XXXV

Encore l'aube...

Je ne la vois pas, je la devine... Le rectangle de la fenêtre grillée

est toujours noir. Mais la nuit s'achève pourtant. Je sens, à travers

les vitres épaisses, je sens la froidure qui précède le matin...

Les trois bougies ont brûlé jusqu'au fer des trois lances. Leurs

mèches, abattues dans la petite flaque des dernières gouttes de cire,

ne jettent plus qu'une lueur incertaine et dansante, et qui s'éteint

par intervalles...

* * * * *

Le sommeil m'a rendu un peu de force,--très peu.--Peut-être pourrais-je

me soulever de ce lit...

J'essaie de calculer... Combien de temps depuis le début, depuis

l'origine de l'Aventure? Voyons... Aujourd'hui ... aujourd'hui,

voici l'aube... Hier ... hier j'étais ici ... oui: c'est hier que je

suis devenu vieux,--hier, entre l'aurore et le crépuscule.--Et c'est

avant-hier, avant-hier soir, que je suis entré dans la Maison des

Hommes Vivants... Donc, en tout, deux nuits et un seul jour...

Un seul jour... Comme elles sont creuses et desséchées, pourtant, les

rides de mon vieux, vieux visage!... Et cette broussaille couleur de

givre, qui pend à mes joues, à mon menton... Un seul jour, oui ... mais

plus lourd sur moi qu'un siècle... Qui me croira, jamais? Personne,

personne, personne...

Peut-être pourrais-je me soulever de ce lit... Mais, d'abord, il

faudrait qu'on m'aidât à dérouler ce drap, qui me serre et m'entrave...

Quel drap? il n'y a point de drap, sauf ceux-ci, qui ne m'entravent

point... Quoi donc?... Ah! oui ... c'est le drap de l'autre, le drap de

l'Homme... Je vois toujours ... je vois ... et alors, n'est-ce pas?...

je confonds...

* * * * *

L'aube... La voilà, cette fois: le rectangle de la fenêtre grillée

n'est plus tout à fait noir...

* * * * *

Je n'ai pas entendu la porte s'ouvrir. J'ai été surpris. Je n'ai pas eu

le temps de fermer les yeux.

Ils sont là tous les deux, le comte François et le vicomte Antoine. Ils

me regardent. Et je vois bien, comme hier, je vois bien qu'ils sont

étonnés...

C'est le comte François qui m'a dit:

--Monsieur, levez-vous, je vous prie...

Je me suis levé, sans aucun effort. Je suis faible, très faible, mais

léger, léger,--si léger!...

Alors le comte François m'a dit:

--Monsieur, mon père est aujourd'hui fort las, et ne peut du tout

quitter sa chambre. C'est pourquoi mon fils et moi-même sommes venus

vous chercher pour vous y conduire...

Je les ai suivis. Que m'importe d'être là ou ici?...

* * * * *

Lui,--le marquis Gaspard,--je ne l'ai pas vu. Dans sa chambre, un

paravent de vieille soie cache le lit, dont je n'ai fait qu'apercevoir

les quatre colonnes torses très hautes, et leur baldaquin, carré, sans

rideaux...

Mais j'ai reconnu la voix de fausset, et j'ai reconnu les accents

singulièrement doux qu'elle sait prendre, quand elle veut n'être

ni impérieuse, ni ironique... Maintenant, l'Homme Vivant parle, et

j'écoute, debout sur le seuil. J'écoute, et dans ma mémoire usée,

effritée, d'où s'effacent et tombent en poussière toutes les empreintes

du temps jadis, les paroles de l'Homme Vivant s'enfoncent et se

gravent, si fortement qu'elles subsisteront, je crois, jusqu'à la fin.

Il parle. Il dit;

--Monsieur, j'avais mieux espéré de ma puissance magnétique et de votre

énergie vitale. Je ne saurais dire que je regrette d'avoir fait ce

que j'ai fait,--ce que je devais faire. Notre sécurité, notre paix,

notre immortalité probable étaient à ce prix. Voilà qu'elles sont

maintenant assurées, sans qu'il en ait rien coûté de plus qu'un grand

effort. Mais j'aurais voulu que cet effort vous fatiguât comme il

m'a fatigué et ne vous épuisât point. Certes, l'expérience que nous

tentions ne laissait pas d'être périlleuse, et je vous en avais averti.

J'appréhendais surtout pour votre vie l'inévitable rupture du lien

vibratoire qui vous avait d'abord uni à l'être tiré par moi de votre

substance. J'appréhendais aussi la mort de cet être que j'avais créé,

et qu'il fallait que je tuasse, sachant pourtant que vous ressentiriez

cruellement sa destruction. Or, vous avez, monsieur, supporté l'une et

l'autre secousse à merveille, mais pour tomber, l'instant d'après, en

cette particulière langueur où je vous vois. Monsieur, j'en éprouve un

chagrin véritable, et vous supplie de croire qu'il n'a pas dépendu de

moi que vous ne fussiez, ce matin, mieux portant et plus robuste que

vous n'êtes.

Une pause. Je fais un pas en arrière, pour me retirer. Mais la voix a

repris, plus lente et plus solennelle. J'écoute encore, attentif:

--Monsieur, puisqu'il en est ainsi, le plus court est d'accepter

l'irréparable. Mais telle quelle, la situation ne laisse pas de

présenter pour vous quelque avantage. Les objections que nous avions

dû faire, en effet, à votre immédiate liberté, tombent maintenant

d'elles-mêmes. Ce qu'il nous était impossible de consentir à l'homme

que vous étiez hier, à pareille heure,--sain de corps et d'esprit,

robuste, et jeune tout de bon,--nous pouvons sans inconvénient

l'accorder à l'homme que vous êtes aujourd'hui,--vieux, et faible

de plus d'une sorte de faiblesse.--Monsieur, vous êtes donc, dès à

présent, libre, et libre sans restriction. Sitôt qu'il vous plaira, mon

petit-fils aura l'honneur de vous ouvrir notre porte. Et vous pourrez

mener vos pas où bon vous semblera. Il nous suffit que jamais vous ne

parliez, à âme qui vive, de ce que vous avez vu dans notre maison. Et

vous n'en parlerez pas.

J'écoute toujours. Et je ne m'étonne nullement, quelque imprévue que

soit cette liberté qu'on m'offre tout à coup. J'écoute, et de plus

en plus, je sens chacun des mots entendus pénétrer en moi, et s'y

fixer, inoubliable, définitif. Je comprends, je comprends très bien:

de l'épreuve terrible, ma volonté, mon intelligence, ma raison même

sortent diminuées, raréfiées; ma tête, en quelque sorte, est à moitié

vide, et ces paroles qu'on m'adresse, et ces ordres qu'on me donne,

et cette consigne de silence qui s'inscrit indestructiblement au fond

de ma mémoire, tout cela, dicté par une autre volonté, par une autre

intelligence, par une autre raison, va se substituer dans ma cervelle à

tout ce qui n'y est plus, à tout ce qui s'en est enfui, et, tant bien

que mal, remplir ce creux intolérable de ma tête...

La voix de fausset conclut:

--Vous avez, pour le surplus, notre parole: madame de..., votre amie, a

quitté cette demeure hier au soir, et plus jamais n'y reviendra.

Madame de..., mon amie?... Ah! oui!... je n'y songeais plus... En

vérité, je suis très vieux... Et mon cœur commence à s'effriter,

lui aussi... Je suis très vieux, et bien des choses sont déjà

métamorphosées en moi...

Madame de... Oui ... Madeleine... Elle ne reviendra plus

jamais.--Soit!...

La voix de fausset vient d'achever:

--Adieu, monsieur.

Tout est consommé.

* * * * *

A la porte,--à la porte extérieure, de bois clouté de fer, qu'on vient

de m'ouvrir, et sur la première des huit marches du perron de grès,--le

comte François, puis le vicomte Antoine m'ont dit, pareillement:

--Adieu, monsieur.

* * * * *

J'ai traversé le jardin, mes pieds foulant le gazon inculte, ma tête

frôlant les ramures emmêlées des pins et des cèdres. La grille était

ouverte. Je l'ai passée.

Et je m'en vais, sur la lande, au hasard, vers l'aube qui naît...

La maison des hommes vivants · 第 44 / 51 题