Derrière la porte ouverte, il y avait un corridor. Et, au bout du
corridor, une autre porte. Cette porte-ci passée, mon guide éclaira six
marches. Je vis qu'elles étaient du même carreau rouge que le dallage
de l'antichambre. Le bord seul en était de bois, et très usé.
Au haut de ces marches, mon guide poussa une dernière porte. J'entrai
dans une pièce très obscure, et je m'arrêtai presque sur le seuil,
craignant de heurter quelque meuble. Mon guide ôtait cependant le verre
de sa lanterne, et commençait d'allumer les trois bougies d'un énorme
candélabre de fer, dont le pied triangulaire reposait sur le sol même,
et figurait un faisceau de lances. La chambre, éclairée, m'apparut
ancienne et rustique, meublée seulement de ce candélabre, d'une chaise
et d'un lit, les deux derniers objets très simples,--paysans.--Mon
guide alors me salua:
--Monsieur,--dit-il,--je vous donne le bonsoir. Dormez sans souci:
j'aurai l'honneur de vous réveiller moi-même...
Je dis:
--A l'aube?
Il affirma:
--A l'aube, et même ... peut-être un peu plus tôt...
La phrase était fort naturelle. Je rendis le bonsoir qu'on m'avait
donné:
--Bonne nuit, monsieur.
* * * * *
Il s'en alla. J'entendis ses pas sur les marches bordées de bois,
puis sur le moellon du corridor. J'entendis la porte de l'antichambre
refermée. Et j'entendis,--avec moins de surprise que de trouble,--les
grands verrous de fer repoussés dans leurs logements: ils grincèrent
avec douceur parmi le silence absolu de la maison.
Alors je m'assis sur la chaise de paille, au pied du lit de sapin.
* * * * *
Je m'étais assis pour songer,--pour mettre un peu d'ordre dans le chaos
des pensées qui tournoyaient en moi.--Mais, sitôt assis, une sensation
imprévue coupa court à ma songerie.
J'avais promené mon regard sur les quatre murs de la chambre
où j'étais,--quatre murs grossièrement tapissés d'un papier
criard.--J'avais constaté la pauvreté du mobilier. Le seul candélabre
y faisait contraste. La chambre, ainsi garnie, semblait une pièce
inhabitée, refuge de quelques objets disparates. Et j'aurais trouvé
naturel d'y respirer cette odeur de moisissure séchée qu'on respire
toujours aux lieux trop longtemps vides et clos.
Or, ce ne fut pas cette odeur-là qui frappa mes narines. Bien au
contraire! ce fut un parfum tiède et vivant, dont toute la chambre
était imprégnée; un parfum qui me rappela l'autre, celui qui tantôt
s'était glissé sous la porte fermée de l'antichambre. Non que ce fût
le même parfum. Mais c'était un parfum de la même sorte, un de ces
parfums qui flottent dans tout logis féminin, un de ces mélanges
délicats où des essences diverses se combinent à l'arome propre d'une
chair voluptueuse. Je humai l'air,--j'analysai:--dans le parfum actuel,
je discernai de l'héliotrope et de la rose;--et cela me fit souvenir
que le parfum précédent comportait une base de muguet... Alors, une
violente secousse de tout mon être me mit debout, effaré, affolé,
farouche. Car les deux sons de ce mot, «muguet», avaient fait en moi
comme une illumination soudaine. Le parfum précédent, à base de muguet,
c'était le parfum,--tellement familier pour moi!--de ma maîtresse,--de
Madeleine...
* * * * *
Détail bizarre: dans cette atroce angoisse qui me serrait la gorge,
une pensée insignifiante se fit jour, et me rendit d'un coup mon
sang-froid: la pensée que j'étais, en vérité, bien aveugle, bien fou,
bien niais, de n'avoir pas, depuis longtemps, deviné cette vérité qui
venait enfin de m'apparaître!--depuis longtemps; depuis des heures: dès
la première des paroles ambiguës que j'avais entendues dans la bouche
de mes hôtes inquiétants.--Et ce parfum, ce muguet, qui pourtant tenait
à toutes mes fibres par tant de souvenirs ardents, par tant de frissons
éprouvés, comment, comment ne l'avais-je point reconnu dès le premier
effluve? avant que ces trois verrous, tirés derrière moi, ne m'eussent
enfermé dans cette chambre, dans cette gêole, prisonnier, impuissant!...
* * * * *
Impuissant? peut-être...
D'un geste presque calme je portai la main à mon pistolet.--Sept balles
à tirer.--Impuissant? non!--sept balles... J'avais saisi l'arme.
Lentement, les yeux vers la porte, j'ouvris la crosse, je sortis le
chargeur.--Oui, les sept balles y étaient bien.--Je remis le chargeur
en place, et, des deux mains, sans bruit, j'armai. Le levier de feu
était au cran de sûreté. Je le fis jouer du pouce, vérifiant qu'il
fût bien facile à déplacer. Alors, le pistolet en poche et la main
droite bien prête, je me rassis.--A l'aube, n'est-ce pas? on viendrait
m'éveiller. Il serait temps, alors.--Je regardai ma montre. Elle
marquait deux heures. L'aube serait longue à venir.--Je me relevai, je
vins au lit. Les draps en étaient singulièrement fins, les couvertures
épaisses et soyeuses. Et ce parfum féminin qui flottait... J'enfonçai
mon poing fermé dans ma joue.--Ce lit qu'on m'avait offert, ce lit,
d'avance préparé ... et non pour moi, à coup sûr!... qui donc,
habituellement, s'y couchait?... Par la pensée, je vis, à travers
cloisons et murailles, une autre chambre, un autre lit ... et, dans cet
autre lit, une femme endormie; Madeleine.--Madeleine!--Une jalousie
sauvage me traversa, douloureuse comme une épée chaude:--Madeleine,
dans ce lit inconnu!... Puis un étonnement, un étonnement intense passa
sur ma jalousie, l'écrasa:--Madeleine, en ce lieu, à cette heure?...
Pourquoi, comment? par quelle sorcellerie obscure? Pour quelle fin
mystérieuse, incompréhensible, inconnaissable?--Jaloux,--jaloux de ces
vieillards blancs comme neige,--non! Je ne l'étais pas, je ne pouvais
pas l'être. Il ne s'agissait pas d'amour dans cette maison.--Mais de
quoi?
Aux pointes des trois lances en faisceau, les trois flammes des bougies
dansaient. Cette porte-ci, encore, joignait mal. La fenêtre de même,
sans doute...
Au fait, il y avait une fenêtre, à cette chambre-prison... Je m'en
approchai, je collai mon front à la vitre, je plongeai mon regard dans
l'obscurité extérieure... Rien. Du noir. Du noir opaque, proche de mes
yeux... Un lierre épais formait écran, un lierre touffu, reliant entre
eux, d'un tissu véritable, des barreaux de fer entre-croisés. Prison,
oui.
* * * * *
Derrière l'une des cloisons, des pas troublèrent un instant le silence.
Et le silence, de nouveau, fut absolu.
Maintenant, j'étais couché sur Je lit, et j'attendais, prêt à tout:
habillé, botté, la main au pistolet. J'attendais, et je retenais mon
souffle, guettant chaque murmure qui naîtrait...