Moi, je continuais de le voir...
Il s'en allait marchant vite, glissant à travers la brousse avec
une étonnante aisance. Et je me souvenais de Madeleine que j'avais
vue, six heures plus tôt ... six heures, ou six siècles?... glisser
pareillement...
L'aube blêmissait l'orient. Néanmoins, derrière l'écran des montagnes,
la terre masquée demeurait obscure. Je voyais clair, pourtant. J'aurais
vu clair dans une nuit plus noire encore. Je voyais comme si j'eus
touché. Ces yeux surnaturels et mobiles, par lesquels je suivais
l'homme pas à pas, ces yeux prodigieusement attachés à sa chair, sans
doute parce que sa chair était ma chair aussi ... ces yeux infaillibles
étaient comme des mains. Ils palpaient plutôt qu'ils ne regardaient...
L'Homme s'en allait, marchant très vite. Autour de lui, déjà,
j'entrevoyais les énormes blocs à faces abruptes dont la masse quasi
géométrique, émergeant, pierreuse et nue, des broussailles du sol,
m'avait étonné naguère. Dans ce labyrinthe, l'Homme n'hésitait jamais,
et précipitait sa course avec une absolue certitude...
A mes jambes je sentis bientôt la griffade des lentisques et des genêts
... comme si c'eût été moi, et non lui, que les épines griffaient au
passage... Et ma fatigue, au fur et à mesure qu'il marchait davantage,
augmenta jusqu'à devenir une douleur aiguë des cuisses et des genoux...
Maintenant, il était sorti du labyrinthe de pierres. Il avançait parmi
des escarpements crevassés, parmi des éboulements rocheux que je
reconnaissais aussi. Là encore, j'avais passé six heures plus tôt...
Non loin de là, la lanterne sourde de mon guide avait éclairé le
douteux sentier, et son bâton avait écarté devant moi les ronces,--ces
mêmes ronces qui, maintenant égratignaient les jambes de l'Homme, et
mes jambes à moi...
J'étais las, las à crier grâce...
* * * * *
Tout à coup, l'Homme s'arrêta:
L'aube, peu à peu, était montée jusqu'au zénith. La terre blanchissait
vaguement. De hautes herbes hérissées m'apparurent, masquant une
brusque déclivité du sol.
L'Homme debout, bras croisés, se penchait en avant. Je me penchai avec
lui.
Un précipice était là,--le précipice au bord duquel j'avais frissonné
naguère.--Je le reconnaissais, comme j'avais reconnu le labyrinthe des
rocs abrupts, et le chaos des escarpements branlants, et le fourré
des genêts et des lentisques. Je reconnaissais la chute verticale du
terrain, les cailloux blancs du fond, l'eau verdâtre et bouillonnante.
Et je reconnaissais aussi mon frisson, tenace...
A l'horizon de l'est, dans le ciel pâle de l'aube, une première tache
rouge, rouge comme une tache de sang frais, marqua l'aurore...
Soudain, à l'instant même que je luttais pour refréner mon vertige, une
détente atroce de tous mes muscles me jeta hors de ma dormeuse,--me
jeta en l'air, comme le corps d'un gymnaste est jeté en l'air par la
détente d'un tremplin. Et tout faible, tout épuisé, tout annihilé que
j'étais, mes muscles, ainsi détendus, désespérément, me lancèrent si
haut que je retombai par terre à plus de trois pas de la dormeuse
repoussée.
Je retombai, la tête et les mains en avant et je m'évanouis...
Après avoir vu toutefois l'Homme, lancé lui-même la tête en avant,
dans le précipice, s'abîmer, s'écraser,--se tuer raide,--parmi l'eau
glauque, sur les cailloux blêmes.