoral d'un système qui l'égare, et cherchons
son caractère à travers la nature dont elle l'enveloppe, sans pouvoir le
déguiser. Spirituelle, vive, bonne, passionnée, légère, aimable et
inconséquente; telle je la vois aujourd'hui, telle je l'aurais vue alors
sans pouvoir cesser de l'aimer. L'aimer ne signifie rien; je l'adorois,
je l'idolâtrois, je ne respirois que par elle et pour elle. Eh bien!
tout cela ne rend pas encore ce que j'éprouvais. Lecteurs, me
comprendrez-vous? J'aimois pour la première fois.
Jugez de mon supplice. Presque toujours avec elle, je la voyois dans ce
négligé du matin qui sied si bien à la beauté dans son printemps; je la
voyois lorsque l'art avoit ajouté à ses attraits: car, quoique depuis
des siècles les poètes répètent le contraire sans le croire, la parure
embellit tout, jusqu'aux charmes de l'enfance. Je l'entendois lorsque le
caprice la poussoit à son clavecin, lorsque sa voix, aussi légère que
son esprit, murmuroit la romance nouvelle, ou éclatoit dans une ariette
difficile. Elle aimoit à rire, à folâtrer; et souvent, dans les élans de
sa gaieté, je la pressois dans mes bras, dont elle ne s'arrachoit que
pour me provoquer par de nouvelles espiègleries. Si je parlois d'une
partie liée avec mes amis, elle m'assuroit que je n'y irois point,
parce qu'elle avoit mis dans ses arrangemens que je l'accompagnerois au
spectacle. Si j'observois qu'il falloie que je la quittasse pour aller
travailler, elle me répondoit que je travaillerois dans un autre moment,
mais qu'elle vouloit que je restasse auprès d'elle. Oh! combien j'étois
malheureux!
Malheureux! entends-je crier de tous côtés; et de quoi donc vous
plaignez-vous? Être sans cesse auprès d'une femme jeune et jolie que
vous aimez... Et voilà de quoi je me plains. Mon amour augmente chaque
jour; il m'agite, il me tourmente, il me consume; il me fera mourir,
sans que j'ose même avouer la cause de ma mort à celle qui me la donne.
La femme de M. de Vignoral! qui oseroit jamais...?--Mais, mon cher
Frédéric, dit encore le lecteur, M. de Vignoral est un homme tout comme
un autre.--Vous croyez? Cela m'encourage un peu. Cependant son épouse
est elle-même très-portée pour la philosophie.--Oui, mais pour la
philosophie de la nature.
Oh! merci, cher lecteur; votre réflexion est un trait de lumière. En
effet, l'amour n'est-il pas dans la nature? C'est lui qui l'anime. Sans
l'amour, la nature perdroit le mouvement. Et madame de Vignoral
pourroit-elle s'offenser d'un sentiment qui donne la vie à la base
fondamentale de son système philosophique? Pourquoi donc Philippe, qui
jusqu'alors m'avoit toujours si bien conseillé, s'étoit-il contenté de
rire lorsque je lui avois conté mes peines? «Souffrez, m'avoit-il dit;
mes conseils ne peuvent rien contre le mal que tous éprouvez. Si je vous
indiquois les moyens de hâter votre guérison, j'ôterois plus à vos
plaisirs qu'à votre douleur.»
L'amour et la nature se réunirent un soir; nous n'étions que deux,
madame de Vignoral et moi. L'amour étoit timide, il n'osoit s'expliquer;
la nature, qui tend toujours directement à son but, s'expliqua sans
contrainte. Depuis ce moment, je fus le plus heureux des amans, et le
moins heureux les hommes. Je ne pouvois sortir, rentrer, soupirer,
sourire, sans être obligé de rendre compte de mes actions et de mes
pensées.
«Je suis jalouse, me disoit-elle; je voudrois en vain le cacher, la
nature me trahiroit.»
Mais ce qui étoit plus terrible encore, c'est qu'elle ne me permettoit
pas, à moi, d'être jaloux, quoiqu'elle fût d'une légèreté qui faisoit le
tourment de ma vie.
«Je suis inconséquente, me disoit-elle, je le sais; la nature m'a donné
ce défaut. Ah! Frédéric, si vous m'aimiez réellement, auriez-vous la
cruauté de me le reprocher?»
Je ne sais comment elle s'arrangeoit; mais sa philosophie de la nature
étoit inépuisable. Apparemment que je n'étois pas aussi bien disposé
qu'elle pour ce système: plus j'en recevois de leçons, plus je perdois
ces couleurs villageoises, cette santé fleurie que j'avois rapportée de
Mareil. Le maître de danse m'assuroit que je manquois d'à-plomb; celui
de chant prétendoit que ma voix se voiloit; le maître d'armes, d'un seul
coup, faisoit sauter mon fleuret à dix pas. M. de Vignoral, de la
meilleure foi du monde, me conseilloit de ne pas me livrer à l'étude
avec tant d'ardeur, et son épouse ne cessoit de me répéter que chaque
jour elle s'appercevoit que je l'aimois moins. Je ne peux pas dire au
juste à quoi elle s'en appercevoit; mais je peux jurer que je ne
conservois de forces que pour l'aimer, et que plus ma santé
s'affoiblissoit, plus elle prenoit d'empire sur mes sentimens. Ah! sans
doute il est au monde quelque chose de plus grand que la nature; c'est
l'imagination d'un amoureux de dix-sept ans.
Philippe, qui, comme on a pu le voir, n'aimoit pas du tout la
philosophie, me donnoit beaucoup de conseils contre celle de madame de
Vignoral: seul avec lui, je convenois de la force de ses raisons; mais
aussitôt que je revoyois le séduisant apôtre du système de la nature,
j'oubliois Philippe, ce qu'il m'avoit dit, et tout ce que je lui avois
promis. Je ne sais de quelle manière il s'y prit; mais un matin il vint
m'avertir que madame de Sponasi me demandoit. Je me rendis chez elle.
«Frédéric, me dit-elle, je pars à l'instant pour une de mes terres, où
je passerai un mois: elle est à trente lieues de Paris; je vous ai mandé
pour me faire vos adieux.--Je serai donc, madame, un mois entier sans
vous voir!--Vous vous en consolerez facilement.--Vous ne le croyez pas,
madame.--Si j'étois persuadée que ce fût pour vous un chagrin bien grand
de me quitter, je vous emmenerois.» Je ne répondis pas.
«Vous n'osez m'en presser, ajouta-t-elle en souriant, et vous avez tort;
mais comme je ne veux pas que votre timidité vous prive du plaisir de
m'accompagner, je vous préviens qu'il est toujours entré dans mes
projets de vous avoir avec moi. Je vais écrire un mot à M. de Vignoral;
Philippe accompagnera le domestique, et se chargera de faire emballer ce
qui peut vous être nécessaire.--Ne seroit-il pas plus honnête, madame,
que j'allasse moi même...--Sans doute cela seroit plus honnête; mais je
prends sur mon compte ce qu'il y a de leste dans votre départ. Dans une
heure nous serons en route. J'ai moi-même une visite à rendre; vous
m'accompagnerez. De votre côté, vous devez avoir envie d'embrasser votre
ami Florvel; je profiterai de l'occasion pour m'acquitter envers son
épouse, que j'ai beaucoup trop négligée: mais on passe à mon âge
d'oublier un peu l'étiquette.»
Il n'y avoit pas un mot à répliquer. Madame de Sponasi écrivit à M. de
Vignoral; moi je me promenois en rêvant aux moyens d'avertir son épouse,
de lui faire part de ma douleur, de lui jurer que l'absence ne feroit
qu'ajouter à mon amour. Philippe vint chercher le billet de madame de
Sponasi; je voulus lui dire quelques mots en particulier. Soit qu'il
s'en doutât, soit que le hasard seul fût contre moi, je ne pus y
parvenir; il fallut sortir avec ma bienfaitrice sans avoir soulagé mon
coeur. Je l'accompagnai dans la visite qu'elle alloit rendre, et j'y fus
d'une bêtise complète. Enfin nous arrivâmes chez Florvel. Tandis que
madame de Sponasi causoit avec son épouse, je lui fis signe que je
desirois lui parler particulièrement. Il me comprit, et saisit le
premier prétexte pour m'entraîner dans son cabinet.
«Tu me vois au désespoir, mon cher Florvel, et j'attends de toi un grand
service.--Parle, mon ami.--Donne-moi ce qu'il faut pour écrire, et
jure-moi que tu feras remettre la lettre que je vais te laisser,
aussitôt que je t'aurai quitté.--Je te le promets.--Tu la feras remettre
sûrement et avec discrétion?--Oui, mon cher Frédéric.
J'écrivis.
«Ah! ma jolie Rose, pourquoi se tourmenter quand on s'aime et qu'on est
ensemble? Que je regrette les momens que nous avons perdus à nous bouder
comme des enfans! Nous étions trop heureux, et nous en abusions. Tu me
reproches sans cesse de ne plus t'aimer: si tu pouvois me voir dans ce
moment affreux où l'on m'arrache à toi, sans me laisser même la
consolation de te dire adieu, tu aurois pitié de moi; tu connoîtrois ton
empire sur un coeur qui ne respire que pour toi. Je t'écris en cachette,
n'ayant pu obtenir la permission d'aller te voir; j'ai craint de trop
insister pour ne pas te compromettre. Ô ma Rose jolie! ne m'oublie pas,
je t'en conjure à genoux; aime-moi, plains-moi, pense à moi toujours:
ton image seule occupera toutes mes pensées; Écris-moi bien souvent,
tous les jours, à tous les instans; assure-moi que tu ne m'en veux pas.
Je suis si malheureux, que j'ai besoin de consolation: et qui me
consolera de te quitter?... On m'appelle. Adieu, ma Rose, je pleurs et
t'embrasse de toutes mes forces.»
«_P.S._ Adresse tes lettres au château de... près Orléans.»