De tous mes yeux, je regarde...
La rue entière, trottoirs, chaussée, est encombrée d'une foule
nombreuse, qui piétine de ci, de là, et parle bas. Force gens sont
vêtus de noir. Des officiers en grand uniforme se tiennent à part,
groupés autour de quelques chefs dont j'aperçois les plumes blanches.
Un large cordon barre une poitrine. Je reconnais la haute stature et le
noble visage, grave et régulier, du vice-amiral gouverneur....
Des prêtres se rangent derrière une croix. La calotte rouge des
enfants de chœur tache les surplis et les aubes. Un camail de chanoine
s'agite...
Plus loin, une compagnie d'infanterie coloniale, l'arme au pied, semble
attendre...
Aux fenêtres des maisons, beaucoup de visages apparaissent. Des enfants
grimpent aux balustrades des balcons, et se penchent, mais sans rires
ni cris. La foule est recueillie, ou s'efforce de l'être. Tous les
regards convergent vers mon logis. La porte en est habillée d'une ample
draperie noire. Deux initiales d'argent se détachent au milieu d'un
écusson de velours. Je lis: A. N.--André Narcy.--C'est bien cela.
C'est bien cela: mon enterrement. J'ai compris.
Voici le char funéraire, qui arrive au pas, fendant la cohue. Les
chevaux sont très caparaçonnés. Les quatre colonnettes d'ébène portent
de gros panaches qui oscillent. Et voici des couronnes, dix, vingt,
trente couronnes, toutes enguirlandées de rubans tricolores. Sur
chacune, une inscription en lettres d'or. Je ne peux pas déchiffrer, je
suis trop loin. Peut-être tout à l'heure, quand le cortège défilera...
Ah!... un remous dans toute la rue... La levée du corps,
probablement.--Oui.--Voici les croque-morts, qui sortent de l'allée.
Ils marchent lestement, sans peiner à la tâche. Mon cercueil n'est
guère lourd. Je me hausse pour le mieux examiner. Il est plat, à
la mode du pays. Le bois disparaît sous les plis du drapeau jeté
par-dessus. Et maintenant, d'autres hommes noirs s'approchent, et
disposent sur le char une défroque bleu de ciel avec un sabre de
cavalerie dont la lame et le fourreau croisés tintent:--mon uniforme et
mes armes;--en effet, c'est l'usage;--mes croix aussi, sans doute: je
n'ai pas vu, je n'ai pas eu le temps de voir...
D'ailleurs, je vois autre chose ... je vois ... oui ... je _vois_ avec
ces autres yeux mobiles et infaillibles, qui savent percer les murs,
les rochers, les broussailles,--qui savent percer les planches d'un
cercueil aussi.--Je vois, oui! je vois très bien...
Horreur! horreur!...
* * * * *
Les clairons sonnent le glas. Le cortège s'ébranle.
Les prêtres s'avancent en tête, psalmodiant. Puis huit officiers,
tenant en main deux poëles. Puis les soldats. Puis le char...
Le gros pavé brutalise les ressorts. Le cercueil secoué danse. Trop de
secousses, trop de secousses, trop de secousses... Oh! prenez garde!...
c'est un pauvre, pauvre cadavre, qui est là-dedans... Prenez-garde!...
Trop de secousses... Regardez: sous le char, par les fentes des ais,
des gouttes sinistres suintent et tombent sur le pavé, une après une...
* * * * *
La foule s'éloigne, derrière le char.
Ils ont tourné le coin de la rue. Ils vont à l'église, et, de là, au
cimetière. Ils se hâtent pour en finir avant qu'il fasse nuit...
La rue, maintenant, est toute vide. Les fenêtres se sont refermées.
Moi, je suis resté où j'étais, adossé contre mon mur. La fatigue, d'un
coup, est entrée dans mes membres. Je plie et m'affaisse à demi.
Je veux marcher encore, pourtant. Je traverse la rue. Je vais vers mon
logis. Où irais-je ailleurs?
La porte d'allée est encore ouverte. Les draperies de deuil pendent
autour. Je passe le seuil. Je m'arrête.
Une petite table est là, avec un tapis de crêpe, un encrier, une
plume, et un gros registre funéraire. Le vent qui s'engouffre dans
l'allée feuillette les pages encadrées de noir, couvertes de signatures
pressées. C'est là que mes amis, mes camarades, et force indifférents,
ont écrit leurs noms, selon la coutume.
Oui. Et sur le premier feuillet, c'est mon nom, mon ancien nom, qui est
écrit,--imprimé: