_J'ai bien autre chose à faire._
Levé de grand matin, déjà mes plumes étoient taillées; je me plaçois à
mon bureau, quand je vis entrer un grand homme sec, mis avec la propreté
la plus recherchée, et qu'à ses révérences méthodiques j'aurois reconnu
pour un maître de danse si j'avois eu plus d'habitude du monde. Il ne
m'avoit pas encore parlé, et déjà j'aurois pu croire que j'avois pris ma
première leçon; car la politesse m'obligeoit à lui rendre tous les
saluts qu'il me faisoit, et il m'en fit beaucoup, m'examinant chaque
fois avec plus d'attention.
«Monsieur n'a pas encore reçu les premiers principes, me dit-il en
m'adressant une nouvelle révérence: j'en suis charmé; j'aime mieux
commencer mes élèves que de les trouver imbus d'idées fausses sur un art
que beaucoup de gens professent, et dont si peu connoissent l'étendue et
la profondeur.»
«--Puis-je savoir, monsieur, à qui j'ai l'honneur de parler?»
«--Monsieur, je viens vous donner des leçons de graces, d'à-plomb, de
légéreté et d'expression; je suis artiste et professeur de danse». Il me
fit encore un salut; mais celui-là fut si prompt, qu'il eût fallu une
connoissance approfondie des règles de l'art pour décider s'il y avoit
plus d'expression que de légéreté dans une inclination pareille.
«J'ai long-temps exercé mon art à l'Opéra; j'ai l'honneur de l'enseigner
aux enfans des meilleures maisons de France. J'espère que monsieur sera
docile, et qu'il me donnera la gloire de le mettre bientôt au rang de
mes élèves les plus distingués.»
Sans attendre ma réponse, il me prit par les mains, qu'il ne quitta,
pendant un quart-d'heure, que pour me pousser la tête en arrière; de ses
genoux il pressoit mes genoux, de ses pieds il tournoit mes pieds avec
tant d'expression et si peu de légéreté, que lorsqu'il m'abandonna à moi
même, je fus trop heureux de trouver un fauteuil pour me retenir:
j'avois le corps brisé.
«Fort bien, monsieur, fort bien; vous avez des dispositions
très-heureuses. Il faut souvent vous exercer: la danse est un art
difficile qui se perd aussitôt qu'on le néglige. Les premiers élémens
fatiguent un peu, continua-t-il en me voyant étendre les jambes avec les
efforts les plus pénibles; mais aussi quelle satisfaction quand vous
serez en état d'exécuter! Voyez ce pas: une, deux, trois, quatre; quelle
sévérité dans l'ensemble! cette pirouette: une, deux, trois, quatre,
cinq, six; quel fini dans les détails! Monsieur connoît sans doute
l'Opéra?--Non, monsieur.--C'est là que vous verrez des artistes qui
n'ont pas de rivaux dans l'univers entier. L'Europe savante peut, dans
beaucoup de choses, le disputer à la France; mais pour la danse, il n'y
a que Paris. On ne peut calculer les élans que fait chaque jour cet art
étonnant: s'il décline, ce ne sera que par ses propres excès. Pour la
légéreté, monsieur, vivent les François!»
Je convins de prix avec l'artiste qui vouloit bien me donner des graces;
nous fixâmes les jours et l'heure des leçons, et je le reconduisis
jusqu'à la porte, en le saluant.
«On ne peut pas mieux, me dit-il». Étoit-ce à ma révérence ou à mon
attention que cela s'adressoit? Je l'ignore encore aujourd'hui; mais
j'ai remarqué que de tous les maîtres qu'un jeune homme peut se donner,
le plus sensible aux bienséances d'usage est toujours le maître de
danse. Payez-les peu; si vous les saluez beaucoup, ils seront toujours
satisfaits. J'allois fermer ma porte quand un petit homme, dont tous les
mouvemens sembloient convulsifs, me demanda l'appartement de M.
Frédéric. Je le fis entrer.
«Est-ce monsieur qui desire apprendre la musique?--Oui, monsieur.--Quel
instrument monsieur a-t-il choisi?--Moi, je ne tiens qu'à la musique
vocale, et je m'en rapporterai à vous. Lequel préférez-vous
m'apprendre?--Monsieur, cela m'est parfaitement indifférent: la harpe ou
le piano, puisque vous voulez chanter; il faut choisir entre ces
deux-ci.--Mais encore, que me conseillez-vous?--Monsieur, cela m'est
parfaitement indifférent; puisque je suis réduit à donner des leçons,
peu m'importe que ce soit de harpe ou de forté.--Vous avez donc éprouvé
des malheurs, monsieur?--Des malheurs! on s'en console aisément; mais
des injustices atroces, des cabales abominables, voilà, monsieur, ce
dont on ne se console jamais. J'avois fait un opéra délicieux pour la
musique, car vous savez que les paroles ne sont pour rien dans un opéra.
Ce que vous ne savez pas, monsieur, c'est que le théâtre appartient
exclusivement à quelques auteurs privilégiés, et qu'un jeune homme a
toutes les peines du monde à s'y faire jour». Je le regardai alors
fixement, car l'accent de tristesse avec lequel il s'exprimoit me
pénétroit l'ame, et je m'apperçus que le jeune homme qui avoit peine à
se faire jour approchoit de la cinquantaine.
«Après avoir attendu long-temps, j'eus enfin mon tour. Ah! monsieur, je
crois que les acteurs, l'orchestre et le public s'étoient donné le mot
pour me tuer. Quel bruit dans le parterre! Avez vous l'oreille
juste?--Je crois que oui.--Écoutez, monsieur, écoutez cet air, qui,
placé à la seconde scène, auroit assuré le succès d'un ouvrage, fût-il
pitoyable, et vous ne croirez pas à la chute du mien.»
Il se mit à chanter, et j'oserois jurer que, montre sur table, l'air
dura plus de quinze minutes. J'eus le temps de compter les vers; il y en
avait huit; mais le musicien les avoit si souvent répétés, il les avoit
sur-tout si bien mêlés les uns avec les autres, qu'il étoit impossible
de définir si les paroles avoient plusieurs sens, ou si elles n'en
avoient pas du tout. Quand il eut fini, je lui demandai s'il y avoit
beaucoup d'airs aussi beaux que celui-là.» Beaucoup, monsieur; presque
tous étoient de la même force. Concevez-vous comment cet opéra a pu ne
pas aller jusqu'à la fin»? Je le concevois parfaitement: à moins que les
auditeurs ne fussent décidés à passer la nuit au spectacle, il n'y avoit
pas moyen d'entendre cet opéra tout entier.
Quand il m'eut encore parlé de la destinée affreuse qui réduisoit un
homme comme lui à travailler pour les marchands de musique, et à donner
des leçons; quand il m'eut bien répété que les François n'étoient pas
nés musiciens, qu'ils étoient insensibles à l'harmonie, que la mélodie
n'avoit aucun charme pour eux, il essaya ma voix, et m'assura qu'avec
son secours je deviendrois bientôt un virtuose. Nous fîmes nos
arrangemens, et il me quitta sans prendre garde seulement si je le
reconduisois.
Je retournai bien vîte à mon bureau; j'étois pressé de mettre en
pratique les conseils de madame Leblanc, et le manuscrit de M. de
Vignoral sembloit me reprocher la futilité des occupations auxquelles se
livroit un apprenti philosophe: mais il étoit décidé que je n'essaierois
seulement pas une plume. Je reçus la visite du maître en fait d'armes;
je pris ma première leçon, qui ne fut interrompue que par le récit de
toutes les circonstances dans lesquelles ce brave homme avoit tué ou
blessé ses adversaires. Il ne les tuoit, m'assura-t-il, qu'à son corps
défendant; mais il les blessoit avec le plus grand plaisir, «Et voilà,
monsieur, l'avantage de la science sur l'ignorance. Un mal-adroit donne
la mort à un galant homme sans s'en douter; une main habile tire du
sang, se venge, et laisse la vie à son ennemi. Je ne peux souffrir ces
spadassins qui se réjouissent en voyant expirer leur adversaire: c'est
une chose affreuse, monsieur, et les lois devroient punir de pareils
monstres; ce sont des assassins. Je n'ai tué que six hommes dans ma vie,
trois parce qu'ils l'ont absolument voulu, trois autres par ma faute,
j'en conviens, et ne m'en consolerai jamais. Quand vous serez plus
avancé, je vous montrerai ce coup, et vous avouerez que je ne devois pas
les tuer; mais l'être le plus exercé se trompe quelquefois.»
Si le professeur de danse m'avoit brisé les jambes, le maître d'armes me
mit le corps et les bras dans un état tel, que lorsque j'essayai
d'écrire, il me fut impossible de tracer un mot; ma main trembloit si
fort, que je fus obligé d'y renoncer. «Ce sera pour demain, me dis-je;
demain, je n'attends personne, et je réparerai le temps perdu.»
À dîner, M. de Vignoral me demanda si j'avois travaillé. «Beaucoup,
monsieur, lui répondis-je.--Eh bien! allez au spectacle ce soir; il est
naturel qu'à votre âge on cherche le plaisir. Nos théâtres offrent des
chefs-d'oeuvre qu'il faut connoître: quoique je ne fasse aucun cas de la
poésie, je sais qu'elle est séduisante pour la jeunesse; et les maximes
philosophiques répandues dans la plupart des tragédies nouvelles,
prouvent du moins que la versification est bonne à quelque chose; elle
laisse dans la mémoire de la bourgeoisie des idées qu'elle n'iroit pas
puiser dans des ouvrages plus sérieux.»
M. de Vignoral se trouvoit d'accord avec moi; mon intention étoit en
effet d'aller au spectacle, non pour écouter une tragédie
philosophique, mais à l'Opéra, pour voir danser les grands hommes dont
j'avois entendu parler le matin.
Ô les aimables gens que les François à Paris! J'étois fâché d'aller
seul; j'aurois desiré avoir Philippe, ou tout au moins madame Leblanc,
pour m'accompagner. Aussitôt que je fus entré dans la salle, les
premières personnes près desquelles je me plaçai, lièrent conversation
avec moi. À peine s'apperçurent-elles que j'étois étranger à ce genre de
plaisir, qu'elles se disputèrent à qui m'apprendroit le nom des acteurs,
des actrices, des danseurs, des danseuses, des musiciens, des
décorateurs, du maître des ballets, et même des auteurs. Je sus aussi
les intrigues des coulisses, et, qui plus est, dans les entr'actes, on
me conta l'histoire secrète des jolies femmes qui étoient dans les
loges. Mes deux plus proches voisins me dirent qui ils étoient, ce
qu'ils faisoient, ce qu'ils espéroient; et, tout autour de moi, je
n'entendis que gens qui causoient si haut de leurs affaires, qu'on
auroit cru qu'ils étoient tous condamnés à une confession générale et
publique. Je sentis alors qu'on n'étoit jamais en plus grande société au
spectacle que lorsqu'on y venoit seul, et la remarque me tranquillisa
pour l'avenir.