Elle dormait toujours, du même sommeil terrible, plus proche, certes,
de la mort que de la vie. Et sur ses paupières noires, et sur ses
lèvres blêmes, et sur ses joues couleur de cendre, et jusque dans le
tissu de sa chair très froide, je cherchai d'abord en vain la rougeur,
même lointaine et profonde, d'un peu de sang mobile encore dans
quelques artères...
Une minute passa, interminable. Je m'étais penché au-dessus du lit,
sans oser seulement effleurer de mes mains draps ni couvertures. Enfin
j'entendis, dans la poitrine presque affaissée, le murmure d'une
respiration moins imperceptible; puis, sur les deux pommettes à la
fois, j'aperçus, très pâle, mais déjà rassurante, la teinte rosée tant
attendue.....
Et ce fut comme une résurrection, rapide et merveilleuse. Tout le
visage, par degrés se recolora. Le cœur se reprit à battre fort, et les
beaux seins qui étaient ma plus tendre et ma chère volupté soulevèrent
d'un rythme harmonieux la toile qui les couvrait. Sous ma bouche, prête
à baiser le premier éveil des paupières encore closes, je sentis la
chaleur vitale reconquérir les joues, le front, la bouche. Un doux
soupir entr'ouvrit les lèvres déjà mi-souriantes. Et je ne retins plus
mon baiser...
Ce fut sous ma caresse qu'elle revint à la vie...
* * * * *
Dieux! dieux!... combien de siècles révolus, engloutis, depuis ce
baiser?...
* * * * *
Elle me dit:
--Oh! j'ai dormi?... Et tu t'es rhabillé, méchant?
Elle nouait ses mains soyeuses à ma nuque, et je sentais tout son
corps léger,--trop léger,--se détendre, s'étirer, mollement, entre les
draps...
Elle dit encore:
--Chéri, chéri, chéri!... Oh! je suis trop lasse!... Vois-tu, c'est
fini: jamais je ne pourrai plus me lever, m'en aller, rentrer ...
jamais, jamais, jamais plus!... C'est fini!... Je suis une pauvre
petite... Vous l'avez toute cassée, votre poupée, monsieur!...
Elle se tut, parce que le dernier mot avait été dit trop près de ma
bouche.
* * * * *
Maintenant, nichée parmi les oreillers, ses cheveux d'or vert coulant
en ruisseau scintillant le long d'elle, et ses bras purs suspendus à
mon cou, elle riait, fantasque et tendre comme elle avait été tant
de fois, comme tant de fois je l'avais adorée, chez nous, dans notre
chambre, sur notre lit... Elle riait, et moi, accoudé tout contre
elle, un genou touchant le creux de sa taille et ma main pressant son
épaule ronde et nue, je plongeais mon regard dans l'eau claire de ses
yeux,--et j'oubliais,--oui, j'oubliais tout...
* * * * *
C'était bien la fin d'un rendez-vous, d'un rendez-vous si
voluptueux,--«si déraisonnable,» disait Madeleine, «qu'on n'était plus
bien, bien sûre d'avoir encore deux bras, deux jambes et une tête,
chaque chose vraiment à soi, et attachée à sa bonne place... Et c'était
absolument fou d'avoir perdu comme cela, sans exception, tous ses
peignes et toutes ses épingles!...»
Moi, j'écoutais, de toute mon âme...
* * * * *
D'abord elle s'était soulevée, avec un effort dont elle avait pâli, et
elle avait jeté un coup d'œil inquiet autour d'elle. Et j'avais tremblé
qu'elle ne vît les murs nus, la fenêtre grillée, l'unique chaise de
paille,--tremblé qu'elle ne s'étonnât, qu'elle ne s'effrayât--tremblé
que le cher rire confiant n'expirât soudain sur la chère bouche... Mais
non. L'invisible bandeau restait bien appuyé, bien serré sur les yeux
de la victime. Et la chambre-prison n'avait rien de surprenant pour ces
yeux aveuglés.
Madeleine demanda seulement:
--Chéri? Il n'est pas sept heures, au moins?
Et je répondis,--riant, moi aussi:
--Mais non, ma folle...
Contente, elle secoua ses boucles, qui brillèrent comme ensoleillées,
et, se laissant retomber avec délices sur le lit, qui fléchit à peine:
--Oh! alors!... je paresse encore un peu!... Tant pis si j'arrive en
retard pour dîner... Si tu savais, mon amour, comme ta petite fille est
fatiguée, fatiguée, fatiguée!...
Et elle ne bougea plus s'offrant, heureuse, à mes baisers qui osaient à
peine effleurer sa chair meurtrie.
* * * * *
Non, je ne lui dirais rien. Je n'aurais garde de rien lui dire. Elle
ne savait pas, elle avait cet immense bonheur de ne pas savoir. Je ne
le lui arracherais pas. A quoi bon, en effet?--non! mon désespoir,
mon épouvante, ma ruine mortelle, tout serait pour moi seul. Elle ne
saurait jamais. Et puisque j'étais seul condamné, seul je porterais mon
destin. Elle, libre, épargnée, insouciante, s'en retournerait vers la
vie. Moi, je resterais. Et j'entrerais, muet, dans mon néant...
Mais j'aurais eu, pour récompense ultime de mon silence, j'aurais au
moins eu, intacte, pure, sans tache, sans ombre, la joie déchirante de
ce suprême rendez-vous d'amour...
Mieux éveillée, maintenant, elle babillait. Et c'était comme de petites
lueurs de liberté qui entraient avec ce babil dans la nuit du cachot
noir...
Elle disait:
--Figure-toi! chez ma couturière, mardi passé...
Puis:
--Tu sais bien, voyons! Marie-Thérèse!... cette peste qui t'a fait la
cour sous mon nez, au bal de l'escadre...
Et encore:
--La prochaine fois que nous monterons à cheval nous deux...
Moi, je caressais des deux mains ses cheveux souples, sa peau chaude;
je touchais avidement toute cette réalité vivante qui était en elle,
qui était elle-même...
Et je songeais qu'en vérité j'étais, moi, comme un mort qui, du fond de
sa fosse, eût entendu les vivants parler et rire au-dessus de lui...
Oui, comme un mort...
Et je regardais les doux yeux couleur de mer, et je regardais la belle
bouche bavarde, et, tout bas, je criais, désespérément:
--C'est toi qui me tues,--toi!... Tu as passé sur mon chemin, et je
t'ai suivie, et tu m'as conduit, comme par la main, jusqu'à la porte
ouverte du tombeau. Et c'est bien vrai que tu as été pour moi le feu
follet dangereux, qui abuse le voyageur, l'aveugle, et le pousse dans
le précipice. Je suis tombé. Et c'est fait.--Mais, maintenant, comment
ne vois-tu pas, comment ne sens-tu pas ma détresse et mon agonie?
pourquoi ris-tu? Cela n'est donc pas écrit dans mon cœur, que je vais
disparaître, que je ne te verrai plus, jamais plus?... Si! c'est écrit.
Tout est écrit: mon amour, ma condamnation, ma mort... Si tu ne lis
pas, c'est que tu ne sais pas lire, et si tu ne sais pas lire, c'est
que tu ne m'aimes pas... O ma Tendresse chère, ô mon Idole fragile!
Tu ne m'aimes pas, je le vois bien... Mais qu'importe! puisque tu ne
m'aimes pas, tu auras moins de chagrin en me perdant, tu te consoleras
plus vite, ta jeunesse aura plutôt fait d'oublier, et de recommencer,
et de rebâtir... C'est mieux. C'est bien. Très, très, très bien. Moi,
je t'aime,--et je te sauve. Je t'aime...
* * * * *
Et je dis alors, tout haut, comme si je répondais de ce seul mot à
toutes les paroles qu'elle avait dites:
--Je t'aime...
Elle s'interrompit, me regarda bouche bée, puis, joyeuse, éclata de
rire:
--Tu m'aimes? tu m'aimes!... Par exemple!... mais, j'espère bien,
monsieur!...
Et, toute câline et malicieuse, elle attira mes lèvres contre ses
lèvres, pour un baiser qui dura ... qui dura jusqu'à fondre mes
moelles...
Comme je chancelais, elle se laissa doucement retomber en arrière parmi
les oreillers. Et ses paupières, soudain, battirent:
--Oh!--dit-elle,--voilà que je suis encore lasse, lasse!... Chéri? il
n'est pas encore sept heures, au moins?... dis? il n'est pas ... sept...
Elle retomba tout à fait, paupières closes.
* * * * *
La porte se rouvrit.