CHAPITRE VI.

_J'ai bien autre chose à faire._

Levé de grand matin, déjà mes plumes étoient taillées; je me plaçois à

mon bureau, quand je vis entrer un grand homme sec, mis avec la propreté

la plus recherchée, et qu'à ses révérences méthodiques j'aurois reconnu

pour un maître de danse si j'avois eu plus d'habitude du monde. Il ne

m'avoit pas encore parlé, et déjà j'aurois pu croire que j'avois pris ma

première leçon; car la politesse m'obligeoit à lui rendre tous les

saluts qu'il me faisoit, et il m'en fit beaucoup, m'examinant chaque

fois avec plus d'attention.

«Monsieur n'a pas encore reçu les premiers principes, me dit-il en

m'adressant une nouvelle révérence: j'en suis charmé; j'aime mieux

commencer mes élèves que de les trouver imbus d'idées fausses sur un art

que beaucoup de gens professent, et dont si peu connoissent l'étendue et

la profondeur.»

«--Puis-je savoir, monsieur, à qui j'ai l'honneur de parler?»

«--Monsieur, je viens vous donner des leçons de graces, d'à-plomb, de

légéreté et d'expression; je suis artiste et professeur de danse». Il me

fit encore un salut; mais celui-là fut si prompt, qu'il eût fallu une

connoissance approfondie des règles de l'art pour décider s'il y avoit

plus d'expression que de légéreté dans une inclination pareille.

«J'ai long-temps exercé mon art à l'Opéra; j'ai l'honneur de l'enseigner

aux enfans des meilleures maisons de France. J'espère que monsieur sera

docile, et qu'il me donnera la gloire de le mettre bientôt au rang de

mes élèves les plus distingués.»

Sans attendre ma réponse, il me prit par les mains, qu'il ne quitta,

pendant un quart-d'heure, que pour me pousser la tête en arrière; de ses

genoux il pressoit mes genoux, de ses pieds il tournoit mes pieds avec

tant d'expression et si peu de légéreté, que lorsqu'il m'abandonna à moi

même, je fus trop heureux de trouver un fauteuil pour me retenir:

j'avois le corps brisé.

«Fort bien, monsieur, fort bien; vous avez des dispositions

très-heureuses. Il faut souvent vous exercer: la danse est un art

difficile qui se perd aussitôt qu'on le néglige. Les premiers élémens

fatiguent un peu, continua-t-il en me voyant étendre les jambes avec les

efforts les plus pénibles; mais aussi quelle satisfaction quand vous

serez en état d'exécuter! Voyez ce pas: une, deux, trois, quatre; quelle

sévérité dans l'ensemble! cette pirouette: une, deux, trois, quatre,

cinq, six; quel fini dans les détails! Monsieur connoît sans doute

l'Opéra?--Non, monsieur.--C'est là que vous verrez des artistes qui

n'ont pas de rivaux dans l'univers entier. L'Europe savante peut, dans

beaucoup de choses, le disputer à la France; mais pour la danse, il n'y

a que Paris. On ne peut calculer les élans que fait chaque jour cet art

étonnant: s'il décline, ce ne sera que par ses propres excès. Pour la

légéreté, monsieur, vivent les François!»

Je convins de prix avec l'artiste qui vouloit bien me donner des graces;

nous fixâmes les jours et l'heure des leçons, et je le reconduisis

jusqu'à la porte, en le saluant.

«On ne peut pas mieux, me dit-il». Étoit-ce à ma révérence ou à mon

attention que cela s'adressoit? Je l'ignore encore aujourd'hui; mais

j'ai remarqué que de tous les maîtres qu'un jeune homme peut se donner,

le plus sensible aux bienséances d'usage est toujours le maître de

danse. Payez-les peu; si vous les saluez beaucoup, ils seront toujours

satisfaits. J'allois fermer ma porte quand un petit homme, dont tous les

mouvemens sembloient convulsifs, me demanda l'appartement de M.

Frédéric. Je le fis entrer.

«Est-ce monsieur qui desire apprendre la musique?--Oui, monsieur.--Quel

instrument monsieur a-t-il choisi?--Moi, je ne tiens qu'à la musique

vocale, et je m'en rapporterai à vous. Lequel préférez-vous

m'apprendre?--Monsieur, cela m'est parfaitement indifférent: la harpe ou

le piano, puisque vous voulez chanter; il faut choisir entre ces

deux-ci.--Mais encore, que me conseillez-vous?--Monsieur, cela m'est

parfaitement indifférent; puisque je suis réduit à donner des leçons,

peu m'importe que ce soit de harpe ou de forté.--Vous avez donc éprouvé

des malheurs, monsieur?--Des malheurs! on s'en console aisément; mais

des injustices atroces, des cabales abominables, voilà, monsieur, ce

dont on ne se console jamais. J'avois fait un opéra délicieux pour la

musique, car vous savez que les paroles ne sont pour rien dans un opéra.

Ce que vous ne savez pas, monsieur, c'est que le théâtre appartient

exclusivement à quelques auteurs privilégiés, et qu'un jeune homme a

toutes les peines du monde à s'y faire jour». Je le regardai alors

fixement, car l'accent de tristesse avec lequel il s'exprimoit me

pénétroit l'ame, et je m'apperçus que le jeune homme qui avoit peine à

se faire jour approchoit de la cinquantaine.

«Après avoir attendu long-temps, j'eus enfin mon tour. Ah! monsieur, je

crois que les acteurs, l'orchestre et le public s'étoient donné le mot

pour me tuer. Quel bruit dans le parterre! Avez vous l'oreille

juste?--Je crois que oui.--Écoutez, monsieur, écoutez cet air, qui,

placé à la seconde scène, auroit assuré le succès d'un ouvrage, fût-il

pitoyable, et vous ne croirez pas à la chute du mien.»

Il se mit à chanter, et j'oserois jurer que, montre sur table, l'air

dura plus de quinze minutes. J'eus le temps de compter les vers; il y en

avait huit; mais le musicien les avoit si souvent répétés, il les avoit

sur-tout si bien mêlés les uns avec les autres, qu'il étoit impossible

de définir si les paroles avoient plusieurs sens, ou si elles n'en

avoient pas du tout. Quand il eut fini, je lui demandai s'il y avoit

beaucoup d'airs aussi beaux que celui-là.» Beaucoup, monsieur; presque

tous étoient de la même force. Concevez-vous comment cet opéra a pu ne

pas aller jusqu'à la fin»? Je le concevois parfaitement: à moins que les

auditeurs ne fussent décidés à passer la nuit au spectacle, il n'y avoit

pas moyen d'entendre cet opéra tout entier.

Quand il m'eut encore parlé de la destinée affreuse qui réduisoit un

homme comme lui à travailler pour les marchands de musique, et à donner

des leçons; quand il m'eut bien répété que les François n'étoient pas

nés musiciens, qu'ils étoient insensibles à l'harmonie, que la mélodie

n'avoit aucun charme pour eux, il essaya ma voix, et m'assura qu'avec

son secours je deviendrois bientôt un virtuose. Nous fîmes nos

arrangemens, et il me quitta sans prendre garde seulement si je le

reconduisois.

Je retournai bien vîte à mon bureau; j'étois pressé de mettre en

pratique les conseils de madame Leblanc, et le manuscrit de M. de

Vignoral sembloit me reprocher la futilité des occupations auxquelles se

livroit un apprenti philosophe: mais il étoit décidé que je n'essaierois

seulement pas une plume. Je reçus la visite du maître en fait d'armes;

je pris ma première leçon, qui ne fut interrompue que par le récit de

toutes les circonstances dans lesquelles ce brave homme avoit tué ou

blessé ses adversaires. Il ne les tuoit, m'assura-t-il, qu'à son corps

défendant; mais il les blessoit avec le plus grand plaisir, «Et voilà,

monsieur, l'avantage de la science sur l'ignorance. Un mal-adroit donne

la mort à un galant homme sans s'en douter; une main habile tire du

sang, se venge, et laisse la vie à son ennemi. Je ne peux souffrir ces

spadassins qui se réjouissent en voyant expirer leur adversaire: c'est

une chose affreuse, monsieur, et les lois devroient punir de pareils

monstres; ce sont des assassins. Je n'ai tué que six hommes dans ma vie,

trois parce qu'ils l'ont absolument voulu, trois autres par ma faute,

j'en conviens, et ne m'en consolerai jamais. Quand vous serez plus

avancé, je vous montrerai ce coup, et vous avouerez que je ne devois pas

les tuer; mais l'être le plus exercé se trompe quelquefois.»

Si le professeur de danse m'avoit brisé les jambes, le maître d'armes me

mit le corps et les bras dans un état tel, que lorsque j'essayai

d'écrire, il me fut impossible de tracer un mot; ma main trembloit si

fort, que je fus obligé d'y renoncer. «Ce sera pour demain, me dis-je;

demain, je n'attends personne, et je réparerai le temps perdu.»

À dîner, M. de Vignoral me demanda si j'avois travaillé. «Beaucoup,

monsieur, lui répondis-je.--Eh bien! allez au spectacle ce soir; il est

naturel qu'à votre âge on cherche le plaisir. Nos théâtres offrent des

chefs-d'oeuvre qu'il faut connoître: quoique je ne fasse aucun cas de la

poésie, je sais qu'elle est séduisante pour la jeunesse; et les maximes

philosophiques répandues dans la plupart des tragédies nouvelles,

prouvent du moins que la versification est bonne à quelque chose; elle

laisse dans la mémoire de la bourgeoisie des idées qu'elle n'iroit pas

puiser dans des ouvrages plus sérieux.»

M. de Vignoral se trouvoit d'accord avec moi; mon intention étoit en

effet d'aller au spectacle, non pour écouter une tragédie

philosophique, mais à l'Opéra, pour voir danser les grands hommes dont

j'avois entendu parler le matin.

Ô les aimables gens que les François à Paris! J'étois fâché d'aller

seul; j'aurois desiré avoir Philippe, ou tout au moins madame Leblanc,

pour m'accompagner. Aussitôt que je fus entré dans la salle, les

premières personnes près desquelles je me plaçai, lièrent conversation

avec moi. À peine s'apperçurent-elles que j'étois étranger à ce genre de

plaisir, qu'elles se disputèrent à qui m'apprendroit le nom des acteurs,

des actrices, des danseurs, des danseuses, des musiciens, des

décorateurs, du maître des ballets, et même des auteurs. Je sus aussi

les intrigues des coulisses, et, qui plus est, dans les entr'actes, on

me conta l'histoire secrète des jolies femmes qui étoient dans les

loges. Mes deux plus proches voisins me dirent qui ils étoient, ce

qu'ils faisoient, ce qu'ils espéroient; et, tout autour de moi, je

n'entendis que gens qui causoient si haut de leurs affaires, qu'on

auroit cru qu'ils étoient tous condamnés à une confession générale et

publique. Je sentis alors qu'on n'étoit jamais en plus grande société au

spectacle que lorsqu'on y venoit seul, et la remarque me tranquillisa

pour l'avenir.

Frédéric · 第 12 / 76 题