CHAPITRE V.

_Qui faut-il croire?_

Ainsi que M. de Vignoral, Philippe m'avoit assuré que mon éducation

étoit manquée: mais Philippe avoit détaillé ses raisons, et elles me

paroissoient sans réplique. Je me regardois, je me comparois à lui, et

je me trouvois l'air gauche. Il est vrai que peu d'hommes auroient pu

soutenir la comparaison; et s'il n'étoit véritablement qu'un

valet-de-chambre (ce dont je doutois encore), il faut convenir que cet

air distingué que l'on attribue à la naissance, est un des plus

singuliers prestiges de notre imagination. J'ai vu depuis dans le monde

beaucoup de valets qu'on auroit pu prendre pour des maîtres, et

beaucoup de maîtres dont on n'auroit pas voulu faire des valets. Dans la

disposition d'esprit où j'étois, je ne trouvois rien au-dessus des

grâces que donnent les talens agréables, et je me promis bien de m'y

livrer sans distraction.

M. de Vignoral me fit appeler; «Vous voilà dans ma maison, monsieur, me

dit-il; j'espère que vous ne me ferez pas repentir de la complaisance

que j'ai eue de me charger de vous. J'ignore ce qu'un curé de village a

pu vous apprendre; mais s'il vous a inspiré le goût de l'étude et la

soumission la plus entière aux volontés de ceux de qui vous dépendez, il

a fait plus qu'on ne pouvoit espérer de lui. Savez vous les

mathématiques?--Bien peu, monsieur.--Tant pis: c'est la seule chose

qu'il falloit apprendre; c'est la seule chose qui soit bonne à tout. Les

mathématiques rendent l'esprit juste, et la justesse de l'esprit en

fait seule le mérite. Vous êtes dans un âge où les occupations sérieuses

ont peu d'attraits; il faut vaincre la nature. Négligez tous ces arts

frivoles dans lesquels les femmes peuvent le disputer à l'homme le plus

exercé; et puisque vous êtes destiné à vivre dans le monde, livrez-vous

aux sciences exactes; travaillez à devenir un jour en état d'éclairer

vos concitoyens. Voici des livres que vous monterez dans votre chambre;

voici un manuscrit que vous copierez. La manière dont vous vous

acquitterez de ce travail, me donnera l'étendue de votre capacité; la

promptitude avec laquelle vous l'acheverez, me fera connoître votre

aptitude. Jeune homme, le dépôt que je vous confie momentanément, doit

vous prouver les dispositions que j'ai à vous aimer. Attachez-vous à me

satisfaire, il y va de votre bonheur. Fuir les plaisirs et les

occupations futiles, voilà la règle de votre conduite. Craignez sur-tout

la société des femmes, ce seroit votre perte.--Oui, monsieur.»

«Ma maison est triste pour un jeune homme, je le sais; elle n'en

conviendroit que mieux à vos études: malheureusement pour vous, je vais

me marier.--Vous, monsieur!--Oui, Frédéric; il y a assez long-temps que

je vis pour la gloire et pour le bonheur de l'humanité: ma réputation

est faite; je dois songer à adoucir les approches de la vieillesse. J'ai

donc consenti à ce que mes amis m'ont proposé. J'épouse une demoiselle

jeune, jolie, qui a des talens et de la fortune; j'augure d'autant mieux

de son caractère, qu'elle paroît flattée d'associer son nom au mien.

Dans huit jours, ce sera une affaire terminée. Ma maison alors deviendra

plus agréable, puisque je recevrai chez moi la société que jusqu'à

présent j'étois obligé d'aller chercher. Je ne voudrois pas que ce fût

pour vous un trop grand sujet de distraction, et je vous préviens que je

n'aurai de complaisance à votre égard qu'autant que vous le mériterez.

Remontez à votre appartement; n'oubliez pas les mathématiques, et

sur-tout mon manuscrit.»

Je pris les volumes sous mon bras droit, le manuscrit à ma main gauche;

et en montant l'escalier, je pensois tristement aux exhortations que je

venois de recevoir. Copier! quelle fastidieuse besogne! c'étoit mon

supplice chez le curé de Mareil. Les mathématiques! quelle sérieuse

occupation! Et pour un jeune homme qui ne vouloit que chanter, danser,

faire des armes et monter à cheval, quel double fardeau que des

problêmes et un manuscrit de M. de Vignoral!

En rentrant dans ma chambre, je vis un homme qui m'attendoit; c'étoit le

tailleur de Philippe. Il me consulta sur tout ce que je desirois. Je

desirois beaucoup de choses; mais chaque fois que je lui disois mon

goût, il ne manquoit pas de me répondre que ce n'étoit pas la mode.

Impatienté d'une objection dont je ne sentois pas encore toute

l'importance, je le priai de faire comme il voudroit. Il me protesta

qu'il n'avoit d'autres volontés que les miennes, et qu'il m'habilleroit

à la mode. «C'est la mode, monsieur, qui constate le mérite d'un homme;

il faut être vêtu, coiffé, chaussé à la mode: il faut même avoir de

l'esprit à la mode; il n'y a que celui-là qui décide des réputations».

Il me fit le catalogue de tous les jeunes seigneurs qu'il avoit

l'honneur de contenter; et, suivant l'usage, je n'osai plus rien

disputer contre un tailleur qui me laissoit entendre qu'il étoit

glorieux pour moi d'être servi par un homme comme lui. «M. Philippe sait

qui je suis; il vous a recommandé à mes soins, et je serois désespéré de

mécontenter M. Philippe.»

«Y a-t-il long-temps que tous connoissez M. Philippe?--Bien long-temps,

monsieur; j'habillois les gens de madame la baronne quand il est entré à

son service, et je lui ai fait sa première livrée.--Comment! Philippe a

porté la livrée?--Oui, monsieur, pendant quelques années: mais sa

sagesse l'a fait distinguer de madame la baronne; et elle a pris tant de

confiance en lui, qu'elle ne fait plus rien sans le consulter. Le

gaillard est adroit; il commande aujourd'hui dans la maison comme si

elle lui appartenoit. Sans doute il y fait ses affaires; cependant

personne ne se plaint de lui. Pour moi, je n'ai que du bien à en dire,

et je me suis toujours gardé de croire ce que des méchans.... Adieu,

monsieur; sous deux jours j'aurai l'honneur de vous revoir.»

Qu'est-ce que ce maudit homme s'étoit toujours gardé de croire? Priez le

ciel, mon cher lecteur, de vous préserver de ces demi-bavards qui vous

présentent sans cesse des énigmes dont ils ne vous donnent jamais le

mot, ou vous éprouverez le même supplice auquel je fus livré aussitôt

que je restai seul. Que pouvoit-on reprocher à Philippe, à Philippe qui

avoit porté la livrée, et qui n'en étoit pas moins le seul ami que

j'eusse au monde? Pauvre Philippe! Cette livrée me pesoit sur le coeur;

j'en étois humilié pour moi d'abord, et puis aussi pour toi que

j'aimois. Je me promis d'être plus réservé avec lui. À mon âge, les

promesses que l'on fait à la raison ne tiennent guère. Si la fierté

l'eût emporté sur l'amitié que je me sentois pour lui, ah! c'eût été

bien différent; mais je n'en étois pas encore là.

Le curé de Mareil plaçoit le mérite dans l'universalité des

connoissances, Philippe dans les grâces du corps, M. de Vignoral dans la

justesse de l'esprit, mon tailleur dans la mode: il y avoit de quoi

choisir. Dans l'embarras du choix, je me décidai à suivre, autant que je

pourrais, les conseils de tous. Je commençai à parcourir les premiers

élémens de la géométrie: mais je ne lisois absolument que des yeux; mes

pensées étoient absorbées par la crainte de ne pas réussir à bien copier

l'ouvrage de M. de Vignoral. Je pris donc le manuscrit; mais en

cherchant le sens de l'auteur à travers une foule de ratures, de

renvois, et de sentences ajoutées qui sembloient n'être placées là que

pour déguiser la pauvreté du style, je ne songeois qu'aux nouveaux

habits que j'allois posséder. J'abandonnai donc l'étude, et je sortis

pour faire des emplettes, accompagné de madame Leblanc, femme de charge

du philosophe chez lequel je demeurois.

Je lui eus l'obligation d'être fort bien traité: elle, de son côté, fut

très-satisfaite de moi; car je ne lui entendis pas répéter deux fois

qu'elle regrettoit d'être sortie sans argent, parce que tels et tels

objets lui convenoient beaucoup, que je compris parfaitement comment je

devois dissiper ses regrets. En revenant, elle m'assura qu'elle m'avoit

pris en amitié dès le premier moment de mon arrivée, que je la

trouverois toujours disposée à me rendre les petits services qui

dépendroient d'elle, et qu'elle m'engageoit beaucoup à ne pas échanger

les qualités que j'avois reçues de la nature, contre des sentimens

d'emprunt ou de grandes phrases qui ne prouvent rien. «Tâchez de ne pas

devenir savant, ajouta-t-elle; mais soyez toujours généreux: vous aurez

peut être moins d'apologistes; mais vous aurez plus d'amis, et l'amitié

vaut mieux que la gloire». Ah! Philippe, Philippe, dis-je tout bas,

voilà déjà un de tes conseils justifié par l'expérience.

Madame Leblanc étoit de bonne humeur; elle continua.

«Monsieur Frédéric, pour vous prouver ma reconnoissance, je vais vous

donner un avis dont vous sentirez bientôt l'utilité. Vous voilà chez M.

de Vignoral, je ne sais à quel titre: mais, fussiez-vous le fils d'un

prince ou d'un financier, ce qui revient au même, persuadez-vous que dès

l'instant que vous dépendez de lui, il ne vous estimera qu'autant que

vous lui serez nécessaire; c'est son usage: il semble que tout ce qui

ne lui sert pas ne soit bon à rien dans le monde, et que tout ce qui lui

sert ne soit au monde que pour cela; c'est l'égoïsme personnifié, mais

déguisé sous les prétextes les plus spécieux. En effet, ne paroît-il pas

naturel que l'homme qui ne pense qu'au bonheur de l'humanité, trouve

sans cesse l'humanité entière prête à le seconder dans ses vues? Ne le

vantez jamais en sa présence; il a l'orgueil trop aguerri pour être

sensible aux louanges de ceux qu'il ne regarde pas comme ses rivaux:

mais parlez de lui avec enthousiasme par-tout où vous aurez la certitude

qu'il pourra le savoir, et vous obtiendrez sa bienveillance. Ne vous

offensez pas de la remarque; elle n'a pas rapport à vous: mais je lui ai

entendu dire plusieurs fois que l'exaltation des sots contribuoit

beaucoup à la réputation des gens d'esprit, parce que les sots crient

d'autant plus fort en faveur des grands écrivains, qu'ils les

comprennent moins, et qu'étant incapables de les apprécier, dès qu'ils

ont mis de l'amour propre à les vanter, ils périroient plutôt que de se

dédire. Je vous livre là le secret du métier, et vous observerez bientôt

par vous-même que si les philosophes font la réputation de beaucoup de

petits esprits, c'est que les petits esprits sont nécessaires à la

réputation des philosophes. Dites donc du bien des ouvrages de M. de

Vignoral à tout le monde, excepté à lui, à moins qu'il ne vous

interroge; lisez-les souvent, afin de pouvoir les citer en sa présence:

ce sera le coup de maître. S'il vous accable à la fois d'ouvrage pour

vous et pour lui, laissez ce qui n'aura rapport qu'à vous; il grondera

légèrement: mais occupez-vous sans relâche de ce qui aura rapport à

lui, et il vous comblera d'éloges.»

«Merci, madame Leblanc, lui dis-je en la quittant pour remonter chez

moi; car nous venions d'arriver. J'ai lu quelque part qu'il n'y a pas de

héros pour son valet-de-chambre; mais je vois maintenant qu'il n'y a pas

de philosophe pour sa gouvernante. Je profiterai de vos avis».

J'en profitai en effet. Du double fardeau dont m'avoit chargé M. de

Vignoral, je sentis que je pouvois sans crainte retrancher la moitié. Je

me promis de laisser là les mathématiques, et de ne m'occuper que du

précieux manuscrit.

Frédéric · 第 11 / 76 题