CHAPITRE VII.

_Seconde visite de Philippe._

En m'éveillant le lendemain, ma première pensée fut pour le manuscrit du

grand homme; je me promis très-sérieusement de lui consacrer la matinée:

mais j'avois oublié que j'attendois mon tailleur. Il vint; je passai une

heure avec lui, tant à contrôler ce qu'il m'apportoit, qu'à lui donner

des ordres précis sur ce qu'il avoit à me livrer. Il fut étonné des

connoissances que j'avois acquises depuis deux jours; il ignoroit que

j'avois été la veille à l'Opéra. Quand il fut parti, je restai encore

long-temps à considérer mes habits; enfin la vanité l'emporta, je ne pus

résister au désir de m'habiller. Adieu le manuscrit: comment rester en

place dans l'équipage où j'étois? J'allois me promener uniquement pour

me montrer, quand je reçus un billet de Philippe. Il m'envoyoit

l'adresse d'une académie d'équitation, et me prévenoit qu'il viendroit

me voir dans l'après-midi. Je pris une voiture, et j'allai au manége:

j'y fus accueilli avec amitié par les jeunes gens qui s'y trouvoient; et

moi, qui, quatre jours avant, ne connoissois que le curé de Mareil,

j'aurois pu me vanter d'être alors lié avec les plus aimables cavaliers

de Paris. Pour un jeune homme qui craint la solitude, c'est une grande

ressource que le manége.

En rentrant, je trouvai madame Leblanc qui me guettoit: elle m'avertit

que M. de Vignoral m'avoit demandé plusieurs fois avec humeur; qu'il

étoit même monté dans mon appartement, et que lorsqu'il étoit descendu,

il paroissoit fort en colère. Je sentis combien j'avois eu tort de ne

pas fermer mon bureau, puisque cette négligence lui avoit donné la

certitude que je n'avois encore rien fait. Je me promis de nouveau de

réparer le temps perdu. M. de Vignoral ne devoit revenir que le soir, et

je croyois, moi, ne plus sortir.

Philippe vint comme il me l'avoit écrit; il me félicita sur le

changement qui s'étoit déjà opéré en moi, et me prédit que si je sentois

l'importance de plaire, sans me laisser emporter par la fatuité, je

ferois promptement mon chemin. «Êtes-vous toujours décidé, me dit-il, à

me regarder comme un ami?--Plus que jamais, Philippe. Qu'elle idée

avez-vous donc de moi, si vous croyez que je puisse oublier si vite

l'intérêt que vous m'avez témoigné?--Promettez-moi donc que vous

n'aurez jamais rien de caché pour moi.--Je vous le promets, Philippe, à

condition que vous n'aurez pas non plus de secrets pour Frédéric.--Cela

est impossible, monsieur. Dans tout ce qui a rapport à votre naissance,

je ne sais que ce que vos parens ont bien voulu m'apprendre; et s'ils

m'ont livré leur confiance sous la condition de ne la trahir jamais, que

penseriez-vous de moi si je violois un pareil engagement?--Vous

m'étonnez, Philippe; vos airs, vos discours, ne sont pas d'un homme de

votre état: la première fois que je vous ai vu, j'ai douté de la vérité

de ce que vous me disiez à ce sujet. Comment se peut-il que vous ayez

tant de sensibilité, de noblesse même, dans une pareille condition? Et

si vous vous êtes senti au-dessus, ce que je crois, comment n'avez-vous

pas cherché à en sortir?--Je vous répondrai franchement dans tout ce

qui aura rapport à moi, mon cher Frédéric (pardonnez-moi cette

expression que la plus vive amitié m'inspire, et qui ne m'échappera

jamais qu'entre nous). Je vous avoue que je suis flatté de votre

question; elle me prouve que vous vous êtes occupé de moi, et que vous

cherchez à justifier dans vos propres idées le sentiment dont vous

m'honorez.

«Une éducation trop au-dessus de mon état me perdit. Je suis fils de

paysans pauvres; à leur mort, je vins chercher à Paris ce qu'on appelle

fortune, c'est-à-dire le moyen d'exister. Quelques dons que j'avois

reçus de la nature ne servirent qu'à me faciliter la route des plaisirs;

bientôt je fus obligé d'entrer au service. Vous vîtes le jour, et

personne ne pénétra le secret de votre naissance, excepté madame de

Sponasi et votre mère, votre père et moi. Des événemens que je ne peux

vous apprendre ne vous ont laissé d'autre appui que madame la baronne.

Elle est maîtresse de votre secret; c'est d'elle seule que vous pouvez

attendre votre fortune, et la révélation d'un mystère qui nous perdroit

tous deux si je le trahissois.

«Quand vous vîntes au monde, je vous pressai le premier dans mes bras;

c'est moi qui vous portai à Mareil; c'est d'après mon conseil que madame

de Sponasi vous fit recommander au curé par M. de Vignoral. Je peux vous

avouer deux choses qui ne vous seront point indifférentes: la première,

que le service que je vous rendis avant que vous pussiez l'apprécier,

m'inspira pour vous l'amitié d'un père, et que ce sentiment fut si vif,

que je jurai de vous consacrer mon existence; la seconde, que, pour

m'acquitter de cet engagement, je restai chez madame la baronne, qui

n'étoit pas favorablement disposée pour vous. J'ai pris de l'ascendant

sur elle, dans l'intention de vous être utile; c'est à votre conduite

maintenant d'achever mon ouvrage.»

«--En vérité, Philippe, je serois accablé de la reconnoissance que je

vous dois, si je ne trouvois un plaisir que je ne peux définir à vous

devoir beaucoup. Croyez-vous que madame de Sponasi me nomme un jour mes

parens?--Je ne le crois pas.--Pourrai-je les connoître sans son secours

ou sans le vôtre?--Jamais.--Je dépends donc entièrement de cette femme,

qui, sans Philippe, m'auroit abandonné?--Oui; mais je soupçonne que si

elle ne cédoit qu'à mes prières, intérieurement elle n'étoit pas fâchée

d'être sollicitée.--M. de Vignoral ne sait donc pas qui je

suis?--Non.--Suis-je gentilhomme?--Conduisez-vous comme si vous

l'étiez, puisque toujours les hommes ne valent qu'en proportion de ce

qu'ils s'estiment.--Mes parens sont ils morts?--Je ne peux vous

répondre.--Une dernière question, Philippe. Si mon sort se décidoit

d'une manière avantageuse, que voudriez-vous de moi?--Rien, que de vous

savoir heureux.--Si tout le monde m'abandonnoit, Philippe, que

pourriez-vous pour moi?--Vous sacrifier ma vie si elle vous étoit

nécessaire.--Encore une fois, sur quoi repose le sentiment qui vous

attache au sort d'un infortuné pour qui tout vous seroit possible, et

qui ne peut rien pour vous?--Sur mon devoir.--Votre devoir?--Ne vous

ai-je pas dit qu'à votre naissance j'ai juré à votre père de ne jamais

vous abandonner? Tant que vous m'aimerez, mon cher Frédéric, ce devoir

sera bien facile à remplir: si jamais vous me méprisiez....--Philippe,

j'en suis incapable: eh! que suis-je moi même pour m'élever jusqu'à la

fierté? Si les obligations que l'honnête homme contracte l'enchaînent

jusqu'à ce qu'ils les aient acquittées, ma reconnoissance sera

éternelle.»

«Vous n'osez cependant, me dit-il, me promettre de n'avoir rien de caché

pour moi: est-ce qu'une semblable promesse vous coûteroit?--Non,

Philippe, et je vous la fais du plus profond de mon coeur.»

Son intention étant de passer la soirée avec moi, il me proposa de me

mener à une petite maison de madame de Sponasi, située aux barrières.

J'acceptai avec empressement; et, après avoir visité ce séjour dont le

dieu des arts sembloit avoir été l'architecte, nous passâmes dans le

jardin.

Frédéric · 第 13 / 76 题