XXXIII

Moi, je continuais de le voir...

Il s'en allait marchant vite, glissant à travers la brousse avec

une étonnante aisance. Et je me souvenais de Madeleine que j'avais

vue, six heures plus tôt ... six heures, ou six siècles?... glisser

pareillement...

L'aube blêmissait l'orient. Néanmoins, derrière l'écran des montagnes,

la terre masquée demeurait obscure. Je voyais clair, pourtant. J'aurais

vu clair dans une nuit plus noire encore. Je voyais comme si j'eus

touché. Ces yeux surnaturels et mobiles, par lesquels je suivais

l'homme pas à pas, ces yeux prodigieusement attachés à sa chair, sans

doute parce que sa chair était ma chair aussi ... ces yeux infaillibles

étaient comme des mains. Ils palpaient plutôt qu'ils ne regardaient...

L'Homme s'en allait, marchant très vite. Autour de lui, déjà,

j'entrevoyais les énormes blocs à faces abruptes dont la masse quasi

géométrique, émergeant, pierreuse et nue, des broussailles du sol,

m'avait étonné naguère. Dans ce labyrinthe, l'Homme n'hésitait jamais,

et précipitait sa course avec une absolue certitude...

A mes jambes je sentis bientôt la griffade des lentisques et des genêts

... comme si c'eût été moi, et non lui, que les épines griffaient au

passage... Et ma fatigue, au fur et à mesure qu'il marchait davantage,

augmenta jusqu'à devenir une douleur aiguë des cuisses et des genoux...

Maintenant, il était sorti du labyrinthe de pierres. Il avançait parmi

des escarpements crevassés, parmi des éboulements rocheux que je

reconnaissais aussi. Là encore, j'avais passé six heures plus tôt...

Non loin de là, la lanterne sourde de mon guide avait éclairé le

douteux sentier, et son bâton avait écarté devant moi les ronces,--ces

mêmes ronces qui, maintenant égratignaient les jambes de l'Homme, et

mes jambes à moi...

J'étais las, las à crier grâce...

* * * * *

Tout à coup, l'Homme s'arrêta:

L'aube, peu à peu, était montée jusqu'au zénith. La terre blanchissait

vaguement. De hautes herbes hérissées m'apparurent, masquant une

brusque déclivité du sol.

L'Homme debout, bras croisés, se penchait en avant. Je me penchai avec

lui.

Un précipice était là,--le précipice au bord duquel j'avais frissonné

naguère.--Je le reconnaissais, comme j'avais reconnu le labyrinthe des

rocs abrupts, et le chaos des escarpements branlants, et le fourré

des genêts et des lentisques. Je reconnaissais la chute verticale du

terrain, les cailloux blancs du fond, l'eau verdâtre et bouillonnante.

Et je reconnaissais aussi mon frisson, tenace...

A l'horizon de l'est, dans le ciel pâle de l'aube, une première tache

rouge, rouge comme une tache de sang frais, marqua l'aurore...

Soudain, à l'instant même que je luttais pour refréner mon vertige, une

détente atroce de tous mes muscles me jeta hors de ma dormeuse,--me

jeta en l'air, comme le corps d'un gymnaste est jeté en l'air par la

détente d'un tremplin. Et tout faible, tout épuisé, tout annihilé que

j'étais, mes muscles, ainsi détendus, désespérément, me lancèrent si

haut que je retombai par terre à plus de trois pas de la dormeuse

repoussée.

Je retombai, la tête et les mains en avant et je m'évanouis...

Après avoir vu toutefois l'Homme, lancé lui-même la tête en avant,

dans le précipice, s'abîmer, s'écraser,--se tuer raide,--parmi l'eau

glauque, sur les cailloux blêmes.

La maison des hommes vivants · 第 42 / 51 题