XXVII

Le comte François s'était interrompu, et regardait son père, toujours

immobile comme un cadavre au fond de cette dormeuse singulière, moitié

fauteuil et moitié chaise-longue. Y avait-il, sur le visage absolument

figé, quelque indice que je n'aperçus pas? Toujours est-il que le comte

se retourna vers moi, et me dit:

--Monsieur, l'heure de l'opération approche. Réfléchissez encore, je

vous prie, et voyez en vous-même s'il n'est rien que vous souhaitiez

obtenir préalablement, et qui vous puisse être accordé? Vous savez que

notre dessein ferme est de faire tout ici pour vous plaire. Et nous

voudrions que vous nous missiez à même de n'y rien épargner.

Je secouais déjà la tête de droite à gauche, pour refuser, quand une

idée, tout d'un coup, me sillonna, jetant dans tout mon être une

soudaine fulguration. Et je restai sur place, les yeux fixes, une main

levée.

--Monsieur, parlez?--insistait le comte.

Je ne répondis pas sur-le-champ. Je songeais, et je calculais en

moi-même. Mais, à la fin, résolûment:

--Messieurs,--dis-je, prenant mon parti, et les regardant tous

trois,--messieurs, je souhaite en effet qu'il me soit accordé une

faveur; et j'espère que vous ne verrez pas d'inconvénient à me

contenter, car j'attache, moi, un prix immense à l'être; un prix tel,

que je suis prêt, si j'obtiens ce que je veux, à vous donner en échange

non pas seulement mon consentement passif, mais bien mon assistance

la plus active à tout ce qu'il vous plaira d'entreprendre ensuite,

fût-ce contre moi-même!--Voici: vous m'avez tantôt permis d'entrevoir,

endormie ou hypnotisée, madame de..., mon amie? Eh bien! je souhaite

revoir une fois encore,--une dernière fois!--cette dame; mais je

souhaite la revoir éveillée, consciente, vivante, je souhaite lui

parler, et qu'elle me réponde; je souhaite lui dire adieu, et demeurer

avec elle, seul à seule, une heure de temps.--Une heure, oui!--rien

qu'une heure. Et, sitôt après, je serai à vous.--A vous: votre homme;

votre chose;--comme vous voudrez, tant que vous voudrez.

Je me tus, et je croisai mes bras sur ma poitrine.

Ni le comte, ni le vicomte, ne répliquèrent d'abord. Ils hésitaient,

et je les vis se consulter l'un l'autre d'un coup d'œil. Puis, comme

ils avaient déjà fait, tous les deux se tournèrent à la fois vers

leur père et grand-père, et l'interrogèrent en silence. Cette fois

encore, je n'aperçus rien sur la face inerte dont les paupières

jointes éteignaient le regard. Mais sans doute le comte François,

lui, aperçut-il quelque chose: car, immédiatement, et sans la moindre

incertitude, il me dit:

--Monsieur, d'accord. Nous allons faire selon votre désir.

Une indicible émotion me fit chanceler. Le comte continuait de scruter

attentivement le visage paternel, et d'y lire l'arrêt qu'il me

transmettait:

--Monsieur--me répéta-t-il,--d'accord. Nous allons avoir l'honneur

de vous conduire auprès de madame de...; nous vous y laisserons,

tête-à-tête avec elle; et, le moment d'après, cette dame, comme vous le

demandez, s'éveillera. Vous aurez alors tout loisir de causer librement

avec elle, et lui pourrez même tenir n'importe quel propos, sans nulle

restriction; car sachez-le, et n'en soyez pas surpris: madame de..., en

votre compagnie, sera bien consciente et vivante, et vous reconnaîtra,

et se réjouira de votre présence,--mais, néanmoins, conservera sur

ses yeux l'invisible bandeau que nous y avons mis, et ne saura donc

point où elle est, et ne s'étonnera en rien de vous rencontrer dans

une chambre inconnue, qu'elle prendra de bonne foi pour la sienne ou

la vôtre,--bref, ignorera constamment tout ce que l'intérêt des Hommes

Vivants exige qu'elle ignore. A supposer même, monsieur, que vous usiez

tout à l'heure votre peine et votre temps à tâcher de dissiper cette

favorable ignorance, vous n'y parviendrez pas, je vous en avertis: car,

la soixantième minute écoulée, madame de... se rendormira, comme juste,

et soudain perdra tout souvenir de votre entrevue, laquelle sera dans

sa mémoire effacée absolument, nulle et inexistante.--Monsieur, s'il

vous convient à présent de nous suivre?

Il ouvrait déjà la porte, et, précédé de son fils, traversait comme

naguère l'antichambre. Je marchai derrière lui. Il me sembla que je

titubais.

Sous la porte mal jointe, le parfum aimé se glissait encore, par minces

effluves tièdes. A l'aspirer, je crus défaillir.

* * * * *

--Monsieur,--dit enfin le comte François, parlant à voix

basse,--monsieur, vous êtes ici, pour une heure, chez vous.

La maison des hommes vivants · 第 36 / 51 题