Encore l'aube...
Je ne la vois pas, je la devine... Le rectangle de la fenêtre grillée
est toujours noir. Mais la nuit s'achève pourtant. Je sens, à travers
les vitres épaisses, je sens la froidure qui précède le matin...
Les trois bougies ont brûlé jusqu'au fer des trois lances. Leurs
mèches, abattues dans la petite flaque des dernières gouttes de cire,
ne jettent plus qu'une lueur incertaine et dansante, et qui s'éteint
par intervalles...
* * * * *
Le sommeil m'a rendu un peu de force,--très peu.--Peut-être pourrais-je
me soulever de ce lit...
J'essaie de calculer... Combien de temps depuis le début, depuis
l'origine de l'Aventure? Voyons... Aujourd'hui ... aujourd'hui,
voici l'aube... Hier ... hier j'étais ici ... oui: c'est hier que je
suis devenu vieux,--hier, entre l'aurore et le crépuscule.--Et c'est
avant-hier, avant-hier soir, que je suis entré dans la Maison des
Hommes Vivants... Donc, en tout, deux nuits et un seul jour...
Un seul jour... Comme elles sont creuses et desséchées, pourtant, les
rides de mon vieux, vieux visage!... Et cette broussaille couleur de
givre, qui pend à mes joues, à mon menton... Un seul jour, oui ... mais
plus lourd sur moi qu'un siècle... Qui me croira, jamais? Personne,
personne, personne...
Peut-être pourrais-je me soulever de ce lit... Mais, d'abord, il
faudrait qu'on m'aidât à dérouler ce drap, qui me serre et m'entrave...
Quel drap? il n'y a point de drap, sauf ceux-ci, qui ne m'entravent
point... Quoi donc?... Ah! oui ... c'est le drap de l'autre, le drap de
l'Homme... Je vois toujours ... je vois ... et alors, n'est-ce pas?...
je confonds...
* * * * *
L'aube... La voilà, cette fois: le rectangle de la fenêtre grillée
n'est plus tout à fait noir...
* * * * *
Je n'ai pas entendu la porte s'ouvrir. J'ai été surpris. Je n'ai pas eu
le temps de fermer les yeux.
Ils sont là tous les deux, le comte François et le vicomte Antoine. Ils
me regardent. Et je vois bien, comme hier, je vois bien qu'ils sont
étonnés...
C'est le comte François qui m'a dit:
--Monsieur, levez-vous, je vous prie...
Je me suis levé, sans aucun effort. Je suis faible, très faible, mais
léger, léger,--si léger!...
Alors le comte François m'a dit:
--Monsieur, mon père est aujourd'hui fort las, et ne peut du tout
quitter sa chambre. C'est pourquoi mon fils et moi-même sommes venus
vous chercher pour vous y conduire...
Je les ai suivis. Que m'importe d'être là ou ici?...
* * * * *
Lui,--le marquis Gaspard,--je ne l'ai pas vu. Dans sa chambre, un
paravent de vieille soie cache le lit, dont je n'ai fait qu'apercevoir
les quatre colonnes torses très hautes, et leur baldaquin, carré, sans
rideaux...
Mais j'ai reconnu la voix de fausset, et j'ai reconnu les accents
singulièrement doux qu'elle sait prendre, quand elle veut n'être
ni impérieuse, ni ironique... Maintenant, l'Homme Vivant parle, et
j'écoute, debout sur le seuil. J'écoute, et dans ma mémoire usée,
effritée, d'où s'effacent et tombent en poussière toutes les empreintes
du temps jadis, les paroles de l'Homme Vivant s'enfoncent et se
gravent, si fortement qu'elles subsisteront, je crois, jusqu'à la fin.
Il parle. Il dit;
--Monsieur, j'avais mieux espéré de ma puissance magnétique et de votre
énergie vitale. Je ne saurais dire que je regrette d'avoir fait ce
que j'ai fait,--ce que je devais faire. Notre sécurité, notre paix,
notre immortalité probable étaient à ce prix. Voilà qu'elles sont
maintenant assurées, sans qu'il en ait rien coûté de plus qu'un grand
effort. Mais j'aurais voulu que cet effort vous fatiguât comme il
m'a fatigué et ne vous épuisât point. Certes, l'expérience que nous
tentions ne laissait pas d'être périlleuse, et je vous en avais averti.
J'appréhendais surtout pour votre vie l'inévitable rupture du lien
vibratoire qui vous avait d'abord uni à l'être tiré par moi de votre
substance. J'appréhendais aussi la mort de cet être que j'avais créé,
et qu'il fallait que je tuasse, sachant pourtant que vous ressentiriez
cruellement sa destruction. Or, vous avez, monsieur, supporté l'une et
l'autre secousse à merveille, mais pour tomber, l'instant d'après, en
cette particulière langueur où je vous vois. Monsieur, j'en éprouve un
chagrin véritable, et vous supplie de croire qu'il n'a pas dépendu de
moi que vous ne fussiez, ce matin, mieux portant et plus robuste que
vous n'êtes.
Une pause. Je fais un pas en arrière, pour me retirer. Mais la voix a
repris, plus lente et plus solennelle. J'écoute encore, attentif:
--Monsieur, puisqu'il en est ainsi, le plus court est d'accepter
l'irréparable. Mais telle quelle, la situation ne laisse pas de
présenter pour vous quelque avantage. Les objections que nous avions
dû faire, en effet, à votre immédiate liberté, tombent maintenant
d'elles-mêmes. Ce qu'il nous était impossible de consentir à l'homme
que vous étiez hier, à pareille heure,--sain de corps et d'esprit,
robuste, et jeune tout de bon,--nous pouvons sans inconvénient
l'accorder à l'homme que vous êtes aujourd'hui,--vieux, et faible
de plus d'une sorte de faiblesse.--Monsieur, vous êtes donc, dès à
présent, libre, et libre sans restriction. Sitôt qu'il vous plaira, mon
petit-fils aura l'honneur de vous ouvrir notre porte. Et vous pourrez
mener vos pas où bon vous semblera. Il nous suffit que jamais vous ne
parliez, à âme qui vive, de ce que vous avez vu dans notre maison. Et
vous n'en parlerez pas.
J'écoute toujours. Et je ne m'étonne nullement, quelque imprévue que
soit cette liberté qu'on m'offre tout à coup. J'écoute, et de plus
en plus, je sens chacun des mots entendus pénétrer en moi, et s'y
fixer, inoubliable, définitif. Je comprends, je comprends très bien:
de l'épreuve terrible, ma volonté, mon intelligence, ma raison même
sortent diminuées, raréfiées; ma tête, en quelque sorte, est à moitié
vide, et ces paroles qu'on m'adresse, et ces ordres qu'on me donne,
et cette consigne de silence qui s'inscrit indestructiblement au fond
de ma mémoire, tout cela, dicté par une autre volonté, par une autre
intelligence, par une autre raison, va se substituer dans ma cervelle à
tout ce qui n'y est plus, à tout ce qui s'en est enfui, et, tant bien
que mal, remplir ce creux intolérable de ma tête...
La voix de fausset conclut:
--Vous avez, pour le surplus, notre parole: madame de..., votre amie, a
quitté cette demeure hier au soir, et plus jamais n'y reviendra.
Madame de..., mon amie?... Ah! oui!... je n'y songeais plus... En
vérité, je suis très vieux... Et mon cœur commence à s'effriter,
lui aussi... Je suis très vieux, et bien des choses sont déjà
métamorphosées en moi...
Madame de... Oui ... Madeleine... Elle ne reviendra plus
jamais.--Soit!...
La voix de fausset vient d'achever:
--Adieu, monsieur.
Tout est consommé.
* * * * *
A la porte,--à la porte extérieure, de bois clouté de fer, qu'on vient
de m'ouvrir, et sur la première des huit marches du perron de grès,--le
comte François, puis le vicomte Antoine m'ont dit, pareillement:
--Adieu, monsieur.
* * * * *
J'ai traversé le jardin, mes pieds foulant le gazon inculte, ma tête
frôlant les ramures emmêlées des pins et des cèdres. La grille était
ouverte. Je l'ai passée.
Et je m'en vais, sur la lande, au hasard, vers l'aube qui naît...