XV

Derrière la porte ouverte, il y avait un corridor. Et, au bout du

corridor, une autre porte. Cette porte-ci passée, mon guide éclaira six

marches. Je vis qu'elles étaient du même carreau rouge que le dallage

de l'antichambre. Le bord seul en était de bois, et très usé.

Au haut de ces marches, mon guide poussa une dernière porte. J'entrai

dans une pièce très obscure, et je m'arrêtai presque sur le seuil,

craignant de heurter quelque meuble. Mon guide ôtait cependant le verre

de sa lanterne, et commençait d'allumer les trois bougies d'un énorme

candélabre de fer, dont le pied triangulaire reposait sur le sol même,

et figurait un faisceau de lances. La chambre, éclairée, m'apparut

ancienne et rustique, meublée seulement de ce candélabre, d'une chaise

et d'un lit, les deux derniers objets très simples,--paysans.--Mon

guide alors me salua:

--Monsieur,--dit-il,--je vous donne le bonsoir. Dormez sans souci:

j'aurai l'honneur de vous réveiller moi-même...

Je dis:

--A l'aube?

Il affirma:

--A l'aube, et même ... peut-être un peu plus tôt...

La phrase était fort naturelle. Je rendis le bonsoir qu'on m'avait

donné:

--Bonne nuit, monsieur.

* * * * *

Il s'en alla. J'entendis ses pas sur les marches bordées de bois,

puis sur le moellon du corridor. J'entendis la porte de l'antichambre

refermée. Et j'entendis,--avec moins de surprise que de trouble,--les

grands verrous de fer repoussés dans leurs logements: ils grincèrent

avec douceur parmi le silence absolu de la maison.

Alors je m'assis sur la chaise de paille, au pied du lit de sapin.

* * * * *

Je m'étais assis pour songer,--pour mettre un peu d'ordre dans le chaos

des pensées qui tournoyaient en moi.--Mais, sitôt assis, une sensation

imprévue coupa court à ma songerie.

J'avais promené mon regard sur les quatre murs de la chambre

où j'étais,--quatre murs grossièrement tapissés d'un papier

criard.--J'avais constaté la pauvreté du mobilier. Le seul candélabre

y faisait contraste. La chambre, ainsi garnie, semblait une pièce

inhabitée, refuge de quelques objets disparates. Et j'aurais trouvé

naturel d'y respirer cette odeur de moisissure séchée qu'on respire

toujours aux lieux trop longtemps vides et clos.

Or, ce ne fut pas cette odeur-là qui frappa mes narines. Bien au

contraire! ce fut un parfum tiède et vivant, dont toute la chambre

était imprégnée; un parfum qui me rappela l'autre, celui qui tantôt

s'était glissé sous la porte fermée de l'antichambre. Non que ce fût

le même parfum. Mais c'était un parfum de la même sorte, un de ces

parfums qui flottent dans tout logis féminin, un de ces mélanges

délicats où des essences diverses se combinent à l'arome propre d'une

chair voluptueuse. Je humai l'air,--j'analysai:--dans le parfum actuel,

je discernai de l'héliotrope et de la rose;--et cela me fit souvenir

que le parfum précédent comportait une base de muguet... Alors, une

violente secousse de tout mon être me mit debout, effaré, affolé,

farouche. Car les deux sons de ce mot, «muguet», avaient fait en moi

comme une illumination soudaine. Le parfum précédent, à base de muguet,

c'était le parfum,--tellement familier pour moi!--de ma maîtresse,--de

Madeleine...

* * * * *

Détail bizarre: dans cette atroce angoisse qui me serrait la gorge,

une pensée insignifiante se fit jour, et me rendit d'un coup mon

sang-froid: la pensée que j'étais, en vérité, bien aveugle, bien fou,

bien niais, de n'avoir pas, depuis longtemps, deviné cette vérité qui

venait enfin de m'apparaître!--depuis longtemps; depuis des heures: dès

la première des paroles ambiguës que j'avais entendues dans la bouche

de mes hôtes inquiétants.--Et ce parfum, ce muguet, qui pourtant tenait

à toutes mes fibres par tant de souvenirs ardents, par tant de frissons

éprouvés, comment, comment ne l'avais-je point reconnu dès le premier

effluve? avant que ces trois verrous, tirés derrière moi, ne m'eussent

enfermé dans cette chambre, dans cette gêole, prisonnier, impuissant!...

* * * * *

Impuissant? peut-être...

D'un geste presque calme je portai la main à mon pistolet.--Sept balles

à tirer.--Impuissant? non!--sept balles... J'avais saisi l'arme.

Lentement, les yeux vers la porte, j'ouvris la crosse, je sortis le

chargeur.--Oui, les sept balles y étaient bien.--Je remis le chargeur

en place, et, des deux mains, sans bruit, j'armai. Le levier de feu

était au cran de sûreté. Je le fis jouer du pouce, vérifiant qu'il

fût bien facile à déplacer. Alors, le pistolet en poche et la main

droite bien prête, je me rassis.--A l'aube, n'est-ce pas? on viendrait

m'éveiller. Il serait temps, alors.--Je regardai ma montre. Elle

marquait deux heures. L'aube serait longue à venir.--Je me relevai, je

vins au lit. Les draps en étaient singulièrement fins, les couvertures

épaisses et soyeuses. Et ce parfum féminin qui flottait... J'enfonçai

mon poing fermé dans ma joue.--Ce lit qu'on m'avait offert, ce lit,

d'avance préparé ... et non pour moi, à coup sûr!... qui donc,

habituellement, s'y couchait?... Par la pensée, je vis, à travers

cloisons et murailles, une autre chambre, un autre lit ... et, dans cet

autre lit, une femme endormie; Madeleine.--Madeleine!--Une jalousie

sauvage me traversa, douloureuse comme une épée chaude:--Madeleine,

dans ce lit inconnu!... Puis un étonnement, un étonnement intense passa

sur ma jalousie, l'écrasa:--Madeleine, en ce lieu, à cette heure?...

Pourquoi, comment? par quelle sorcellerie obscure? Pour quelle fin

mystérieuse, incompréhensible, inconnaissable?--Jaloux,--jaloux de ces

vieillards blancs comme neige,--non! Je ne l'étais pas, je ne pouvais

pas l'être. Il ne s'agissait pas d'amour dans cette maison.--Mais de

quoi?

Aux pointes des trois lances en faisceau, les trois flammes des bougies

dansaient. Cette porte-ci, encore, joignait mal. La fenêtre de même,

sans doute...

Au fait, il y avait une fenêtre, à cette chambre-prison... Je m'en

approchai, je collai mon front à la vitre, je plongeai mon regard dans

l'obscurité extérieure... Rien. Du noir. Du noir opaque, proche de mes

yeux... Un lierre épais formait écran, un lierre touffu, reliant entre

eux, d'un tissu véritable, des barreaux de fer entre-croisés. Prison,

oui.

* * * * *

Derrière l'une des cloisons, des pas troublèrent un instant le silence.

Et le silence, de nouveau, fut absolu.

Maintenant, j'étais couché sur Je lit, et j'attendais, prêt à tout:

habillé, botté, la main au pistolet. J'attendais, et je retenais mon

souffle, guettant chaque murmure qui naîtrait...

La maison des hommes vivants · 第 24 / 51 题