Peu à peu, le calme était rentré dans ma tête et dans ma poitrine.
Maintenant, toujours couché sur le lit, je continuais d'attendre,
habillé, botté, la main au pistolet. Et cette main, résolument prête
à tuer, ne tremblait plus. La certitude d'une issue prochaine à
l'Aventure, la probabilité d'une bataille à livrer, la nécessité d'être
vainqueur,--autant de cordiaux puissants qui agissaient avec énergie
sur mes muscles et sur mes nerfs. J'en étais à ne plus m'étonner; je
veux dire, à réprimer mon étonnement, à l'ajourner.--Madeleine en
ce lieu, à cette heure, non, cela ne s'expliquait point, d'aucune
explication vraisemblable. Mais, pour le moment, cela n'avait pas
besoin d'être expliqué. Et je remettais à plus tard,--à l'instant qui
suivrait le combat et la victoire,--toutes conjectures superflues.
* * * * *
Les trois bougies du candélabre brûlaient toujours. Déjà je les voyais
moins longues. Une fois de plus, je consultai ma montre. Il était deux
heures et demie. Les bougies risquaient fort de durer moins longtemps
que la nuit. Je songeai qu'il faut voir clair pour user profitablement
d'un pistolet. Je me levai, je fus au candélabre et je soufflai deux
lumières sur trois. Après quoi je me recouchai. Sur les carreaux du
dallage mes éperons avaient grincé, et faute d'un tapis, le talon de
mes bottes sonna assez bruyamment sur le sol. Enfin, comme j'appuyais
le genou sur le bord du lit, le sommier cria: un cri mince et long,
métallique, et qui avait force chances, pour peu qu'on me surveillât,
d'être entendu à travers deux ou trois cloisons, dans le silence absolu
du lieu. Or, j'eus tout juste le temps de former cette pensée dans ma
cervelle: comme en écho au cri du sommier, la serrure cria à son tour.
D'un sursaut violent, je fus à bas du lit. Je dus faire un effort pour
ne pas empoigner tout de suite mon arme et pour ne pas la braquer au
hasard sur cette porte qui allait s'ouvrir.
Je me contins. On frappa d'ailleurs, correctement. Puis le vantail
tourna, et, dans le chambranle, je vis l'un de mes hôtes,--je ne
discernai pas lequel,--l'un des deux vieillards identiques, à longue
et large barbe neigeuse, épanouie.--Il se tenait debout, immobile.
Il n'avança pas. Ses yeux, du premier regard, m'avaient parcouru de
la tête aux pieds, tel que j'étais: debout, habillé, botté, et dans
l'évidente posture d'un homme qui ne s'est point couché, qui n'a
pas voulu s'assoupir, qui a veillé, inquiet, défiant, prêt à toute
occurrence. Et je vis, dans ces yeux qui me scrutaient, un éclat
rapide, éteint dans le même instant. Une dernière fois, l'idée qui
déjà m'était venue me traversa encore: ces yeux si perçants qui me
regardaient ne pouvaient-ils pas voir plus profond que mon visage, voir
dans mon cerveau même, et y surprendre ma pensée secrète, nue?...
Et, alors, le vieil homme parla:
--Monsieur,--dit-il,--vous ne dormez point. Nous nous en doutions en
vérité. Puisqu'il en est ainsi, voulez-vous cesser de vous morfondre
dans la solitude de cette chambre, et venir nous joindre dans la salle
basse? Assurez-vous que ce parti est le meilleur, pour vous comme pour
nous.
Je m'étais ressaisi. Je répondis, sans hésiter:
--Oui, monsieur.
Et je marchai vers lui.
Il s'effaçait, comme pour me céder le pas. Je refusai. Il pénétra
peut-être mon intention prudente, car il n'insista pas, et, me
précédant, murmura:
--Soit!... pour vous montrer le chemin...
A l'antichambre, je fis halte devant la porte où j'avais tout à l'heure
flairé le parfum de ma maîtresse. Mais ce n'était pas là,--pas encore
là,--qu'on me conduisait.
Le vieil homme traversa en effet l'antichambre, et, me voyant arrêté,
m'appela:
--Ici, monsieur, si vous voulez bien...
* * * * *
Ici, il n'y avait point de couloir. La porte,--toujours pareille, et
toujours dissimulée dans la boiserie,--donnait directement dans une
vaste pièce, plus vaste que l'antichambre, et seulement séparée de
l'antichambre par l'épaisseur de la cloison.
Une vive clarté emplit mes yeux. Cinquante ou soixante bougies
brûlaient aux murs, avec deux grosses lampes à colonne, plantées de
part et d'autre de la cheminée,--une cheminée à l'ancienne mode, dont
l'énorme manteau sculpté et armorié aurait pu servir de rôtissoire
à plusieurs bœufs.--Je vis, assis dans un fauteuil, en face de moi,
l'autre vieillard; et assis à côté de lui, un personnage inconnu, qui
me sembla moins âgé sans être jeune. Tous deux s'inclinèrent quand
j'entrai.
Je demeurai sur le seuil, soucieux que la porte ne fût pas refermée.
L'homme inconnu, d'un geste courtois, me montra un siège. Je refusai de
la tête. Lui-même, alors se leva:
--Comme il vous plaira,--dit-il;--je vous comprends.
Sa voix était une voix de fausset, très bizarre.
Je le vis repousser son fauteuil et faire un pas vers moi. Les deux
vieillards s'étaient rangés derrière lui à droite et à gauche, comme
s'il eût été leur chef. Il l'était en effet...
--Monsieur l'officier,--reprit-il après un silence,--souffrez d'abord
que je m'excuse auprès de vous. Je vous ai fait une incivilité, en vous
dérangeant, ainsi, dans votre sommeil. Mais peut-être dormiez-vous très
mal? Auquel cas je compte sur votre pardon...
Il s'interrompit, et, de la main, me désigna ses deux compagnons l'un
après l'autre.
--Excusez-les comme moi,--continua-t-il.--Ils sont de fort honnêtes
gens, mais un peu sauvages, et, certes, pardonnables de l'être, vus
le lieu, l'époque, et notre solitude. Leurs façons se ressentent de
tout cela. Et j'aurais fort à faire, s'il me fallait rendre raison de
toutes leurs bévues à quelqu'un de pointilleux ou de susceptible. Vous
n'êtes rien de pareil, et je m'en félicite. Souffrez toutefois que je
répare au moins, monsieur, la première et plus grosse impertinence
dont vous fûtes victime. Monsieur que voici, quand vous avez eu la
bonté de vous nommer à lui, à négligé de se nommer à vous. Je l'en ai
tancé. Et j'implore pour le surplus votre indulgence. Il s'appelle le
vicomte Antoine, et il est bien votre serviteur. Monsieur que voilà est
son père, et il s'appelle le comte François. Je suis, moi, le marquis
Gaspard, leur père et grand-père. Voilà qui est dit, et j'espère qu'à
présent vous ne me tiendrez pas davantage rigueur, et vous asseoirez.
La porte, derrière moi, demeurait grande ouverte. Je jetai vers elle un
coup d'œil, et, subjugué par l'étrange discours qui venait de m être
débité, je m'assis comme on m'en priait. Tous m'imitèrent.
--Oh! Oh!--fit alors le marquis Gaspard,--il vient par là un vent bien
froid!
Le vicomte Antoine se releva, empressé. Mais je le devançai. Et
je m'assurai, en fermant moi-même, qu'un simple loquet servait de
fermeture.
--Mille grâces!--s'écria le marquis Gaspard.--Mais, monsieur
l'officier, c'est trop de courtoisie: pourquoi n'avoir pas laissé faire
mon petit-fils?
Déjà je m'étais rassis, et le vicomte Antoine comme moi. Dans le
silence qui régna de nouveau, je regardai toute la salle,--la
cheminée ancienne, où rougeoyait un feu de bûches,--les bougies du
mur,--le plafond à solives, noirci,--la vieille soie brochée des
fauteuils, très beaux... Un étonnement me possédait, un étonnement
auprès duquel tous mes étonnements antérieurs ne comptaient plus,
n'étaient rien... Je regardai mes trois hôtes, les deux centenaires
aux grandes barbes de neige, et cet homme qui s'affirmait leur père
et leur grand-père. Certes, il semblait le moins vieux des trois. Sa
face rasée n'avait presque pas de rides. Ses yeux vifs n'étaient guère
creux. Sa voix, cette voix fluette, sortie tout du haut de la tête,
ne tremblotait ni n'hésitait... Et, pourtant, c'était lui, l'ancêtre,
le patriarche,--patriarche à rendre peut-être des points aux plus
vénérables des aïeux d'Abraham... Que savais-je?
Le silence dura. Maintenant, nous étions assis, eux et moi, face à
face. Et ils figuraient assez exactement un tribunal, dont le marquis
Gaspard eût été le président, et ses fils et petit-fils les assesseurs.
Qu'étais-je, moi?... prévenu?... accusé?... condamné?...
Le silence dura longtemps. Gêné peu à peu par le triple regard
appesanti sur moi, je détournai la tête, et parcourus des yeux toute la
salle, une fois de plus. C'était bien une salle,--une salle basse,--et
non un salon, ni un fumoir. Les chaises étaient de bois doré et de
brocart. Mais les murs étaient peints à fresque, sans tapisserie
d'aucune sorte, ni tableaux, ni glaces. Le mobilier comprenait
seulement, outre les fauteuils où nous étions, deux canapés du même
style,--un Louis XV très pur,--et deux sièges bizarres, sortes de
dormeuses compliquées d'accoudoirs et d'appui-tête, et si profonds
qu'on devait s'y encastrer plutôt que s'y asseoir. Je remarquai encore
un cartel et un bahut qui se faisaient vis-à-vis, ainsi qu'une sorte de
chevalet, analogue à ceux dont se servent les peintres pour supporter
une toile dont ils veulent varier l'inclinaison selon l'éclairage...
A l'instant même que je m'avisai de ce chevalet, le marquis Gaspard
toussa, puis éternua bruyamment. Je vis qu'il tenait une tabatière où
il avait prisé, et qu'il replaça dans la poche de son habit. Après quoi:
--Monsieur l'officier,--commença-t-il en manière de préambule,--je
désire, avant toute chose, vous bien persuader de notre bonne volonté
à votre endroit, laquelle bonne volonté est extrême, et s'efforcera
d'être efficace. La rigueur des temps nous a nui, à la vérité; et nous
voilà, tous trois, plus proches, par l'apparence, de brigands calabrais
que de chrétiens d'ici. Nous valons néanmoins mieux que notre mine, et
nous vous le prouverons.
Il se tut, prisa derechef, et sembla réfléchir encore un peu.
--Monsieur,--reprit-il enfin,--il me déplairait de jouer au plus fin
avec vous. Je compte bonnement sur votre loyauté de soldat. Dites-moi
donc, tout net: est-ce le hasard seul qui vous a conduit, ce tantôt, si
près de notre maison?
Je n'eus pas le temps de répondre. Prompt, il m'arrêta de la main:
--Je m'entends: vous n'êtes certes pas venu dans pareille thébaïde à
seule fin de nous y rendre visite! Non, non, monsieur, ce n'est point
un aveu si fort extravagant que je souhaite obtenir de vous. J'imagine
même volontiers qu'avant cette nuit-ci notre triple existence ne tenait
guère de place en vos préoccupations et soucis... N'est-il pas vrai?
Fort bien, nous voilà d'accord. Tout de même il n'est pas impossible
que votre présente invasion dedans nos frontières soit autre chose, en
vérité, qu'un simple accident fortuit... Dois-je dire tout? Monsieur,
le vicomte mon petit-fils vous a découvert, ce tantôt, en un lieu bien
extraordinaire... Vous alliez de la Mort de Gauthier au Grand Cap?...
Soit! le ciel me garde de mettre en doute votre parole! Mais le fait
est qu'il vous a fallu, pour aboutir où vous avez abouti, tourner
constamment le dos à votre but. La brousse, ce nonobstant, ne laisse
pas d'être assez drue. S'y promener en rêveur n'est point bagatelle.
J'ai donc raison de m'étonner grandement qu'un gentilhomme, sain
d'esprit, comme je vois bien que vous êtes, et quelque peu géographe,
comme sont les gens de votre noble profession, ait pu se fourvoyer
si loin et si péniblement... D'honneur! monsieur, c'est à croire que
les feux follets courent la lande, à dessein de mener les pauvres
voyageurs à leur perte!... Et, j'y songe ... pourquoi non? Monsieur
l'officier, serait-ce là votre cas, et quelque flamme errante, des plus
pernicieuses, vous aurait-elle entraîné jusqu'à notre seuil?
Il se tut et me considéra.
Dès le premier mot de son discours, j'en avais prévu la conclusion.
Elle ne me surprit donc aucunement. La harangue, par surcroît, avait
été longue, et le temps ne m'avait pas manqué pour une suprême
délibération. Quand les feux follets intervinrent, mon parti était pris.
Doucement, ma main droite s'en fut, dans ma poche à revolver, toucher
la crosse quadrillée. Sous mon fauteuil je ramenai ma jambe gauche,
et d'avance, j'en raidis le jarret. Prêt de la sorte à bondir et à
combattre, je relevai la tête, et sans hésiter:
--Monsieur,--dis-je,--c'est comme il vous plaira. Accident fortuit,
flamme errante, feu follet, choisissez vous-même. Je n'ai rien à vous
répondre. Et, tout au contraire, j'ai à vous interroger.
Il ne sourcilla, ni ses deux acolytes. Il souriait et le sourire ne
s'effaça pas de sa bouche mince. Je pris la crosse du pistolet à pleine
main:
--Moi non plus, je ne vais pas jouer au plus fin avec vous, et je
compte sur votre immédiate franchise, car vous avez, monsieur, je
vous le jure! le plus grand intérêt à ne pas mentir d'un mot. Sur ce,
procédons par ordre, et sans préambule: monsieur, connaîtriez-vous par
hasard une jeune femme qui se nomme madame Madeleine de...?
J'articulai le nom clairement. Et le marquis Gaspard, plus souriant que
jamais, inclina la tête et la main en signe d'assentiment.
--Bon!--dis-je.--Je continue: monsieur, est-il exact, oui ou non, que
cette dame soit, en cet instant même, prisonnière dans cette maison?
La tête inclinée se releva lentement. La main large ouverte esquissa un
geste dubitatif. Le sourire se compliqua d'une moue d'incertitude:
--Prisonnière? En vérité, non... Il est exact que la dame dont vous
parlez nous honore, «en ce moment même», pour dire comme vous dites,
de sa galante compagnie. Mais, si, comme je n'en puis guère douter
à présent, vous l'avez ce tantôt, rencontrée sur notre chemin, vous
avez pu, monsieur, vous assurer vous-même qu'elle y marchait seule et
librement, sans que rien ni personne la contraignît de venir vers ce
toit sous lequel vous l'imaginez, bien à tort, prisonnière. Monsieur,
elle ne l'est point, je m'en porte garant.
Il se renversa dans son fauteuil, et sa face glabre, ironique et
joyeuse se détacha plus nette sur le dossier de brocart.
Trois secondes je me tus, déconcerté. Puis, reprenant pied:
--Soit!--dis-je.--Je me trompais, et je le confesse. Madame de... est
libre ici. En ce cas, rien ne s'oppose, évidemment, à ce que je sois
admis à l'honneur de lui offrir mes respectueux hommages. Puis-je la
voir? je suis de ses amis, et même des plus intimes.
Sur la bouche rasée de près, le sourire fit place à trois petits éclats
d'une gaîté en fausset:
--Oh! monsieur l'officier! nous n'en ignorons rien, croyez-le! et
veuillez m'excuser si je prends la liberté grande de rire d'une affaire
de cœur qui est la vôtre: je suis très vieux, et, de mon temps, le
secret n'était pas de rigueur en semblable bagatelle... Passons,
passons ... je vois bien que je vous ai blessé, mais c'est en toute
innocence ... oublions cela... Voir madame de..., demandez-vous? Ce
serait en effet la chose la plus aisée, si madame de..., très lasse,
n'avait dû se coucher tout a l'heure. Elle est dans son premier
sommeil, et je vous sais trop galant homme pour ajouter aucune autre
raison à celle-là.
Il raillait. Je sentis une chaleur à mes tempes.
--J'insiste,--dis-je, en tâchant de rester calme encore.--Je m'engage à
ne pas réveiller madame de..., si son sommeil est vraiment profond à ce
point. Mais je désire tout de même la voir. J'en ai, ce me semble, le
droit, et j'espère que ce droit ne me sera pas contesté.
Cette fois, le marquis Gaspard cessa de sourire, et me regarda très
fixement. Puis d'un ton sérieux:
--Monsieur l'officier,--dit-il,--vous êtes, sachez-le, en situation de
tout exiger ici, sans qu'on vous y refuse rien. Donc, venez!
Il se leva, s'en fut à la porte, l'ouvrit, traversa l'antichambre...
Je le suivais, étonné, inquiet. Les deux vieillards s'étaient levés
aussi, et marchaient derrière moi........
* * * * *
--Monsieur,--dit le marquis Gaspard, à mi-voix,--il vous est maintenant
loisible de comprendre la raison pour laquelle on vous a maintes
fois prié de ne pas faire de bruit dans votre appartement, voisin de
celui-ci...
Ç'avait bien été l'huis aux trois verrous de fer sous le vantail duquel
j'avais, l'heure d'avant, respiré le parfum de muguet si familier à mes
narines. Et c'était bien la chambre que j'avais devinée, toute nue,
pareille à ma propre chambre; et c'était bien le même lit, aux draps
fins, aux couvertures soyeuses.
Sur ce lit, Madeleine gisait, les yeux clos, la bouche blanche, les
joues grises... On ne m'avait point menti. Elle dormait. Elle dormait
très profondément,--trop profondément,--d'un étrange sommeil, blême,
glacé, et plus proche, peut-être, de la mort que de la vie...
--Ayez soin de tenir votre promesse, monsieur,--dit encore le marquis
Gaspard;--vous voyez que madame de... dort tout de bon. Et j'ajoute
qu'elle est assez lasse pour ne pouvoir guère supporter la secousse
d'un réveil trop brutal...
Il parlait toujours bas, et d'une voix grave qui contrastait avec le
ton badin qu'il avait d'abord choisi.
Alors, du plus profond de mon être, une colère froide et terrible
se leva, comme se lève sur une plaine dévastée la plus farouche des
rafales d'hiver.
Pistolet au poing, je marchai droit à cet homme,--mon ennemi,--et
j'appuyai au creux de sa poitrine le canon prêt à faire feu. Puis je
commandai:
--Silence! Silence tous trois, et pas un geste, ou je vous tue! A
présent, répondez-moi, vous, vous seul! Et, je vous le répète, pas de
mensonge, sous peine de mort! Cette femme, d'abord, qu'en faites-vous
ici?
Je tenais sous mon regard l'homme que je menaçai. Mais son
regard, à lui, tout d'un coup, fut plus fort. J'en fus comme
ébloui,--percé,--vaincu. Une épouvante subite remplaça ma colère.
Je sentis ma proie m'échapper. Un dernier sursaut de volonté me fit
presser sur la détente du pistolet. Mais le coup n'eut pas le temps
de partir. Les yeux de mon prisonnier s'étaient abaissés, lentement,
paisiblement, irrésistiblement, de mes yeux sur ma main. Et ce fut
comme une toute-puissante étreinte qui paralysa mes doigts, qui les
meurtrit, qui les brisa.--Le pistolet coula de mon poing,--tomba par
terre...
Alors, de sa même voix basse et grave, exactement de sa même voix, et
comme si rien ne s'était passé,--rien du tout,--le marquis Gaspard me
répondit:
--Ce que je fais, ici, de cette femme? Monsieur, rien n'est plus
légitime que votre curiosité, et je vais avoir l'honneur de la
satisfaire. Vous plaît-il toutefois de retourner d'où nous venons, afin
de laisser madame de... à son sommeil?
Mes deux bras étaient libres le long de mon corps, et libres mes
deux jambes. Il me sembla pourtant que j'étais lié, garrotté. Pas un
mouvement ne m'était plus possible, hormis ceux que m'ordonnait le
marquis Gaspard, mon maître.
Prisonnier d'âme et de corps, j'obéis en silence. Et je retournai d'où
nous étions venus.
Sur le point de quitter la chambre où dormait ma maîtresse aimée, j'eus
une âpre envie de jeter un regard en arrière, un regard vers elle, un
seul regard.
Mais ce regard ne me fut pas permis.