Moi, aussi, je m'enfuis...
C'est prouvé maintenant. Je suis mort. Très mort. Plus mort peut-être
que l'autre, dont je vois, obstinément, dans le cercueil, le
cadavre,--le cadavre épouvantablement décomposé.--Plus mort que lui,
puisque lui ne sait pas qu'il est mort; tandis que moi...
Lui, d'ailleurs, on ne le pleure pas. C'est moi qu'on pleure. C'était
pour moi, les fleurs, les uniformes, et le silence de la foule: pour
moi, les regards attachés au cercueil où brillaient mes aiguillettes,
mes croix, mes armes. C'est pour moi que tant de gens inconnus
piétinent maintenant la boue du cimetière...
Et moi aussi, il faut que je sois là-bas,--avec eux...
* * * * *
Le ciel rouge se change en un ciel violet, couleur de deuil. Les
platanes du boulevard, sans feuilles, tendent sur cette flamboyante
étoffe la guipure noire de leurs branches hérissées de brindilles. Au
zénith, une grande profondeur semble se creuser, vert d'émeraude...
Peut-être y a-t-il quelque chose, n'importe quoi, de l'autre côté de la
mort?...
Mais je ne crois pas. Non. Impossible. Je vois trop bien ce cadavre,
dans ce cercueil...
* * * * *
Beaucoup de monde autour de ma fosse. Beaucoup, presque autant que,
tout à l'heure, devant ma maison. Le cimetière est si proche de la
ville...
C'est fini, quand j'arrive. J'entends le bruit mat des pelletées de
terre qui tombent sur la bière, déjà mi-ensevelie.--J'ai marché trop
lentement.--C'est que je suis si fatigué!... Et cette terre qu'on jette
dans le trou, je la sens s'abattre de tout son poids sur ma poitrine...
Six pieds de terre, je ne savais pas que ce fût tellement, tellement
lourd.
* * * * *
C'est tout à fait fini. Ils s'en vont, tous. La fosse est comblée.
Moi, je ne m'en vais pas. Pourquoi m'en irais-je? Ce logis-ci,
maintenant, c'est le mien...