... Un très long silence...
De toute ma volonté je luttai d'abord pour demeurer impassible, et
garder sur mon visage le masque de dédain que j'y avais attaché. Mais,
bientôt je sentis mon sang-froid m'échapper. L'Aventure commençait
de revêtir un aspect à demi-surnaturel, dont la menace imprécise
paralysait peu à peu mon courage autant qu'avait été paralysée tout à
l'heure ma force musculaire et nerveuse. Si bien qu'à la fin j'eus peur
de montrer à mes ennemis cette anxiété irrésistible qui m'envahissait,
et je me levai tout à coup, et je marchai quelques pas, afin de dérober
à leurs yeux mes traits...
Toujours immobile, endormi peut-être, le marquis Gaspard ne sembla
pas s'apercevoir de mon geste. Mais le comte François et le vicomte
Antoine, courtois à l'excès, s'informèrent sans ironie de ma fatigue ou
de mon ennui.
--Monsieur.--dit le comte,--veuillez excuser la lenteur de tout ceci.
Mais si j'ai bien deviné l'intention très audacieuse de notre père,
j'ose vous affirmer que cette lenteur, en l'occurrence, s'impose. Il
s'agit en effet, ou je me trompe beaucoup, d'une opération magnétique
difficile entre les plus ardues. Et notre père recueille d'abord,--et
bien logiquement,--toute sa force et toute son énergie, dont chaque
parcelle lui sera tantôt indispensable.
Je m'étais arrêté, et je regardais mon interlocuteur. Puis mes yeux,
instinctivement, se tournèrent vers l'appareil singulier que son fils
et lui-même avaient disposé tout à l'heure de leurs mains.
--Cette lentille,--m'expliqua sur-le-champ le vicomte Antoine,--cette
lentille que vous considérez a pour utilité de concentrer où il faut
les effluves magnétiques du courant de transmission. Sa substance est
une composition spéciale, de l'invention du comte de Saint-Germain,
laquelle composition réfracte les rayons électriques comme le verre
réfracte les rayons lumineux. C'est au moyen d'artifices analogues
que le dit comte, et notre grand-père après lui, purent d'abord
perfectionner, par maint exercice de pratique, leur puissance
magnétique naturelle, puis obtenir des résultats tels que jamais rien
de comparable ne fut réalisé, ni par vos médecins aliénistes, ni par
vos psychiâtres,--est-ce bien ainsi que vous les nommez?--ni même
par vos spirites les plus thaumaturges. Et, sans chercher plus loin,
l'opération qui va probablement être tentée sur vous vous en fournira
la prodigieuse preuve.
Malgré moi j'arquai les sourcils. Le vicomte eut un geste discret:
--Le marquis, monsieur, n'ayant pas encore jugé à propos de vous
révéler son projet, ni même de le révéler expressément à nous, je ne
me crois point autorisé à vous faire part de ma supposition. Mais,
sans anticiper sur ce point, vous savez, monsieur, ce qu'on entend, en
langage d'occultisme, par le mot _extériorisation_? Vous a-t-il jamais
été donné d'assister, chez quelque soi-disant sorcier, à l'évocation
prétendue d'un fantôme?
La question me fit l'effet d'un coq-à-l'âne, et je n'y répondis pas.
--Il me souvient,--continuait le vicomte, sans prendre garde à ce
silence,--il me souvient d'avoir vu de mes yeux quelque chose de
pareil. Deux charlatans fort habiles, dont l'un s'intitulait _médium_,
firent apparaître assez nettement, dans une chambre mi-obscure où
j'étais avec diverses gens, une ombre lumineuse qui avait à peu près
forme humaine, et qu'ils prétendirent être l'âme d'un personnage
défunt. Le mensonge était plaisant, mais l'ombre lumineuse n'en
existait pas moins, visible et matérielle. A n'en pas douter, l'un
des deux charlatans l'avait tirée de la substance de l'autre par
extériorisation. Toute grossière que soit une expérience de ce goût,
elle se rapproche de celles que nous pratiquons couramment, quand nous
forçons un de nos ouvriers de vie à nous abandonner une part de ses
atomes ou cellules. Et elle se rapproche aussi, et davantage, de celle
qui, tout à l'heure... Mais voilà que j'en dis bien long...
Il se tut, avec une sorte de confusion. Et le comte François prit
aussitôt la parole, comme s'il eût voulu détourner mon attention des
dernières paroles de son fils:
--Monsieur,--dit-il,--laissons cela, dont vous serez d'ailleurs bientôt
informé. Et soutirez que je vous félicite, quoique vous puissiez
penser, de cette chance singulière qui vous advient, à vous, Homme
Mortel, tombé par hasard dans la compagnie des Hommes Vivants, et
contraint, par ce même hasard bienheureux, à vivre quelque temps de
leur vie. Ne croyez à nulle raillerie de ma part. Vous dont la vie est
bornée à moins d'un siècle, et qui devez en conséquence précipiter
vos pensées, vos paroles et vos actes, mettre, si j'ose dire, les
bouchées doubles, et vivre d'autant plus vite que vous vivez moins
longtemps, vous ignorez en vérité ce que c'est que vivre, et l'infinie
douceur enclose dans ce seul mot. Monsieur, la pensée obsédante d'une
mort d'instant en instant rapprochée vous interdit le loisir et la
contemplation, seules joies véritables, et qui laissent bien loin
derrière elles les vains plaisirs et la fausse et flatteuse volupté
des sens. Quand il nous imposa d'éterniser non pas notre jeunesse,
mais notre âge mûr, le comte de Saint-Germain croyait nous imposer un
sacrifice, fécond, mais pénible; lui qui, tant et tant d'années durant,
ne s'était pas lassé de la plus orageuse navigation sur l'océan des
passions humaines, et qui avait fini par y faire naufrage, sur l'écueil
déplorable d'une boucle de cheveux blonds, jamais certes ne se douta
qu'il passait par sa faute à côté du bonheur. Vous-même, monsieur,
si j'en juge sur l'amour excessif que vous montrez pour une femme
d'ailleurs pleine d'attraits, mais d'attraits tout voluptueux, ignorez
encore de combien sont préférables aux blandices du corps les pures
jouissances de l'esprit, telles que sont, pour des yeux qui ont appris
à voir, les simples et sublimes visions d'un soleil qui se couche ou
d'une lune qui se lève.
Le vicomte Antoine étendait un bras enthousiaste:
--On ne se blase point, monsieur, sur de pareilles beautés, et,
tandis que vous serez notre hôte, j'espère bien vous révéler ces deux
merveilles, que les Hommes Mortels ne savent plus goûter: la Nuit et
le Jour. Votre siècle, entêté de vaines sciences et de grotesques
mécaniques, s'est tant acharné dans la poursuite d'un superflu de
bien-être, inutile et méprisable, qu'il a, ce faisant, perdu de vue
les naturels agréments de l'existence, et que, cessant de les voir,
il a cessé d'en jouir. Vous-même, tout à l'heure, marchant avec moi
sur la lande pluvieuse et sous le ciel orageux, je gage que vous avez
seulement maudit le sentier glissant, les buissons humides, sans lever
une fois les yeux vers les splendeurs romantiques dont notre course
était environnée, vers les monts sourcilleux, vers leurs pointes
déchirant la robe nacrée des nuées, vers l'écharpe d'argent diaphane
dont s'enveloppait frileusement la Nature...
J'écoutais, et ma stupeur, cette fois encore, eut raison de mon
anxiété. J'écoutais ces hommes atroces,--vampires véritables,
cannibales, puisque, en somme, nourris de chair et de sang
humains,--j'écoutais leurs paroles délicates et poétiques, et je
songeais, avec moins d'horreur que d'ahurissement, à toutes les
pitoyables victimes qui entraient, saines et robustes, dans cette
maison, pour en sortir pâles et défaillantes, à seule fin que trois
bêtes féroces pussent savourer à leur aise «les pures jouissances de
l'esprit»...