_Seconde visite de Philippe._
En m'éveillant le lendemain, ma première pensée fut pour le manuscrit du
grand homme; je me promis très-sérieusement de lui consacrer la matinée:
mais j'avois oublié que j'attendois mon tailleur. Il vint; je passai une
heure avec lui, tant à contrôler ce qu'il m'apportoit, qu'à lui donner
des ordres précis sur ce qu'il avoit à me livrer. Il fut étonné des
connoissances que j'avois acquises depuis deux jours; il ignoroit que
j'avois été la veille à l'Opéra. Quand il fut parti, je restai encore
long-temps à considérer mes habits; enfin la vanité l'emporta, je ne pus
résister au désir de m'habiller. Adieu le manuscrit: comment rester en
place dans l'équipage où j'étois? J'allois me promener uniquement pour
me montrer, quand je reçus un billet de Philippe. Il m'envoyoit
l'adresse d'une académie d'équitation, et me prévenoit qu'il viendroit
me voir dans l'après-midi. Je pris une voiture, et j'allai au manége:
j'y fus accueilli avec amitié par les jeunes gens qui s'y trouvoient; et
moi, qui, quatre jours avant, ne connoissois que le curé de Mareil,
j'aurois pu me vanter d'être alors lié avec les plus aimables cavaliers
de Paris. Pour un jeune homme qui craint la solitude, c'est une grande
ressource que le manége.
En rentrant, je trouvai madame Leblanc qui me guettoit: elle m'avertit
que M. de Vignoral m'avoit demandé plusieurs fois avec humeur; qu'il
étoit même monté dans mon appartement, et que lorsqu'il étoit descendu,
il paroissoit fort en colère. Je sentis combien j'avois eu tort de ne
pas fermer mon bureau, puisque cette négligence lui avoit donné la
certitude que je n'avois encore rien fait. Je me promis de nouveau de
réparer le temps perdu. M. de Vignoral ne devoit revenir que le soir, et
je croyois, moi, ne plus sortir.
Philippe vint comme il me l'avoit écrit; il me félicita sur le
changement qui s'étoit déjà opéré en moi, et me prédit que si je sentois
l'importance de plaire, sans me laisser emporter par la fatuité, je
ferois promptement mon chemin. «Êtes-vous toujours décidé, me dit-il, à
me regarder comme un ami?--Plus que jamais, Philippe. Qu'elle idée
avez-vous donc de moi, si vous croyez que je puisse oublier si vite
l'intérêt que vous m'avez témoigné?--Promettez-moi donc que vous
n'aurez jamais rien de caché pour moi.--Je vous le promets, Philippe, à
condition que vous n'aurez pas non plus de secrets pour Frédéric.--Cela
est impossible, monsieur. Dans tout ce qui a rapport à votre naissance,
je ne sais que ce que vos parens ont bien voulu m'apprendre; et s'ils
m'ont livré leur confiance sous la condition de ne la trahir jamais, que
penseriez-vous de moi si je violois un pareil engagement?--Vous
m'étonnez, Philippe; vos airs, vos discours, ne sont pas d'un homme de
votre état: la première fois que je vous ai vu, j'ai douté de la vérité
de ce que vous me disiez à ce sujet. Comment se peut-il que vous ayez
tant de sensibilité, de noblesse même, dans une pareille condition? Et
si vous vous êtes senti au-dessus, ce que je crois, comment n'avez-vous
pas cherché à en sortir?--Je vous répondrai franchement dans tout ce
qui aura rapport à moi, mon cher Frédéric (pardonnez-moi cette
expression que la plus vive amitié m'inspire, et qui ne m'échappera
jamais qu'entre nous). Je vous avoue que je suis flatté de votre
question; elle me prouve que vous vous êtes occupé de moi, et que vous
cherchez à justifier dans vos propres idées le sentiment dont vous
m'honorez.
«Une éducation trop au-dessus de mon état me perdit. Je suis fils de
paysans pauvres; à leur mort, je vins chercher à Paris ce qu'on appelle
fortune, c'est-à-dire le moyen d'exister. Quelques dons que j'avois
reçus de la nature ne servirent qu'à me faciliter la route des plaisirs;
bientôt je fus obligé d'entrer au service. Vous vîtes le jour, et
personne ne pénétra le secret de votre naissance, excepté madame de
Sponasi et votre mère, votre père et moi. Des événemens que je ne peux
vous apprendre ne vous ont laissé d'autre appui que madame la baronne.
Elle est maîtresse de votre secret; c'est d'elle seule que vous pouvez
attendre votre fortune, et la révélation d'un mystère qui nous perdroit
tous deux si je le trahissois.
«Quand vous vîntes au monde, je vous pressai le premier dans mes bras;
c'est moi qui vous portai à Mareil; c'est d'après mon conseil que madame
de Sponasi vous fit recommander au curé par M. de Vignoral. Je peux vous
avouer deux choses qui ne vous seront point indifférentes: la première,
que le service que je vous rendis avant que vous pussiez l'apprécier,
m'inspira pour vous l'amitié d'un père, et que ce sentiment fut si vif,
que je jurai de vous consacrer mon existence; la seconde, que, pour
m'acquitter de cet engagement, je restai chez madame la baronne, qui
n'étoit pas favorablement disposée pour vous. J'ai pris de l'ascendant
sur elle, dans l'intention de vous être utile; c'est à votre conduite
maintenant d'achever mon ouvrage.»
«--En vérité, Philippe, je serois accablé de la reconnoissance que je
vous dois, si je ne trouvois un plaisir que je ne peux définir à vous
devoir beaucoup. Croyez-vous que madame de Sponasi me nomme un jour mes
parens?--Je ne le crois pas.--Pourrai-je les connoître sans son secours
ou sans le vôtre?--Jamais.--Je dépends donc entièrement de cette femme,
qui, sans Philippe, m'auroit abandonné?--Oui; mais je soupçonne que si
elle ne cédoit qu'à mes prières, intérieurement elle n'étoit pas fâchée
d'être sollicitée.--M. de Vignoral ne sait donc pas qui je
suis?--Non.--Suis-je gentilhomme?--Conduisez-vous comme si vous
l'étiez, puisque toujours les hommes ne valent qu'en proportion de ce
qu'ils s'estiment.--Mes parens sont ils morts?--Je ne peux vous
répondre.--Une dernière question, Philippe. Si mon sort se décidoit
d'une manière avantageuse, que voudriez-vous de moi?--Rien, que de vous
savoir heureux.--Si tout le monde m'abandonnoit, Philippe, que
pourriez-vous pour moi?--Vous sacrifier ma vie si elle vous étoit
nécessaire.--Encore une fois, sur quoi repose le sentiment qui vous
attache au sort d'un infortuné pour qui tout vous seroit possible, et
qui ne peut rien pour vous?--Sur mon devoir.--Votre devoir?--Ne vous
ai-je pas dit qu'à votre naissance j'ai juré à votre père de ne jamais
vous abandonner? Tant que vous m'aimerez, mon cher Frédéric, ce devoir
sera bien facile à remplir: si jamais vous me méprisiez....--Philippe,
j'en suis incapable: eh! que suis-je moi même pour m'élever jusqu'à la
fierté? Si les obligations que l'honnête homme contracte l'enchaînent
jusqu'à ce qu'ils les aient acquittées, ma reconnoissance sera
éternelle.»
«Vous n'osez cependant, me dit-il, me promettre de n'avoir rien de caché
pour moi: est-ce qu'une semblable promesse vous coûteroit?--Non,
Philippe, et je vous la fais du plus profond de mon coeur.»
Son intention étant de passer la soirée avec moi, il me proposa de me
mener à une petite maison de madame de Sponasi, située aux barrières.
J'acceptai avec empressement; et, après avoir visité ce séjour dont le
dieu des arts sembloit avoir été l'architecte, nous passâmes dans le
jardin.