CHAPITRE X.

_La Comédie françoise._

Florvel (c'étoit bien le nom de l'ami que j'attendois, j'en fus sûr en

le voyant), Florvel arriva. Philippe sortit en m'assurant qu'il

n'oublieroit pas de présenter mes remerciemens à madame la baronne. Je

souris de la complaisance de sa mémoire, car je n'avois pensé qu'à

remercier Philippe. Florvel me prit par le bras, et nous partîmes pour

le spectacle.

«Quelle est cette baronne, me dit-il, à laquelle on présente tes

remerciemens? Est-elle jeune?--Elle n'a que soixante-deux ans.--Et de

quoi la fais-tu donc remercier?--Regarde, lui dis-je en lui présentant

ma montre: le cadeau n'en vaut-il pas la peine?--Oui certes, mon ami;

et si, à ton âge, avec une santé toute neuve, tu donnes dans la vieille

noblesse, je te prédis que tu iras loin. Comment se

nomme-t-elle?--Madame de Sponasi.--Cela n'est pas possible; je croyois

que sa philosophie la mettoit maintenant au-dessus des foiblesses de

l'humanité.--Je ne t'entends pas.--Il me semble cependant que je

m'explique. Madame de Sponasi est-elle ta parente?»

Je compris aussitôt ce qu'il vouloit me dire, et je répondis avec

assurance que j'avois l'honneur d'être allié à sa maison; qu'ayant perdu

de bonne heure mes parens, et madame de Sponasi n'ayant pas d'enfant,

elle avoit bien voulu se charger de mon sort.

«Que fais-tu chez M. de Vignoral?--J'achève mon éducation.--Est-ce

qu'elle veut faire de toi un philosophe, mon pauvre Frédéric? Ne

t'avise pas de devenir raisonnable, ou, malgré mon amitié pour toi, je

renoncerois à te voir.--Est-ce que tu n'es pas raisonnable, toi,

Florvel?--Pas trop; du moins c'est l'avis de ma famille. Figure-toi

qu'ils veulent me marier. À vingt ans, un nom, et quelque réputation

auprès des femmes, me marier!--Avec une demoiselle âgée,

peut-être?--Elle n'a que seize ans.--Laide?--Belle comme son

âge.--Sotte?--Remplie d'esprit, de graces et de talens.--Pauvre?--Au

contraire, riche dès à présent, et héritière d'une demi-douzaine de

vieux parens qui l'adorent.--Et tu refuses?--Mon ami, ce n'est pas ma

faute. Je suis aimé à la folie d'une femme qui mourroit de chagrin si je

l'abandonnois. Elle ne peut supporter l'idée de ce mariage, et je n'ai

pas la force de lui en causer le chagrin. Elle est mariée: elle a bravé

pour moi et l'autorité de son époux, et la censure publique; il n'est

pas de sacrifices qui lui coûtassent, plutôt que de renoncer à son

amour. D'un autre côté, mes parens me pressent: je ne suis pas riche,

moi; et comme je n'ai rien de réel à leur objecter, cela m'embarrasse

beaucoup.»

Nous arrivâmes aux François, et nous nous plaçâmes au balcon opposé à la

loge que Philippe m'avoit indiquée pour être celle de madame de Sponasi.

Presque en face de nous, je découvris M. de Vignoral, avec une femme

entre deux âges, propriétaire d'une de ces figures dont on ne parle pas,

et une jeune personne si jolie, que je soupirai en la regardant. Il

s'occupoit si peu d'elle, que je me persuadai bientôt que ce n'étoit pas

l'épouse qui lui étoit destinée; et cette idée me fit plaisir, sans trop

savoir pourquoi. J'allois la faire remarquer à Florvel, quand lui-même

me montra son père avec plusieurs dames et mademoiselle de Nangis;

c'étoit l'épouse qu'il refusoit. «Tu as raison, mon ami, lui dis-je,

elle est de la figure la plus intéressante.--Sans doute, me répondit-il

en soupirant». La pièce venoit de commencer.

Dans l'entr'acte, Florvel m'observa qu'il lui étoit impossible de ne pas

aller saluer ces dames et son père; il me proposa de venir avec lui.

J'avois vu arriver madame de Sponasi, et je ne demandois pas mieux que

d'aller me placer au balcon au-dessous de sa loge, quoique je

m'exposasse à être vu de M. de Vignoral, qui étoit presque à côté; mais

alors la crainte de ses observations étoit moins grande que le désir de

voir sa société de plus près. Je consentis à accompagner Florvel, à

condition qu'il viendroit à son tour avec moi. Proposer à un jeune

homme de parcourir tous les coins d'une salle de théâtre, c'est être sûr

d'avance de sa réponse.

Notre première visite fut pour le père de Florvel; j'en fus accueilli

avec les politesses d'usage. Je ne pourrais apprendre aux autres ce que

je ne sais pas moi-même; mais il est des choses sur lesquelles

l'expérience précède la réflexion. En sortant de la loge, je dis à

Florvel: «Mon ami, je suis persuadé que mademoiselle de Nangis

t'aime.--Je le crois, me répondit-il d'un air inquiet; je crois plus,

c'est que je l'aime aussi.»

Nous entrâmes au balcon. Madame de Sponasi m'apperçut, et me sourit avec

amitié: je la saluai; Florvel en fit autant. Madame de Sponasi n'avoit

répondu à mon salut que par un nouveau sourire: elle répondit à celui de

Florvel par une inclination de tête plusieurs fois répétée. M. de

Vignoral entra en ce moment dans sa loge: nous étions restés debout;

elle nous fit signe d'approcher.

«Monsieur, dit-elle à Florvel, je félicite Frédéric sur le choix de ses

amis: on vouloit me faire craindre qu'il ne devînt trop sérieux; mais en

le voyant lié avec vous, je garantis qu'avant un mois on le citera dans

tout Paris pour son étourderie.»

«Je crois plutôt, madame, répondit Florvel, que je lui devrai la gloire

de devenir raisonnable. L'honneur qu'il a de vous connoître, les

conseils de M. de Vignoral, le mettent à l'abri de ma séduction, sans me

donner la même assurance contre son exemple.»

«Qu'en pensez-vous, Frédéric»? me dit madame de Sponasi.

«Moi, madame? J'ai appris ce matin que l'amabilité et la raison vont si

bien ensemble, qu'il ne vous est pas permis de vouloir les séparer.»

«Vous ne vous doutez peut-être pas que c'est à moi qu'un pareil

compliment s'adresse», dit madame de Sponasi en se tournant vers M. de

Vignoral, qui n'avoit pas cessé de me regarder. Il soutint la

conversation sur le même ton de légéreté, et me prouva, sans effort,

qu'il pouvoit être aimable par tout autre part que chez lui.

«Allez, mes enfans, nous dit madame de Sponasi; vous n'êtes pas venus au

spectacle pour entendre le radotage d'une vieille femme, et je vous

tiens quittes de votre complaisance.»

Florvel l'assura qu'il mettroit toujours au nombre de ses momens les

mieux employés, ceux où il auroit l'honneur d'être admis à lui faire la

cour.--«Vraiment? s'écria-t-elle.--Vous n'en doutez pas, madame.--Je

crois sérieusement qu'il devient raisonnable, me dit-elle. Je vous en

fais mon compliment, Frédéric: votre entrée dans le monde date par une

conversion. Messieurs, si vous n'avez pas d'engagement pour ce soir, je

vous invite à souper». Nous la saluâmes, et nous retournâmes nous placer

au balcon au-dessous de sa loge. M. de Vignoral y resta pendant l'acte

entier. Que j'aurois voulu tenir la place qu'il avoit laissée vide! Oh!

combien étoit jolie la femme qu'il négligeoit pour causer avec madame de

Sponasi! Encore une fois, ce ne pouvoit être celle qu'on lui destinoit.

Quand il quitta ma protectrice, il me fit signe de venir à lui; et, me

prenant par la main, il me dit qu'il vouloit me présenter aux dames avec

lesquelles il étoit. Le coeur me battit bien fort.

«Je vous amène un élève de la philosophie, leur dit-il pendant que je

les saluois. Si j'avois à ma disposition cent jeunes gens pareils pour

prêcher les véritables principes, je pense, mesdames, que votre sexe

nous disputeroit la gloire de les adopter.»

La femme à figure commune me fit un salut d'assez mauvaise grâce; la

jolie me regarda en riant. Quelle physionomie piquante!

«Voici, mademoiselle, lui dit M. de Vignoral, le jeune homme dont je

vous ai parlé; il a l'esprit sérieux, et j'espère que vous n'aurez qu'à

vous louer de ses procédés. J'en pensois déjà beaucoup de bien; madame

de Sponasi vient de m'en parler avec le plus grand éloge.»

Elle me regarda encore en riant. Je m'assis derrière elle; et chaque

fois que je me hasardai à lui adresser la parole, elle se contenta de me

regarder et de rire. J'avois entièrement oublié Florvel: au bout d'un

quart d'heure, je le cherchai des yeux à la place ou je l'avois laissé;

il n'y étoit plus. Enfin je l'apperçus aux troisièmes, tête-à-tête avec

une femme dont l'ensemble, au premier coup d'oeil, excitoit l'admiration:

ce n'étoit ni sa figure, ni sa taille, ni ses graces, que l'on admiroit;

c'étoit un art si étonnant dans sa toilette, qu'en la voyant avec

Florvel, il étoit impossible de ne pas regarder cette loge comme le

sanctuaire de la mode, elle pour son sexe, lui pour le sien.

À la fin de la première pièce, il vint me rejoindre, et nous sortîmes du

spectacle pour nous promener.

«Quelle figure intéressante! me dit Florvel.--Et quelle taille svelte,

mon ami!--Comme ses yeux expriment ce qui se passe dans son ame!--Comme

elle a l'air spirituel quand elle rit!--Tu l'as vue rire,

Frédéric?--Bien des fois, en me regardant.--Elle t'a regardé?--Oui,

souvent.--C'est singulier. Tout le temps que j'ai causé avec madame de

Folleville, j'ai cru la voir fixer les yeux sur notre loge avec une

inquiétude qui m'a pénétré l'ame.--Je ne l'ai pas remarqué.--Moi, je

t'en réponds. Elle souffre.--Quelle fantaisie aussi de la sacrifier par

un mariage aussi ridicule!--Frédéric!--Mon ami.--En quoi donc ce mariage

te paroît-il si ridicule?--En tout. Une femme vive, enjouée, jeune,

riche, obligée de passer sa vie avec un homme qui ne l'aimera

jamais!--Qui ne l'aimera jamais!--Non, Florvel: il n'aime que sa

réputation; il est tyran, maussade dans l'intérieur de sa maison: une

maxime philosophique le séduira bien plus que tous les charmes de son

épouse.»

Florvel se mit à rire de toutes ses forces. «Et de qui diable me

parles-tu? s'écria-t-il. Je croyois qu'il étoit question de mademoiselle

de Nangis». Mon sérieux ne tint pas contre la gaieté de notre quiproquo:

je parlois de l'épouse promise à M. de Vignoral, et Florvel de celle

qu'il refusoit.

«Tu aimes donc mademoiselle de Nangis? lui dis-je.--Oui, vraiment.--Tu

n'aimes donc plus madame de Folleville?--Si, mon ami.--Laquelle du moins

préfères-tu?--J'aime plus mademoiselle de Nangis; mais je suis plus aimé

de madame de Folleville.--Ainsi tu vas te brouiller avec ta famille,

perdre un établissement avantageux, t'exposer à des regrets, par

faiblesse.--Que ferois-tu à ma place?--Je n'hésiterois pas un instant;

j'épouserois mademoiselle de Nangis.--Mais, Frédéric, figure-toi le

désespoir de madame de Folleville; je te le répète, elle est capable de

se perdre, de tout sacrifier, plutôt que de renoncer à moi. Ce n'est

point une coquette qu'une liaison nouvelle puisse dédommager; j'ai eu le

temps de la connoître, d'apprécier sa sensibilité: je la juge d'autant

mieux maintenant, que je voudrais en vain me dissimuler à moi-même que

je n'en suis plus amoureux. Ce qui me retient, Frédéric, ce qui

retiendrait tout homme à ma place, à moins qu'il ne fût un fat, c'est la

certitude d'en être aimé. Comment de sang froid plonger dans la douleur

une femme dont on n'a qu'à se louer? comment voir baignés de pleurs des

yeux dans lesquels on n'a apperçu jusqu'alors que la joie, le plaisir,

et cette douce sérénité, compagne de l'amour heureux? Dis-moi, aurois-tu

ce courage?--Non, Florvel, jamais.--Cependant renoncer à mademoiselle de

Nangis, qui me promet à la fois autant de bonheur que j'en peux espérer

dans le cours de ma vie; de l'esprit, des talens, un coeur ingénu et

sensible, une fortune immense; refuser tout cela, et me perdre auprès de

ma famille: à ma place, le ferois-tu, Frédéric?--Non, mon ami,

jamais.--Quel parti prendrois-tu donc?--Je t'imiterois; je demanderois

des conseils de manière à ce qu'il fût impossible de m'en donner un qui

me convînt. Réponds-moi: si tu pouvois rompre sans éclat avec madame de

Folleville, le ferois-tu?--Sans hésiter.--Eh bien! permets-moi de

confier ton embarras à un ami qui jusqu'à présent ne m'a donné que

d'excellens conseils.--Quel est cet ami?--Je ne peux le nommer. Dis-moi

seulement si cela t'arrange.--Oui, quoique j'en pressente l'inutilité.»

Nous rentrâmes au spectacle comme il alloit finir; nous abordâmes madame

de Sponasi à la sortie de sa loge. Elle prit le bras de Florvel, et je

marchai à ses côtés. Nous rencontrâmes dans le vestibule M. de Florvel

le père, qui parut satisfait de voir son fils en si bonne société.

Mademoiselle de Nangis le salua de manière à lui prouver qu'elle étoit

reconnaissante de ne pas le trouver avec madame de Folleville. Cette

dame passa un moment après; la foule des élégans se pressoit autour

d'elle: un sourire qu'elle adressa à Florvel sembloit lui dire: «Ne

craignez rien». M. de Vignoral vint ensuite avec les dames de sa

société, et présenta son épouse future à ma bienfaitrice. Cette jeune

personne avoit alors un air si modeste et si ingénu, que je crus qu'elle

possédoit deux physionomies entièrement différentes, mais toutes deux

faites pour inspirer l'amour. On l'admiroit dans son ingénuité, on

l'adoroit dans son sourire agaçant. Comme Florvel donnoit le bras à

madame de Sponasi, j'étois un peu derrière elle, et j'entendois presque

toutes les personnes qui passoient la nommer, parler de son esprit, de

la protection qu'elle accordoit aux arts, de sa générosité; en un mot, à

soixante ans passés, madame de Sponasi avoit réussi à conserver la

célébrité qu'elle n'avoit due jadis qu'à ses charmes. Elle en jouissoit

sans doute avec délices; car un de ses domestiques l'avoit plusieurs

fois avertie que sa voiture l'attendoit, et elle ne se pressoit pas.

Enfin nous partîmes.

Frédéric · 第 16 / 76 题