CHAPITRE IV.

_Je crois trouver mon père._

Celui après le retour duquel j'avois tant soupiré, étoit un homme qui ne

paroissoit guère avoir plus de trente-cinq ans, et dont la figure et la

taille eussent pu servir de modèle pour peindre la beauté et la force

réunies. Il m'embrassa avec beaucoup de tendresse, et, par un mouvement

qui me parut involontaire, il se tourna devant une glace sur laquelle il

fixa ses regards; je l'imitai sans trop savoir pourquoi. J'ignore quel

fut son motif; mais en le considérant, en me considérant, je trouvai en

nous quelque ressemblance, et je me dis tout bas: Pour le coup, voilà

mon père. Il parut à la fois satisfait et déconcerté de ce qu'il venoit

de faire; il m'engagea à m'asseoir, se plaça près de moi, et nous

entrâmes en conversation.

«Vous avez été élevé, me dit-il, d'une manière qui doit vous inspirer la

plus vive curiosité de percer le mystère qui vous entoure. Je suis fâché

d'être obligé de vous dire que tous vos efforts pour connoître vos

parens seront inutiles, et ne pourroient que vous procurer des chagrins.

Si vous êtes sage, vous vous contenterez de ce que l'on fera pour vous,

sans chercher à rien approfondir; et si le hasard vous offroit un jour

quelques lumières à cet égard, le meilleur conseil que je puisse vous

donner, est de n'en jamais rien faire paroître.»

«Monsieur, répondis-je en respirant à peine, il est des mouvemens si

naturels, quelquefois le coeur parle avec tant de violence à l'aspect de

certaines personnes»... Je ne pus achever; mon coeur battoit

effectivement bien fort, et chacun de ses mouvemens sembloit me dire:

C'est ton père!

«Je dois vous prévenir, monsieur, contre ces mouvemens que vous

attribuez à la nature, et qui ne sont sans doute que l'effet d'une

inquiétude bien naturelle dans votre position. Pour que nous puissions

nous expliquer sans contrainte, je dois d'abord vous apprendre à qui

vous parlez.»

Ah! c'est dans ce moment que je sentis la nature se soulever en moi: il

alloit m'apprendre qui il étoit. «Sans doute il me déguisera la vérité,

me disois-je; mais je n'en croirai que mes sensations. C'est mon père!

c'est mon père»! Il avoit un moment gardé le silence; il continua de la

sorte:

«Je suis le valet-de-chambre de madame la baronne de Sponasi,

et....--Monsieur, je vous demande pardon, m'écriai-je tout interdit; je

n'ai pas bien entendu». Il répéta d'une voix qui me parut altérée: «Je

suis le valet-de-chambre de madame la baronne de Sponasi, et....--Pardon

encore une fois, monsieur, si je vous interromps. Quel âge a madame la

baronne?--Votre question pourroit être indiscrète, si vous la

connoissiez, me répondit-il en souriant; une vieille femme ne dit pas

volontiers son âge, et n'aime guère que l'on s'en occupe: elle a plus de

soixante ans.»

Je me levai pour prendre un verre d'eau. Le passage subit du premier

espoir que j'avois conçu, à un renversement aussi complet, m'avoit

réellement fait mal. Je me promis bien de ne plus écouter les mouvemens

de mon coeur, et je retournai m'asseoir un peu humilié de mes

pressentimens. Il renoua la conversation.

«Je ne chercherai pas à deviner ce qui a pu vous agiter; mais je vous

répéterai ce que je vous disois tout-à-l'heure: les mouvemens que vous

attribuerez à la nature ne seront que l'effet de l'inquiétude de votre

esprit. Parlez-moi franchement: ai-je bien défini la cause de votre

émotion?»

J'étois si honteux de m'être trahi pour le valet-de-chambre de madame la

baronne, que j'avois grande envie de n'en pas convenir, et je commençai

à répondre sans savoir encore comment je finirois; ce qui arrive, au

reste, à bien d'autres que moi.

«J'espère, dit-il en m'interrompant, que vous ne passerez pas d'une

prévention qui m'étoit trop favorable, à une qui me seroit contraire.

Dans votre position, monsieur, on a besoin d'amis. Je n'aspire pas à

l'honneur d'être le vôtre; mais vous êtes si jeune, vous avez si peu

d'expérience, vous voilà lancé dans un monde si nouveau pour vous, que

vous pourriez trouver quelque avantage à savoir sur qui reposer vos

pensées. Ma démarche doit vous apprendre que j'ai la confiance de madame

la baronne; et l'attachement d'un homme qui sait sur votre naissance des

secrets qui vous seront toujours inconnus, les conseils mêmes du

valet-de-chambre d'une femme titrée, riche, et qui seule au monde s'est

chargée de votre destinée, pourroient vous être plus utiles que les

leçons d'un curé de village, ou les rêveries d'un philosophe. Voyez si

vous voulez ne recevoir de moi que ce qu'exigeront les ordres qu'on me

donnera, ou si la pureté de mes intentions vous fera oublier la place de

celui qui vous parle.»

«Il étoit décidé que je vous aimerois, lui dis-je en lui sautant au cou.

Oui, monsieur....--Je ne suis plus monsieur pour vous, me répondit-il;

appelez-moi Philippe, c'est mon nom.--Eh bien! Philippe, vous serez

mon ami: vous viendrez me voir quand on vous le dira; vous viendrez plus

souvent encore sans qu'on vous le dise. Je recevrai vos avis avec

docilité; je vous remercie de me les avoir offerts: je sens trop que

j'en ai besoin pour me guider dans une position aussi extraordinaire que

la mienne. Vous êtes le premier qui m'ayez parlé le langage de l'amitié:

si jamais je me conduis mal à votre égard, je mériterai d'être abandonné

de la nature entière.»

«--Fort bien, mon cher Frédéric... Ah! pardon, monsieur, dit-il en

s'interrompant; votre sensibilité me faisoit oublier.... Parlons des

ordres que j'ai à remplir. Madame de Sponasi desire beaucoup vous voir;

mais elle ne peut vous recevoir avant quelques jours. Profitez de

l'intervalle pour prendre les airs d'un homme du monde. Quoiqu'elle

assure n'attacher de valeur qu'aux charmes de l'esprit, elle a de

commun avec tous les mortels de se laisser prévenir favorablement par

une figure aimable, une tournure aisée. Je vous l'ai déjà dit, c'est

votre seule bienfaitrice, et vous ne devez rien négliger pour lui

plaire. Savez-vous la musique?--Non, Philippe.--Savez-vous danser?--Non,

Philippe.--Avez-vous appris à monter à cheval?--Non,

Philippe.--Faites-vous des armes?--Non, Philippe.--Je me doutois bien,

s'écria-t-il, que, dans un village, votre éducation seroit manquée.»

Pauvre curé de Mareil, pensois-je tout bas en soupirant, falloit-il

travailler dix ans pour entendre répéter par le plus laid des

philosophes et le plus beau des valets-de-chambre, que l'éducation de

ton élève étoit manquée!

«Écoutez-moi, monsieur, poursuivit Philippe: je vous enverrai demain un

maître de danse, un maître de musique et un maître en fait d'armes; je

vais vous laisser l'adresse d'une académie d'équitation. Tandis que M.

de Vignoral travaillera à former votre esprit, qu'il gâtera peut-être,

travaillez sans relâche à déployer les grâces et la force de votre

corps. Vous me direz un jour lesquels de ses conseils ou des miens

auront le plus contribué à votre fortune. Voici cinquante louis que je

suis chargé de vous remettre; vous en emploierez la plus grande partie à

votre toilette. Tous les premiers du mois, vous en recevrez douze pour

vos dépenses particulières. Mon tailleur viendra vous voir ce matin; je

lui aurai parlé pour qu'il supplée au goût qui vous manque, et que

bientôt l'usage vous donnera. Je vous le répète de nouveau, ne négligez

rien, pour faire valoir les avantages que vous avez reçus de la nature.

Demain nous nous reverrons, et je vous donnerai quelques renseignemens

sur les personnes avec qui vous allez vivre désormais. Dès aujourd'hui

et pour toujours, je vous recommande d'être généreux avec les

domestiques de M. de Vignoral, chaque fois qu'ils feront quelque chose

pour vous: les valets n'aiment que ceux qui les paient bien.»

Philippe s'en alla. Vous croyez, lecteurs, que je ne m'occupai que de

mon trésor; point du tout. Je ne pensai qu'à Philippe, à l'amitié qu'il

m'avoit inspirée, aux conseils qu'il m'avoit donnés. L'air dégagé dont

il m'avoit parlé des valets qui n'aiment que ceux qui les paient,

m'avoit fait naître deux réflexions bien différentes: ou Philippe

mettoit un prix aux services qu'il vouloit me rendre, et il m'en

avertissoit indirectement; ou Philippe étoit au-dessus de son état. Ses

discours me confirmoient dans cette dernière opinion; il m'étoit

impossible de me défendre de la première impression qu'il avoit faite

sur moi, et je me demandois comment j'avois pu lui inspirer autant

d'intérêt. Dans l'impossibilité de fixer mes idées, je laissai au temps

le soin de les éclaircir, et je mis la main sur la bourse qui étoit

restée devant moi. Je trouvai du plaisir à compter cinquante louis:

étoit-ce par avarice? Non, sans doute; car, à bien calculer ce que je

voulois acheter avec cette somme, je suis persuadé qu'il m'en auroit

fallu le double. À seize ans, on n'aime l'argent que par l'idée

d'indépendance que sa possession fait naître en nous. Un jeune homme

avare est un être contre nature.

Frédéric · 第 10 / 76 题