XXIV

Dans le silence qui suivit, j'entendis le battement accéléré de mon

cœur, et je sentis poindre à mes tempes des gouttelettes d'une sueur

glacée. J'avais peur,--confusément, comme on a peur de l'obscurité, des

fantômes et des larves nocturnes. La voix de fausset du marquis Gaspard

augmenta mon malaise:

--Monsieur,--disait-il maintenant, parlant à moi,--j'ai longuement pesé

dans mon esprit le pour et le contre. Mais désormais mon parti est

pris. Vous-même n'y sauriez raisonnablement rien opposer, puisque vous

n'avez su rien imaginer qui nous pût tirer d'embarras. Veuillez donc

tenir le présent arrêt comme inattaquable et sans appel.

Il leva la main droite, comme s'il eût prêté serment:

--Monsieur,--prononça-t-il,--vous étiez, jusqu'à ce jour, monsieur

André Narcy, capitaine de cavalerie, attaché à l'état-major de la place

forte de Toulon. Vous ne l'êtes plus. Monsieur André Narcy, capitaine

de cavalerie, attaché au susdit état-major, va mourir tout à l'heure,

et rien ne le peut sauver, puisque sa vie est devenue pour les Hommes

Vivants un danger mortel. Vous, monsieur,--que dès cet instant je ne

puis plus nommer monsieur l'officier,--continuerez de vivre, sous tel

autre nom qu'il vous plaira de choisir, mais continuerez de vivre

ici,--prisonnier dans cette maison,--du moins pour un temps, car ce

n'est point une captivité perpétuelle que nous sommes contraints de

vous imposer. Notre séjour dans ce pays se peut abréger. Par égard pour

vous, nous ferons en sorte qu'il n'excède pas deux ou trois années,

comptées à partir de ce jour. Nous partirons le plus tôt qu'il nous

sera possible de partir sans éveiller des soupçons toujours hasardeux.

Nous vous emmènerons. Puis, sur n'importe quelle terre à votre gré,

pourvu seulement qu'elle soit lointaine, nous vous élargirons de grand

cœur, et sans même vous demander alors aucune promesse de silence: car

vos récits, récits d'un aventurier inconnu,--récits d'un imposteur, si

vous aviez l'extravagante audace de vouloir ressusciter, après trente

ou quarante mois, le capitaine André Narcy, indiscutablement mort ce

22 décembre 1908,--vos récits, vous n'en doutez non plus que moi, vous

enverraient incontinent aux Petites Maisons, et pour plus longtemps

que deux ou trois années.--Vous vous tairez donc, et, silencieusement,

recommencerez une autre vie, que je vous souhaite, monsieur, tout

à fait prospère et douce, et exempte d'accidents, fussent-ils même

considérablement moins tragiques que celui par lequel votre présente

vie s'achève en cet instant.

J'avais écouté, avec un grand froid dans le cœur. Le marquis se pencha

en avant:

--Acceptez-vous,--me demanda-t-il,--acceptez-vous de bonne volonté,

monsieur, cet arrêt?

D'une secousse des deux épaules, je rappelai à moi tout ce qui me

restait d'énergie. Puis, tête haute, je dis:

--Je suis entre vos mains. Je n'ai rien à accepter, ni rien à refuser.

Je subis.

A mon grand étonnement, ma réponse, quoique facile à prévoir,

déconcerta mystérieusement mon juge. Je le vis mordre ses lèvres et

promener de droite à gauche un regard indécis. A la fin;

--Monsieur,--reprit-il tout à coup, sur un ton de reproche assez

étrange,--j'attendais mieux de vous, et, je vous le dis sans

fard, cette résignation que vous affectez ne fait pas mon compte.

Souvenez-vous, s'il vous plaît, des gens que nous sommes. Je ne sache

pas qu'il y ait ici ni bourreau ni victime. Et c'est librement que vous

accepterez ou refuserez de vous soumettre à ce que nous attendons de

vous.

Ahuri, je considérais l'homme qui me parlait en ces termes

extravagants, et je me taisais. Il insista:

--Encore un coup, monsieur, je vous le demande; consentez-vous de bon

cœur à la mort du capitaine André Narcy, et consentez-vous de bon cœur

à lui survivre, au seul prix de quelques années d'une captivité qui

sera douce?

Je n'essayais plus de comprendre. Je haussai les épaules, et je

répondis:

--Non.

Le marquis Gaspard hocha deux fois la tête:

--Monsieur,--dit-il,--vous avez tort.

Ses yeux vifs et mobiles parcouraient mon visage d'un regard

désapprobateur.

--Vous avez tort, monsieur! Souffrez que j'use du privilège de mon âge,

et vous parle en quelque sorte de grand-père à petit-enfant: vous cédez

tout bonnement à votre mauvaise humeur et regimbez contre le destin,

qui ne se soucie pourtant guère des criailleries et bouderies humaines.

Et voilà qui est fort puéril, et vraiment indigne de vous. Ne croyez

pas nous embarrasser grièvement par ce «non» que vous nous jetez de la

sorte comme un défi. Vous n'imaginez certes pas nous réduire au suicide

en refusant la véritable grâce que nous vous offrons. Il est entendu

que nous ne vous tuerons point, quoiqu'il advienne. Mais ne spéculez

pas sur cette horreur du sang versé, qui est nôtre: vous n'en seriez

pas le bon marchand; car vous avez pu voir le peu de cas que nous

faisons des femmes; et il nous en coûterait moins que rien de sacrifier

le soi-disant honneur de celle que vous aimez à notre paix à tous. Or,

cela serait aisé, on vous a dit tout à l'heure comment.

A son tour il haussait les épaules. Au bout d'un moment il reprit:

--Monsieur, vous plaît-il d'en finir, et que nous jouions cartes sur

table? Or çà, voici: mon intention, je vous l'ai dit, est d'abuser sur

votre sort les autorités toulonnaises, tant civiles que militaires,

et aussi l'opinion publique. On vous tiendra pour défunt, on signera

votre acte mortuaire, on creusera votre fosse, on vous y enterrera.

A ce prix, nul ne s'avisera plus de vous venir rechercher au fond de

cette maison, où vous continuerez de vivre, provisoirement, la vie

que nous-mêmes vivons,--en attendant, comme je vous le promettais il

n'y a qu'un instant, de retrouver, sous d'autres cieux, votre liberté

pleine et entière. Rien de cela n'est déplaisant pour un homme tel que

vous: sans épouse, sans enfant, sans foyer.--Mais, pour le premier acte

de cette simple comédie, votre concours m'est indispensable. Ce faux

cadavre qu'on ensevelira, croyant vous ensevelir, je ne le puis, par

un coup de baguette, tirer d'une citrouille, à la façon des fées nos

bonnes marraines. Je le créerai toutefois d'une manière qui vaut bien

la leur. Mais j'ai besoin que vous m'aidiez, et que vous m'aidiez, je

le répète encore, librement et de bon cœur.

J'avais écouté, non sans plus de surprise et plus de malaise encore.

Comme il achevait, je vis le comte François et le vicomte Antoine, d'un

même mouvement, tourner la tête vers leur père et grand-père, et leurs

yeux jetèrent une brusque flamme, comme si la révélation de ce mystère

que, moi, je ne concevais pas, les illuminait, eux, tout d'un coup.

Une dernière fois, je fis appel à toute ma volonté chancelante. Et je

dis:

--A quoi bon tant de paroles? Vous êtes le maître. Peu importe l'espèce

de chantage que vous mettrez finalement en œuvre. Je vous ai déjà

offert ma vie pour racheter celle de madame de... Désirez-vous que je

répète mon offre? Je la répète, soit!

Le marquis Gaspard agita de droite à gauche une main large ouverte et

protesta:

--Tck! tck! tck! quel entêtement est le vôtre! Monsieur, il ne s'agit

de vie ni de mort, et vous le savez à merveille! Il s'agit de ce que

vous nommez assez plaisamment la «réputation» d'une femme, laquelle

réputation peut être, à votre choix, sacrifiée, ou sauvée; et vous

n'ignorez pas à quel prix. Un mot encore; à cette «réputation»

sauvée, j'ajouterai de bon cœur, si vous y tenez tant soit peu, la

supplémentaire faveur, pour l'objet de vos soucis, de ne jamais plus

revenir en ce lieu, et d'être pour toujours exempte de ce métier

d'ouvrière de vie qui excita tout à l'heure votre juste compassion.

Bon! tout est dit. Eh bien! monsieur, paierez-vous maintenant pour

madame de..., ou madame de... paiera-t-elle pour vous?...

Avant qu'il eût terminé son dilemme, j'avais incliné la tête. Sur le

champ il se leva.

--Fort bien!--fit-il, tout à coup solennel.--J'ai votre parole. Il ne

m'en faut pas plus.

Le comte et le vicomte s'étaient levés aussi.

--Messieurs,--ordonna le marquis,--j'ai vu que vous m'aviez compris.

Veuillez tout préparer pour ce qu'il nous reste à faire, et ne perdez

point de temps, car le jour ne tardera plus guère. Je vais, quant à

moi, me reposer d'abord, et me recueillir.

Il avait marché jusqu'à l'un des deux sièges bizarres, compliqués

d'accoudoirs et d'appui-tête, dont l'aspect étrange m'avait intrigué

naguère, lorsque j'étais entré dans la salle basse. Il s'assit, ou

plutôt s'encastra dans cette façon de dormeuse. Et je le vis fermer

les yeux, après qu'il eût bien abandonné tout son corps aux courbes

exactement calculées du dossier, du fond et des bras...

La maison des hommes vivants · 第 33 / 51 题