CHAPITRE XI.

_Le souper._

Amour des arts et des plaisirs, quelle époque tu avois amenée en France!

Artistes dont les noms sont consacrés au temple de Mémoire, dites si

vous vous éleviez jusqu'à la noblesse, ou si là noblesse s'élevoit

jusqu'à vous; dites si vos talens produisoient l'aménité des grands, ou

si leur aménité encourageoit vos talens. Moi j'ai trouvé entre vous un

accord si parfait, que je n'ai pu découvrir l'origine de votre union.

J'ai vu des gens décorés plus fiers des productions de leur esprit et

des talens qu'ils cultivoient, que d'une naissance à laquelle ils

n'attachoient que peu de prix; j'ai vu des littérateurs estimables, des

artistes distingués, si accoutumés à dater dans la bonne société,

qu'ils y oublioient sans effort qu'ils étoient hommes de lettres ou

artistes. Pour peindre, sans l'affoiblir, le charme de ces soupers, où

toutes les prétentions qui divisent les hommes cédoient au désir de

plaire par ses connoissances ou ses talens, il faudroit réunir en soi

l'esprit particulier de tous les convives: cela est impossible.

C'est là que l'enthousiasme du beau, si dangereux dans ses écarts,

recevoit des leçons du goût, fruit de l'expérience, de la justesse de

l'esprit, et de l'habitude du monde; c'est là que le goût, un peu

routinier de sa nature, se prêtoit aux écarts de l'imagination,

s'éloignoit de son étroit sentier par l'attrait du plaisir, et y

rentroit bientôt, dans la crainte de s'égarer; c'est là qu'un bon mot

délassoit d'une discussion, et présentoit souvent la solution d'une

question qui eût pu fournir matière à plus d'un volume; c'est là qu'on

parloit des talens aimables avec l'éloquence bavarde d'Athènes; c'est là

encore que la raison se faisoit entendre avec le laconisme des

Spartiates. François, quel prestige vous égaroit cependant! alors que

votre langue, vos ouvrages immortels, vos modes mêmes, soumettoient

l'Europe à vos lois, vous estimiez tous les peuples, excepté vous. Les

étrangers, attirés par votre réputation, venoient en foule en France

pour entendre des François mépriser les François. Je n'ai jamais pu

concevoir la cause de cette extravagance; et quoi qu'en dise la

philosophie, qui ne se connoît pas en gouvernement, moins de

philanthropie universelle, et plus d'amour pour son pays; moins

d'admiration pour les arts étrangers, et plus d'enthousiasme pour les

talens nationaux. Un peuple entier doit être un peu gascon; la

prévention de soi-même, qui rend un particulier insupportable, est le

plus sûr fondement de la gloire des nations.

Pardon, mes chers lecteurs, de cette digression; mais on ne rencontroit

alors, comme à présent, que des François estimant peu les François,

répétant par-tout le catalogue de nos défauts, et ne nous croyant bons

ni à être libres, ni à être esclaves. Pour votre intérêt même, fermez la

bouche à ces frondeurs, et persuadez-vous que vous valez bien les autres

peuples à leur sentiment, et que vous devez mieux valoir au vôtre.

Florvel, pour qui cette société étoit aussi nouvelle que pour moi, en

paroissoit enchanté, quoiqu'à mon exemple, ou moi au sien, nous

n'eussions guère pris part à la conversation que pour l'entendre. Bien

des personnes se persuadent qu'en se taisant dans une infinité de

circonstances, elles feront mal juger de leur esprit; elles parlent, et

leur esprit est bien jugé.

Madame de Sponasi étoit l'ame de ses convives; elle eut des attentions

pour tout le monde, et particulièrement pour ses deux enfans (c'est

ainsi qu'elle appeloit mon ami et moi). À minuit, nous nous retirâmes,

et Philippe eut ordre de nous reconduire. Quand nous eûmes déposé

Florvel chez lui, Philippe me dit: «Vous devez être bien content de

votre journée.--Oh! oui, mon bon ami, sur-tout en pensant que je vous la

dois.--Madame de Sponasi va plus vîte que je ne l'aurois cru: mais vous

lui avez plu au premier abord; c'est tout ce que je desirois. J'augure

beaucoup de son amitié pour vous; ménagez-la, votre bonheur en dépend.»

Je voulus conter à Philippe l'accueil que M. de Vignoral m'avoit fait à

la Comédie françoise; il m'assura qu'il ne m'avoit pas perdu de vue, et

qu'il savoit non seulement ce qui m'y étoit arrivé, mais en grande

partie les sensations que j'y avois éprouvées. «Pour cette fois, mon

cher Philippe, vous me permettrez de ne pas vous croire».--Eh bien! n'en

parlons pas, me répondit-il; mais quand vous croirez m'apprendre que

vous êtes le rival d'un philosophe, je pourrai vous assurer que je le

savois.»

Je changeai la conversation, en racontant à Philippe la situation dans

laquelle se trouvoit Florvel, et je lui dis que je m'étois fait fort de

le tirer d'embarras. «J'ai compté sur vos conseils, ajoutai-je: me

suis-je trompé?--Je n'en sais rien, me dit-il en riant; ce que je

pourrois proposer à votre ami, est terrible.--Vous m'effrayez. S'il

abandonne madame de Folleville, elle en mourra.--Oh! non: mais il l'a

bien jugée; elle seroit capable de quelque folie qui la perdroit.--Quel

parti peut-il donc prendre?--Qu'il se fasse donner son congé; cela est

toujours possible quand on le veut bien. Tenez, mon cher Frédéric, le

coeur humain est un labyrinthe dans lequel le plus habile risque de se

perdre quand il veut l'approfondir: mais il est des règles générales; et

l'une des plus sûres est que l'on n'aime jamais également deux objets à

la fois. Quand on oppose un devoir à une passion, on ne peut dire lequel

l'emportera; mais quand on met en jeu une passion et un goût, il est

presque sûr que le goût l'emportera sur la passion.--Je ne vous entends

pas.--Madame de Folleville aime votre ami; elle lui sacrifieroit tout,

excepté le plaisir d'être citée, excepté sa toilette, excepté la gloire

de voir M. de Florvel au premier rang des hommes à la mode. S'il ne

l'admiroit pas tant, elle l'aimeroit moins; s'il cessoit d'être admiré,

elle ne l'aimeroit plus. Proposez à votre ami de se montrer dans la

société de madame de Folleville, mis avec plus de simplicité qu'il n'a

jusqu'à ce jour déployé d'élégance: si elle ne l'abandonne pas après

cette épreuve, je renonce à les voir séparés.--Vous avez, Philippe, une

bien mauvaise idée de cette femme.--Non, vraiment, pas plus d'elle que

des autres; pas plus de son sexe que du nôtre. Un guerrier consentira à

tout pour celle qu'il aime, excepté à passer pour un lâche; un homme

d'esprit proposera tout, excepté de passer pour un sot; une femme fera

le sacrifice de sa réputation, de sa vie même, mais non celui du plaisir

que procure la vanité satisfaite. Renoncer à l'éclat ne seroit rien pour

une coquette devenue sensible, si elle renonçoit en même temps à la

société; mais paroître dans le monde, s'exposer à un ridicule d'autant

plus grand qu'il contraste avec la gloire de la veille, ou se voir

exposée à ce ridicule dans l'objet de son choix, voilà ce que madame de

Folleville ne supportera pas, et peut-être ce que M. de Florvel n'aura

pas le courage d'entreprendre. Proposez-le lui.»

Philippe me quitta. Notre conversation, les événemens de la journée, le

sourire de la prétendue de M. de Vignoral, mon souper chez madame de

Sponasi, chassèrent bien long-temps le sommeil, et firent naître en moi

tant de réflexions, que je me levai vieilli d'une année. On ne devroit

compter le temps que par l'expérience qu'il procure. Que de gens alors

resteroient toujours jeunes!

Frédéric · 第 17 / 76 题