CHAPITRE VIII.

_Portraits de société._

«Je vous ai promis, me dit Philippe, des renseignemens sur les personnes

qu'il vous importe de connoître. Je vais commencer par votre

protectrice.

«Madame de Sponasi a été belle. Veuve à vingt-cinq ans, elle mena une

vie fort libre, sans être scandaleuse. Le choix de ses amis, ses succès

à la cour, des bouffées d'esprit, et l'art de ménager toutes les femmes,

lui firent une réputation brillante, dont vous entendrez parler dans le

monde. Quand elle avoua elle-même approcher de la quarantaine, elle

avoit quelques années de plus; c'est l'âge où une femme riche et titrée

a l'habitude de se faire une nouvelle manière de vivre. Autrefois

l'usage étoit de se jeter dans la dévotion; et, à l'époque dont je vous

parle, il falloit encore une espèce de courage pour s'en dispenser.

Madame de Sponasi balança un an. Deux jours par semaine elle donnoit à

dîner à des prélats et aux hommes les plus marquans dans l'église; deux

autres jours elle recevoit les hommes de lettres en réputation, et les

philosophes en titre; le soir nous avions quelquefois des artistes. Les

artistes en général ne cherchent que les plaisirs, des admirateurs et

des protecteurs: aussi sont-ils sans conséquence, et nous les recevons

toujours. Il n'en est pas de même des prêtres et des philosophes; chacun

cherche à gagner à son corps ceux qui peuvent lui donner de l'éclat.

Jeter madame de Sponasi dans la dévotion ou dans la philosophie, étoit

un véritable coup de parti. Les prêtres s'y prirent mal. Elle est foible

de caractère, et aime le plaisir; l'austérité l'effraya. Les prélats

petits-maîtres essayèrent à leur tour de la convertir. Je vous ai parlé

de ses bouffées d'esprit; elle les tourna en ridicule avec les mêmes

argumens dont la sévérité lui avoit fait peur. Les philosophes, plus

adroits, flattèrent ses passions, applaudirent à ses saillies,

répétèrent ses bons mots, lui prêchèrent une morale si commode, qu'elle

en fut séduite. Sa porte fut fermée à tous les ecclésiastiques; et cette

même femme qui avoit pensé sérieusement à faire son salut, se déclara

hautement pour la philosophie, et se fit une religion de ne pas croire

en Dieu. Cela vous paroît extraordinaire; mais c'est une mode qui passe

du boudoir dans le salon, du salon dans l'antichambre, de l'antichambre

dans toutes les classes du peuple.

«Ne parlez donc jamais de la Divinité devant votre protectrice, et riez

des traits hardis qu'elle lance à tout instant contre le ciel. Pour un

jeune homme élevé par un curé, l'effort est pénible; mais, dans quinze

jours, je vous prédis que vous vous y prêterez de bonne grâce.--Moi,

Philippe?--Vous, monsieur. Je vous le répète, c'est la mode; et la

crainte seule du ridicule suffiroit pour vous amener promptement à ce

point. Est-il rien, d'ailleurs, de plus aimable qu'une doctrine qui,

brisant le frein des passions, permet de se livrer à tous les écarts de

l'imagination? Pourvu que vous parliez avec esprit de vos devoirs, on

vous pardonnera de les négliger: les connoître et s'en dispenser, voilà

le _nec plus ultrà_ de la philosophie.»

«Je crois, Philippe, que vous exagérez, et qu'il y a parmi les

philosophes des hommes estimables.»

«S'il y en a! s'écria-t-il; beaucoup plus qu'on ne se l'imagine: mais

ceux-là n'en prennent pas le titre; ils le méritent, et c'est le public

qui le leur accorde. On peut diviser ceux qui viennent chez nous en

trois classes: les charlatans, les dupes, et les véritables amis de

l'humanité. Pour vous donner une idée juste des charlatans et des dupes,

je vais vous conter une anecdote sur deux personnages que tous

rencontrerez souvent chez madame de Sponasi. Je tiens quelques détails

du secrétaire de l'un d'eux, garçon rempli d'esprit, et qui doit sa

fortune aux soins qu'il met à cacher à tout le monde des talens dont il

pare un sot.

«M. de Parvis est petit de taille, de génie et de santé. À vingt ans,

de petits yeux, une petite bouche, un petit nez, un petit menton rond,

lui composoient une petite figure fort aimable. De petits calembourgs en

eussent fait le héros des petites sociétés, si l'ennui qui le suivoit

par-tout ne lui eût inspiré le désir de viser à la célébrité. Pour un

homme riche, et il l'est, il y a beaucoup de manières d'être célèbre; il

les essaya toutes. Il fit tant de folies pour faire parler de lui, qu'il

fut obligé de quitter le service, et de ne plus paroître à la cour.

C'est alors qu'il s'annonça publiquement comme ennemi des préjugés: il

croyoit s'y soustraire; il ne bravoit que la décence.

«Il fréquenta les hommes de lettres, et fut accueilli dans la maison de

M. Sentencis. M. Sentencis est roturier, riche et avare; il desiroit

s'allier à la noblesse, et marier sa fille sans bourse délier; il

cherchoit un sot à prétention; M. de Parvis lui parut mériter la

préférence. Il répéta si souvent devant lui qu'il n'accorderoit la main

de sa fille qu'à un partisan de la bonne cause, un véritable philosophe,

un grand homme, que lorsque M. de Parvis la demanda et l'obtint, il se

crut irrésistiblement un partisan de la bonne cause, et un véritable

philosophe, et un grand homme. Pour dot, M. de Sentencis lui dédia un de

ses ouvrages: aussi furent-ils tous les deux satisfaits, l'un d'avoir

marié sa fille à bon marché, l'autre de passer à la postérité à l'aide

d'une épître dédicatoire.

«Depuis que l'immortalité pèse sur M. de Parvis, il est devenu grave: il

parle peu, mais il écoute avec attention: il n'écrit plus, mais c'est

dans sa maison que les grandes réunions se tiennent; il paroît présider

les hommes au premier mérite--ce qui se dit chez lui, il croit l'avoir

dit; les ouvrages qu'on y lit, et sur lesquels on le consulte, il croit

les avoir faits: dupe de son amour propre et des flagorneries, de ceux

qui, entre eux, l'apprécient à sa juste valeur, il est malheureux sans

oser en approfondir la cause; c'est une victime dévouée, qui, semblable

aux vieilles religieuses, pense alléger le poids de ses chaînes en

faisant de nouvelles conquêtes à l'ordre. C'est une preuve vivante pour

quiconque a lu dans son ame, qu'un sot peut quelquefois être célèbre, et

que sottise et célébrité forment le plus cruel supplice auquel les

hommes d'esprit puissent condamner les dupes dont ils ont besoin.

«La situation de madame de Sponasi a beaucoup de rapports avec celle de

M. de Parvis; car elle ne crie bien fort contre Dieu que par la peur

qu'elle a du diable. Cependant elle conserve avec ceux qui l'ont

séduite, ce ton de supériorité qui convient à son nom et au rôle

brillant qu'elle a joué dans le monde: c'est un enfant de la

philosophie, il est vrai; mais c'est un enfant gâté, dont la mère est

obligée de supporter les caprices, dans la crainte d'une rupture dont

l'éclat lui seroit désagréable. Personne n'a d'empire sur ses volontés,

excepté.... Devinez.--M. de Vignoral? lui dis-je.--Oh! non, c'est elle

qui a commencé sa réputation; elle lui commande quelquefois, et ne lui

cède jamais.--Qui donc la gouverne?--Moi, me répondit Philippe; moi, qui

connois mieux qu'elle le fond de son caractère. Elle ne s'intéresse à

vous que dans l'espoir que vous vous distinguerez dans le monde par

votre esprit; applaudissez au sien, et vous pourrez vous dispenser d'en

avoir. Elle vous répétera sans cesse que tout le mérite d'un homme est

dans ses connoissances; mais si votre figure lui plaît, si votre

tournure lui rappelle le temps où la foule s'atteloit à son char, la

première impression décidera l'amitié qu'elle prendra pour vous. Entre

ses idées et ses sensations, le contraste est frappant: elle dit d'un

homme laid et spirituel, qu'il l'amuse, et elle bâille; elle dit d'un

bel homme ignorant, qu'il l'ennuie, et elle sourit. C'est une coquette

dont l'imagination rêve sagesse, et dont le coeur tient toujours à ses

vieilles habitudes. Choisissez, ou de lui plaire assez au premier abord

pour qu'elle prenne votre parti contre M. de Vignoral, ou de plaire en

même temps à lui et à elle, de manière que les louanges qu'il vous

donnera justifient la première opinion qu'elle prendra de vous.»

«Mon parti est pris, Philippe: plaire à l'un et à l'autre ne me paroît

pas impossible. M. de Vignoral est en colère contre moi, je le sais;

mais je ferai tout mon possible pour l'appaiser, et dorénavant je

travaillerai de manière à m'éviter ses reproches.»

Je contai à Philippe la cause du mécontentement du grand homme, et

comment je croyois faire ma paix; il m'indiqua un moyen plus sûr.

Lorsque je rentrai, il étoit trop tard pour songer au fameux manuscrit;

mais, suivant l'usage, je lui promis mes soins pour le lendemain.

M. de Vignoral me fit appeler si matin, que j'étois encore au lit quand

on vint me dire qu'il me demandoit. Je me levai à la hâte, et je

descendis.

«Avez-vous travaillé?--Non, monsieur.--Avez-vous seulement ouvert vos

livres?--Non, monsieur.--Qu'avez-vous donc fait depuis votre

arrivée?--Je n'ose vous le dire, de crainte de vous déplaire.--Parlez,

parlez; je n'ai pas de temps à perdre. Qu'avez-vous fait?--Monsieur, je

crains...--Parlez, vous dis-je, ou montez dans votre chambre, et

rapportez-moi mon manuscrit. Je ne sais quelle sotte complaisance m'a

engagé à le confier à un... Parlerez-vous, monsieur? me direz-vous

comment vous avez employé votre temps?--Monsieur, avant de copier, j'ai

voulu essayer de lire votre écriture.--Et vous n'avez pu y réussir? Je

m'en étois douté.--Pardonnez-moi, monsieur.--Eh bien! monsieur?--Eh

bien! monsieur, en lisant la première page, j'ai été entraîné à la

seconde, de la seconde à la troisième, et ainsi de suite, jusqu'à ce que

l'heure du dîner m'appelât.--Après, Frédéric.--Après dîner, monsieur, je

n'ai pu résister au désir de continuer: le lendemain de même. Je suis

bien avancé dans ma lecture: mais j'avoue que j'ai eu tort; mon devoir

étoit de copier, puisque vous l'aviez ordonné ainsi.--Certainement; mais

j'aurois dû le prévoir, car vous annoncez de l'intelligence, et je

conçois facilement le sentiment qui vous a maîtrisé. Il faut être

indulgent pour la jeunesse: à votre âge, j'en aurois fait autant.

Asseyez-vous donc, continua-t-il en souriant; nous n'avons pas encore

causé ensemble». Je poussai un siége près du sien, en répétant tout bas:

Philippe, Philippe, je te devrai l'amitié de tout le monde.

«C'est un ouvrage bien sérieux cependant, reprit M. de Vignoral; et

puisqu'il vous a intéressé à ce point, il faut que vous ayez

naturellement l'esprit juste. Avez-vous tout compris également?--Non,

monsieur; plusieurs passages m'ont paru au-dessus de mon

intelligence.--Je le crois.--Mais je me suis dit: En les copiant,

j'aurai plus de temps pour les approfondir. Je lisois si vite!--Mauvaise

manière, monsieur. Qu'on dévore un roman, qu'on soit pressé d'arriver au

dénouement, rien de plus naturel; mais quand on tient une de ces

conceptions profondes, destinées à développer les progrès de

l'entendement humain, il faut s'appesantir sur chaque phrase. Ce n'est

pas assez de lire, il faut comprendre, et voilà la difficulté.--Oui,

monsieur.--Avez-vous déjà été chez votre protectrice?--Pas encore; mais

j'ai vu Philippe.--Qu'est-ce que c'est que Philippe?--C'est le

valet-de-chambre de madame de...--Ah! oui, un fat qui singe le grand

seigneur; je ne sais comment elle peut garder si long-temps un homme

pareil à son service. Que vous a-t-il dit?--Des choses, monsieur, qui me

font de la peine. Madame de Sponasi veut que je vous sois soumis; rien

ne me sera plus facile: mais elle exige aussi que je me livre à tous les

talens agréables dont tous ayez blâmé l'usage.--Que voulez-vous, mon

cher Frédéric? Puisque vous dépendez d'elle, il faut la satisfaire. La

femme la plus philosophe est toujours femme, vous en ferez bientôt

l'expérience: et quel empire la frivolité n'a telle pas sur ce sexe

léger! Les talens seraient dangereux pour tous s'ils devenoient votre

seule occupation; mais avec le genre d'esprit que vous annoncez, je suis

sûr qu'ils ne vous séduiront jamais. Allez, mon ami, allez travailler.»

Je remontai les escaliers quatre à quatre; j'entrai dans ma chambre en

sautant; j'y trouvai... Qui, mon cher lecteur? M. Léger, le maître de

danse. Je le pris par les mains, et je lui rendis bien gaiement la

première leçon que j'en avois reçue. Si je ne lui fis pas faire des

pirouettes sévères et des contre-temps d'une exécution finie, je lui

communiquai du moins la joie qui m'agitoit.

«Comment diable, monsieur! vous êtes leste comme un daim, et vous avez

dans les jarrets une souplesse qui me prouve que vous vous êtes

exercé.--J'ai fait plus, monsieur Léger; j'ai été à l'Opéra.--Vous avez

donc maintenant une idée de cet art étonnant dont je vous démontrerai

les véritables principes? Quand vous les connoîtrez, vous serez surpris

de trouver un langage parfaitement intelligible, dans des danses où le

vulgaire ne voit que des hommes qui sautent». Si M. Léger avoit raison,

cessons d'être surpris de ce que les fameux danseurs dont parle

l'histoire romaine ont fait passer leur bêtise en proverbe: quand on a

tant d'idées dans les jambes, on peut négliger d'en meubler sa tête.

C'est la faute du vulgaire qui ne les entend pas.

Frédéric · 第 14 / 76 题