Ensuite je ne sais plus...
Je ne sais plus rien...
C'est le matin ... un matin pluvieux encore... Par la fenêtre grillée,
le jour pénètre, visqueux, dans la chambre-prison... Je gis sur le lit.
Et quand je reprends connaissance, j'essaie en vain de me soulever sur
un coude, pour regarder autour de moi. Je ne peux pas. Je suis trop
faible...
Mais, tout de suite, je vois ... je vois ailleurs...
De l'eau courante ... des herbes vertes ... des mousses ... une paroi
de rochers, verticale, haute ... des cailloux blancs, lavés par
l'eau rapide ... et, sur leurs pointes aiguës, un cadavre ... mon
cadavre;--moi...
L'eau détrempe mes vêtements, couvre ma poitrine et mes épaules, noie
ma face renversée, emplit mes yeux larges ouverts... Mais je ne sens
pas le contact liquide et froid... Je ne sens pas non plus la bise
mêlée de pluie qui cingle mes jambes et mes hanches, demeurées hors de
l'eau, sur la berge étroite du torrent... Je ne sens plus rien. Je suis
mort. Je veux dire: l'Homme,--cet Homme qui était, qui est moi,--est
mort. Je vois un grand trou rose dans sa nuque, un grand trou par où
l'aiguille d'un rocher est entrée, et la vie sortie....
Ma nuque à moi,--à moi qui suis ici, sur ce lit, dans cette
chambre,--ma nuque me fait mal, très mal...
* * * * *
Je gis, inerte. Plusieurs fois j'ai essayé de remuer. Je ne peux pas.
Je ne peux rien. Par la fenêtre entre-bâillée, l'odeur fraîche des
arbres résineux, trempés de pluie, se glisse. Je suis seul. D'abord,
ils étaient là,--le comte François et le vicomte Antoine.--Ils me
regardaient, ils tâtaient mon pouls, mes membres, ma nuque.--Mais,
bientôt, ils se sont retirés. Je suis resté seul.
* * * * *
Tout ce que j'ai raconté plus haut, c'est maintenant du passé,--du
passé fabuleusement lointain.--Je regarde le cadavre à demi submergé.
J'essaie de me souvenir... Je suis tombé, oui ... je me penchais, pour
voir au fond ... je me penchais ... et un grand coup, soudain, s'est
abattu sur moi ... un coup pareil à ceux que frappait, sur ma nuque et
sur mes épaules, l'écrasant regard dont je suis encore tout meurtri...
Je regarde le cadavre,--mon cadavre.--C'est un vieux cadavre, déjà...
Au-dessus de lui, des mouches bourdonnent ... autour, l'eau courante
glisse ... l'eau courante use, dissout, décompose ... En vérité, oui:
un très vieux cadavre... Il faudra que le menuisier se hâte...
* * * * *
Et moi aussi, et moi aussi, je suis vieux...
Étais-je tellement vieux, tout à l'heure?... ou le soleil s'est-il
arrêté dans le ciel?... longtemps?... plusieurs années?... Je ne sais
plus...
Évanoui ... j'étais évanoui... Cela, je me rappelle... C'est lorsque
je suis tombé de la falaise ... ma tête et mes mains ont heurté le
parquet... Et sans doute les Hommes Vivants m'ont-ils emporté dans
cette chambre ... sur ce lit... Peut-être est-ce l'eau courante, et la
pluie, et la bise d'hiver, qui m'ont vieilli...
Vieilli, vieilli, vieilli... Et davantage d'instant en instant, de
seconde en seconde...
Je touche mon menton. Voici qu'une barbe commence d'y pousser, une
barbe grise... Elle pousse vite, vite... Et, quand je passe ma main sur
mes tempes, je sens des rides...
Trois fois déjà, la porte s'est entr'ouverte, et, dans le chambranle,
j'ai vu paraître le visage attentif des Hommes. Chaque fois, j'ai fermé
les yeux, mais pas tout à fait, afin de pouvoir guetter, entre mes
paupières presque closes. Et j'ai bien vu, j'ai bien vu que les Hommes
étaient étonnés,--étonnés, évidemment, de ma vieillesse, de ma soudaine
vieillesse...
* * * * *
Quelle heure, à présent? quel jour? quelle année? Ma barbe grise a
blanchi. Je la vois. Elle est déjà large et longue. Pareillement
croissent la barbe et les cheveux aux chairs décomposées des morts...
Mes mains ont maigri. A travers le parchemin de leur peau, je palpe des
os noueux...
Il me semble que le soleil baisse. Dans la chambre-prison, il fait
moins clair. La fenêtre grillée ne laisse plus filtrer qu'un jour
incertain... Et l'eau courante, là-bas, l'eau verte, devient brune,
autour du cadavre déjà très confus ... amolli, ce me semble ...
effiloché...
* * * * *
Oui, voici venir la nuit. De nouveau, les Hommes Vivants sont
entrés;--le père et le fils, seuls; pas le grand-père, disparu,
invisible.--Ils se sont encore approchés du lit. Ils m'ont considéré
longuement, la mine soucieuse.--Puis ils sont repartis, toujours
sans mot dire. Au candélabre triangulaire, les trois bougies brûlent
maintenant, et cela fait aux trois lances trois pointes flamboyantes...
Là-bas, le crépuscule s'épaissit, et l'eau brune se fait noire...
* * * * *
... Ho! ho! qu'est-ce?... des torches dans la chambre?... des cris?...
Ah! non ... c'est là-bas. A quoi pensais-je? C'est là-bas, au-dessus du
précipice. Les torches s'inclinent, les regards fouillent le vide... Je
vois des uniformes rouge et bleu... Je vois une civière... Bon! bon!...
j'ai compris: c'est pour moi.
Des cris. Des jurons. Une voix, ensuite, qui impose aux autres le
silence. J'entends, j'entends très bien:
--Je le vois, je vous dis! il est dans le trou. Faut descendre!
--Méfiance! c'est creux!...
--As pas peur! ça me connaît!... Oh! là! là!... Il est rien frais, le
macchabée! Nom de Dieu de nom de Dieu!...
--Gueulez donc pas tant, foutre!
--Mais c'est qu'on n'y reconnaît seulement rien, sergent!... c'est tout
pourri...
--Quoi? quoi? tout pourri? cette blague! qu'est-ce que vous chantez là?
il n'est seulement pas mort depuis vingt-quatre heures!
--Ah bien!... Pour ce qui est des vingt-quatre heures, je ne peux pas
vous dire ... mais pour ce qui est d'être de la viande avancée, il n'y
a pas d'erreur! C'est d'avoir trempé dans l'eau, probable... Envoyez
toujours le drap, et de la ficelle... On va nouer les quatre coins ...
c'est plus un homme, c'est une bouillie! Faudrait des cuillers à soupe
pour ramasser ça...
--Mais ... alors? si c'était quelqu'un d'autre, qui sait? S'agit de ne
pas gaffer, hein! Fouillez-y les poches, et on verra voir!...
--Ça colle, on y va... Si, tout de même! c'est le client! sa carte
d'identité, que je trouve ... et puis des bristols ... et tout un
fourbi personnel... Sûr et certain que c'est lui... Vous y êtes, pour
le drap?
--Tu parles! on t'espère!...
--Alors, une, deusse, troisse!... Enlevez le bœuf!... Eh bien!... eh
bien!...
--Quoi encore? «Eh bien! eh bien!»
--C'est le macchabée! Il pèse autant dire rien du tout!
--Ah?... Mais ... dites donc! s'il est si purée que ça, regardez voir
par terre ... des fois que vous aureriez oublié une jambe ou un bras?
--Non, sergent! pas même la tête!... Vous avez le retour du filin, en
haut?
--Oui. Paré!
--Oh! hisse! oh! hisse!...
--Et pour lors, en retraite...
--Gy! Pour défiler!... arche!...
--Tâchez moyen de pas tant la secouer, cette civière!...
--Ah! ouat!... Il s'en fout un peu, le type, qu'on y chahute sa
voiture, à présent...
* * * * *
Le linceul resserré presse ma tête, lie mes membres... La civière s'en
va, cahotée... Je vois toujours, je vois très bien...
La flamme des torches et la flamme des trois bougies du candélabre
mêlent leurs distantes clartés...
C'est la nuit noire.
Par la fenêtre grillée, nulle clarté crépusculaire n'entre plus.--Et
nulle clarté crépusculaire ne descend plus du ciel éteint, sur le
sentier...
Le linceul resserré ferme mes yeux.--Le linceul là-bas, et ici, le
sommeil. Le sommeil, autre mort...