Dans le silence qui suivit, j'entendis le battement accéléré de mon
cœur, et je sentis poindre à mes tempes des gouttelettes d'une sueur
glacée. J'avais peur,--confusément, comme on a peur de l'obscurité, des
fantômes et des larves nocturnes. La voix de fausset du marquis Gaspard
augmenta mon malaise:
--Monsieur,--disait-il maintenant, parlant à moi,--j'ai longuement pesé
dans mon esprit le pour et le contre. Mais désormais mon parti est
pris. Vous-même n'y sauriez raisonnablement rien opposer, puisque vous
n'avez su rien imaginer qui nous pût tirer d'embarras. Veuillez donc
tenir le présent arrêt comme inattaquable et sans appel.
Il leva la main droite, comme s'il eût prêté serment:
--Monsieur,--prononça-t-il,--vous étiez, jusqu'à ce jour, monsieur
André Narcy, capitaine de cavalerie, attaché à l'état-major de la place
forte de Toulon. Vous ne l'êtes plus. Monsieur André Narcy, capitaine
de cavalerie, attaché au susdit état-major, va mourir tout à l'heure,
et rien ne le peut sauver, puisque sa vie est devenue pour les Hommes
Vivants un danger mortel. Vous, monsieur,--que dès cet instant je ne
puis plus nommer monsieur l'officier,--continuerez de vivre, sous tel
autre nom qu'il vous plaira de choisir, mais continuerez de vivre
ici,--prisonnier dans cette maison,--du moins pour un temps, car ce
n'est point une captivité perpétuelle que nous sommes contraints de
vous imposer. Notre séjour dans ce pays se peut abréger. Par égard pour
vous, nous ferons en sorte qu'il n'excède pas deux ou trois années,
comptées à partir de ce jour. Nous partirons le plus tôt qu'il nous
sera possible de partir sans éveiller des soupçons toujours hasardeux.
Nous vous emmènerons. Puis, sur n'importe quelle terre à votre gré,
pourvu seulement qu'elle soit lointaine, nous vous élargirons de grand
cœur, et sans même vous demander alors aucune promesse de silence: car
vos récits, récits d'un aventurier inconnu,--récits d'un imposteur, si
vous aviez l'extravagante audace de vouloir ressusciter, après trente
ou quarante mois, le capitaine André Narcy, indiscutablement mort ce
22 décembre 1908,--vos récits, vous n'en doutez non plus que moi, vous
enverraient incontinent aux Petites Maisons, et pour plus longtemps
que deux ou trois années.--Vous vous tairez donc, et, silencieusement,
recommencerez une autre vie, que je vous souhaite, monsieur, tout
à fait prospère et douce, et exempte d'accidents, fussent-ils même
considérablement moins tragiques que celui par lequel votre présente
vie s'achève en cet instant.
J'avais écouté, avec un grand froid dans le cœur. Le marquis se pencha
en avant:
--Acceptez-vous,--me demanda-t-il,--acceptez-vous de bonne volonté,
monsieur, cet arrêt?
D'une secousse des deux épaules, je rappelai à moi tout ce qui me
restait d'énergie. Puis, tête haute, je dis:
--Je suis entre vos mains. Je n'ai rien à accepter, ni rien à refuser.
Je subis.
A mon grand étonnement, ma réponse, quoique facile à prévoir,
déconcerta mystérieusement mon juge. Je le vis mordre ses lèvres et
promener de droite à gauche un regard indécis. A la fin;
--Monsieur,--reprit-il tout à coup, sur un ton de reproche assez
étrange,--j'attendais mieux de vous, et, je vous le dis sans
fard, cette résignation que vous affectez ne fait pas mon compte.
Souvenez-vous, s'il vous plaît, des gens que nous sommes. Je ne sache
pas qu'il y ait ici ni bourreau ni victime. Et c'est librement que vous
accepterez ou refuserez de vous soumettre à ce que nous attendons de
vous.
Ahuri, je considérais l'homme qui me parlait en ces termes
extravagants, et je me taisais. Il insista:
--Encore un coup, monsieur, je vous le demande; consentez-vous de bon
cœur à la mort du capitaine André Narcy, et consentez-vous de bon cœur
à lui survivre, au seul prix de quelques années d'une captivité qui
sera douce?
Je n'essayais plus de comprendre. Je haussai les épaules, et je
répondis:
--Non.
Le marquis Gaspard hocha deux fois la tête:
--Monsieur,--dit-il,--vous avez tort.
Ses yeux vifs et mobiles parcouraient mon visage d'un regard
désapprobateur.
--Vous avez tort, monsieur! Souffrez que j'use du privilège de mon âge,
et vous parle en quelque sorte de grand-père à petit-enfant: vous cédez
tout bonnement à votre mauvaise humeur et regimbez contre le destin,
qui ne se soucie pourtant guère des criailleries et bouderies humaines.
Et voilà qui est fort puéril, et vraiment indigne de vous. Ne croyez
pas nous embarrasser grièvement par ce «non» que vous nous jetez de la
sorte comme un défi. Vous n'imaginez certes pas nous réduire au suicide
en refusant la véritable grâce que nous vous offrons. Il est entendu
que nous ne vous tuerons point, quoiqu'il advienne. Mais ne spéculez
pas sur cette horreur du sang versé, qui est nôtre: vous n'en seriez
pas le bon marchand; car vous avez pu voir le peu de cas que nous
faisons des femmes; et il nous en coûterait moins que rien de sacrifier
le soi-disant honneur de celle que vous aimez à notre paix à tous. Or,
cela serait aisé, on vous a dit tout à l'heure comment.
A son tour il haussait les épaules. Au bout d'un moment il reprit:
--Monsieur, vous plaît-il d'en finir, et que nous jouions cartes sur
table? Or çà, voici: mon intention, je vous l'ai dit, est d'abuser sur
votre sort les autorités toulonnaises, tant civiles que militaires,
et aussi l'opinion publique. On vous tiendra pour défunt, on signera
votre acte mortuaire, on creusera votre fosse, on vous y enterrera.
A ce prix, nul ne s'avisera plus de vous venir rechercher au fond de
cette maison, où vous continuerez de vivre, provisoirement, la vie
que nous-mêmes vivons,--en attendant, comme je vous le promettais il
n'y a qu'un instant, de retrouver, sous d'autres cieux, votre liberté
pleine et entière. Rien de cela n'est déplaisant pour un homme tel que
vous: sans épouse, sans enfant, sans foyer.--Mais, pour le premier acte
de cette simple comédie, votre concours m'est indispensable. Ce faux
cadavre qu'on ensevelira, croyant vous ensevelir, je ne le puis, par
un coup de baguette, tirer d'une citrouille, à la façon des fées nos
bonnes marraines. Je le créerai toutefois d'une manière qui vaut bien
la leur. Mais j'ai besoin que vous m'aidiez, et que vous m'aidiez, je
le répète encore, librement et de bon cœur.
J'avais écouté, non sans plus de surprise et plus de malaise encore.
Comme il achevait, je vis le comte François et le vicomte Antoine, d'un
même mouvement, tourner la tête vers leur père et grand-père, et leurs
yeux jetèrent une brusque flamme, comme si la révélation de ce mystère
que, moi, je ne concevais pas, les illuminait, eux, tout d'un coup.
Une dernière fois, je fis appel à toute ma volonté chancelante. Et je
dis:
--A quoi bon tant de paroles? Vous êtes le maître. Peu importe l'espèce
de chantage que vous mettrez finalement en œuvre. Je vous ai déjà
offert ma vie pour racheter celle de madame de... Désirez-vous que je
répète mon offre? Je la répète, soit!
Le marquis Gaspard agita de droite à gauche une main large ouverte et
protesta:
--Tck! tck! tck! quel entêtement est le vôtre! Monsieur, il ne s'agit
de vie ni de mort, et vous le savez à merveille! Il s'agit de ce que
vous nommez assez plaisamment la «réputation» d'une femme, laquelle
réputation peut être, à votre choix, sacrifiée, ou sauvée; et vous
n'ignorez pas à quel prix. Un mot encore; à cette «réputation»
sauvée, j'ajouterai de bon cœur, si vous y tenez tant soit peu, la
supplémentaire faveur, pour l'objet de vos soucis, de ne jamais plus
revenir en ce lieu, et d'être pour toujours exempte de ce métier
d'ouvrière de vie qui excita tout à l'heure votre juste compassion.
Bon! tout est dit. Eh bien! monsieur, paierez-vous maintenant pour
madame de..., ou madame de... paiera-t-elle pour vous?...
Avant qu'il eût terminé son dilemme, j'avais incliné la tête. Sur le
champ il se leva.
--Fort bien!--fit-il, tout à coup solennel.--J'ai votre parole. Il ne
m'en faut pas plus.
Le comte et le vicomte s'étaient levés aussi.
--Messieurs,--ordonna le marquis,--j'ai vu que vous m'aviez compris.
Veuillez tout préparer pour ce qu'il nous reste à faire, et ne perdez
point de temps, car le jour ne tardera plus guère. Je vais, quant à
moi, me reposer d'abord, et me recueillir.
Il avait marché jusqu'à l'un des deux sièges bizarres, compliqués
d'accoudoirs et d'appui-tête, dont l'aspect étrange m'avait intrigué
naguère, lorsque j'étais entré dans la salle basse. Il s'assit, ou
plutôt s'encastra dans cette façon de dormeuse. Et je le vis fermer
les yeux, après qu'il eût bien abandonné tout son corps aux courbes
exactement calculées du dossier, du fond et des bras...