--Monsieur l'officier,--prononça le marquis Gaspard,--vous êtes en
situation de tout exiger ici, sans qu'on vous y refuse rien. Rien! sauf
une chose unique, dont nous parlerons tout à l'heure. Pour l'instant,
vous avez bien voulu m'interroger au sujet de madame de..., et je m'en
voudrais en vérité de ne vous pas répondre. Peut-être cette réponse
sera-t-elle toutefois plus longue que vous ne l'imaginez. N'importe! je
vous le répète, il n'est rien que je ne sois prêt à accomplir pour vous
plaire. Sur ce, pardon d'un tel préambule, et, d'avance, excusez-moi si
je vous fatigue les oreilles d'une explication ennuyeuse certes, mais
nécessaire. Il prit un temps, ouvrit sa tabatière, l'offrit aux doigts
de ses fils et petit-fils, y puisa lui-même. Puis:
--Monsieur,--commença-t-il,--je suis né fort loin d'ici, dans une
petite ville d'Allemagne, en l'an de grâce...
Il s'interrompit encore: le comte François, brusquement soulevé de son
fauteuil, avait étendu vers son père une main large ouverte, comme pour
le supplier de n'en pas dire davantage. Et le marquis Gaspard se tut en
effet, trois secondes durant. Il regardait son fils, et il allongeait
les lèvres pour une moue d'indulgente ironie:
--Ça!--fit-il enfin, du plus haut de son fausset.--Çà! François!
à votre âge? quelle enfance!... Imaginez-vous donc que monsieur
l'officier n'en sache pas déjà très long sur le Secret? trop long?...
Il n'importe maintenant peu ni prou qu'il apprenne ou continue
d'ignorer le surplus.
Il se retourna vers moi, et recommença:
--Monsieur, je suis né, comme je viens d'avoir eu l'honneur de
vous le dire, dans une petite ville d'Allemagne, à Eckernfœrde,
non loin de Schleswig, en l'an de grâce 1733,--oui, monsieur:
mil-sept-cent-trente-trois. Il s'en suit par conséquent que je compte,
aujourd'hui, 22 décembre 1908, cent soixante-quinze ans d'âge. Ne
vous en étonnez pas trop; rien n'est plus authentique, et rien ne
vous sera plus facilement expliqué. Si même nous étions, monsieur, de
loisir, je comblerais votre curiosité en vous contant par le menu, non
pas ma vie entière, laquelle vous serait indigeste et fastidieuse,
mais, au moins, quelques-unes de mes cinquante premières années. Il
n'en faudrait pas plus. Cela toutefois nous entraînerait bien loin,
et la nuit, quoique hivernale, serait trop courte pour un tel récit.
Permettez donc, monsieur, que je le réduise à ce qu'il contiendrait
d'essentiel. Mon père, bon gentilhomme au service de Sa Majesté le roi
Christian VI de Danemark, était un soldat courageux, qui n'avait pas
manqué de s'illustrer dans les guerres du précédent règne, mais qui
faisait petite figure à la cour d'un prince tout pacifique, et dont les
arts, les lettres et les sciences faisaient l'unique souci. L'Europe,
à vrai dire, jouissait alors d'une paix générale, et mon père s'en
devait bien accommoder, bon gré, mal gré. Mais cette paix fut courte,
et je n'avais pas encore sept ans qu'une guerre nouvelle éclata, dont
se mêlèrent l'Autriche, la Prusse, la France et force petits états,
pêcheurs en eau trouble. Le Danemark fut quasi seul à garder l'épée au
fourreau. Mon père ne le souffrit pas, et préféra l'émigration. Nous
vînmes à Paris, puis à Versailles, et le roi Louis XV nous accueillit
bien. Il y avait place dans l'armée française pour tous les gens de
cœur. Mon père s'y fit remarquer, et sa carrière promettait d'être
brillante, quand un boulet anglais la vint trancher, le 10 mai 1745,
à l'instant même que se décidait la victoire fameuse de Fontenoy. Mon
père y avait grandement contribué, sous les yeux mêmes du roi, qui sut
ne pas oublier les services d'un mort, et m'appela, en récompense, à
prendre rang parmi ses pages. Ainsi commença, monsieur, ma vie d'homme.
Elle fut longtemps insouciante et joyeuse. Et je me souviens encore
avec douceur des charmantes années que vécut toute la France après
la paix de 1747. La cour, en particulier, n'était que fêtes, amours
et folies. Je pris ma part de tout cela. Et, sans mentir, si vous me
voyez aujourd'hui tel que me voici,--solitaire, voire ermite,--la faute
en est principalement à cette grande et délicate félicité au sein de
laquelle s'écoula mon jeune âge, et dont la perfection sans égale me
dégoûta pour tout jamais des piètres bonheurs que vous autres, gens du
XIXe> et gens du XXe siècle,
pourriez m'offrir, si je m'en souciais. Mais à quoi bon vous donner
d'inutiles regrets? je passe donc, en m'excusant d'avoir déjà trop
insisté. Et je viens, un peu tard, à mon fait.
«Je vous ai dit, monsieur, que je fus page du roi Louis XV, à partir
de cet an 1745, date du trépas paternel. Je l'étais encore cinq années
plus tard. Et ce fut en cette qualité que j'eus alors l'honneur de
précéder un jour chez Sa Majesté monsieur le maréchal de Belle-Isle,
lequel, ce jour-là, menait par la main un seigneur de bonne mine, qui
m'était inconnu.
--«Sire, dit le maréchal (et il me semble encore voir dans sa
révérence, l'éclat poudré de sa perruque et le retroussis de son habit
amarante que relevait l'épée en verrouil)--Sire, j'ai l'honneur de
présenter à Votre Majesté, comme Elle a daigné m'en donner l'ordre,
monsieur le comte de Saint-Germain, qui ne manque pas d'être sans
conteste le plus vieux gentilhomme du royaume.»
«Je regardai le susdit comte. Il me parut, au rebours de cette parole,
un gentilhomme dans toute la force de l'âge. Ce qu'il avait en plus de
trente ans ne s'apercevait d'aucune façon.
«Monsieur l'officier, je ne vais pas vous traiter de pédagogue
à écolier. Vous n'ignorez assurément rien de ce que savent tous
nos historiographes sur le compte de cet homme extraordinaire,
voire surhumain, qui eut noms, en des temps successifs, comte de
Saint-Germain, marquis de Montferrat, comte de Bellamye, signor
Rotondo, comte Tzarogy, révérend père Aymar... C'est par simple
piété,--piété, j'ose dire, filiale,--que je me suis oublié jusqu'à
vous conter en détail comment j'eus le bonheur de rencontrer celui qui
devait plus tard me servir de père, de mère, de maître et d'ami tout
ensemble. Cela certes ne se fit pas d'un coup. Mais, de 1750 à 1760,
le comte de Saint-Germain fut un des plus familiers parmi les hôtes
de Versailles. Et je continuais moi-même d'appartenir au roi. Par la
suite, des intrigues jouèrent, et le comte dut s'éloigner. Je ne pus
alors me résoudre à demeurer dans un lieu où il n'était plus, et je le
voulus rejoindre. Ce fut d'abord en vain. La Franc-Maçonnerie, dont
il était secrètement le général et le grand-maître, s'était donné à
tâche de le bien cacher, cependant qu'il fomentait en Moscovie une
manière de révolution. Après mainte recherche infructueuse, je me
résignai, en désespoir de cause, à cesser ma poursuite. Mais la pensée
d'un retour en France m'était devenue insupportable, et je résolus de
regagner ma lointaine patrie, pour y vivre dans la retraite, et me
souvenir de l'homme prodigieux que je croyais avoir perdu. Je revins
donc d'où j'étais parti, et je retrouvai, à Eckernfœrde, ma maison,
déserte depuis vingt-quatre années. C'était en 1764. Le Danemark
jouissait toujours de la paix, ou peu s'en fallait: une seule armée
guerroyait en Mecklembourg, sous le commandement d'un jeune homme de
vingt ans, qui promettait de devenir un grand capitaine,--je veux dire
le landgrave Charles de Hesse-Cassel, que le roi Frédéric V allait
sous peu nommer son lieutenant-général. Un hasard m'obligea d'aller
faire ma cour à Son Altesse, durant un séjour qu'elle fit, entre deux
campagnes, à Eckernfœrde, où était son palais. Et jugez, monsieur, de
ma joie, quand j'aperçus, assis à la droite du prince, et dans son
intimité, l'homme dont j'avais partout cherché les traces, et que je
désespérais de revoir jamais. Le prince pleura d'attendrissement en
voyant mes transports. Saint-Germain s'appelait alors Tzarogy. Il
partageait sa vie entre le landgrave, dont il était le conseiller
privé, et diverses autres seigneuries, auxquelles il prêtait aussi le
secours de ses mystérieux secrets: le prince Orlof était de celles-là,
et aussi le margrave Charles-Alexandre d'Anspach. Mes peines n'étaient
point finies, et trop souvent je fus encore privé de l'être qui d'heure
en heure me devenait plus précieux et plus cher. A la fin cependant
mon maître cessa de vagabonder. Charles de Hesse avait reçu le bâton
des mains du nouveau roi, Christian VII. Et, quoique la guerre eût
recommencé entre la Norvège, notre vassale, et la Suède, les loisirs du
landgrave-maréchal ne manquaient pas d'être fréquents. Il les employait
à des besognes hermétiques, où mon maître et moi l'assistions souvent.
Quinze années coulèrent ainsi de la sorte, aussi gravement heureuses
pour moi qu'avaient été follement gaies et plaisantes mes quinze années
de France. Une catastrophe horrible devait pourtant terminer ce long
et parfait bonheur. Je vous ai tout à l'heure dit un mot de l'extrême
jeunesse que mon maître avait su garder sur chacun de ses traits,
nonobstant son âge incommensurable. Cette jeunesse, tout d'un coup,
s'altéra. Je m'en affligeai fort, sans d'abord oser rien en dire. Mais
bientôt les choses vinrent à un point que je ne pus souffrir, et je
pris le dernier parti de me jeter aux pieds du comte en le conjurant de
veiller mieux à sa santé, et d'y employer sa science. Il ne s'offensa
pas de ma liberté, et me releva doucement.--«Gaspard,» me dit-il
alors d'une voix solennelle qui glaça mon sang, «Gaspard, sache qu'il
est des maux contre lesquels cette science même que tu invoques est
impuissante. Elle ne peut rien contre la blessure secrète dont mon
cœur est ensanglanté, et rien contre ma volonté de n'y pas survivre.»
Ce disant, il ouvrit sous mes yeux un médaillon de pierreries qu'il
portait au cou, et je vis, nouée dans ce médaillon, une boucle de
cheveux blonds.--«Gaspard», me dit-il encore, «je meurs d'avoir voulu
éterniser, non pas mon âge mûr, mais ma jeunesse. Plus sage, j'eusse
mis à l'abri de l'amour, par quelques rides et quelques cheveux blancs,
cette enveloppe mortelle que j'aurais ainsi faite, tout de bon,
immortelle. Quand mon Secret sera devenu le tien, profite de cette
leçon, et sois mon héritier, digne de l'être.» Sept jours plus tard,
il s'éteignait, léguant au landgrave tous ses grimoires, manuscrits,
talismans, auxquels le bonhomme n'entendit goutte, et, à moi, ce qu'il
avait nommé son Secret.
«Monsieur l'officier, c'est à ce Secret, mon héritage légitime,
que je voulais arriver. M'y voilà. Une dernière fois, pardon d'un
pareil verbiage. Je ne pouvais m'en abstenir sans risquer de n'être
qu'imparfaitement compris. Mais, à présent, rien plus ne s'oppose à
ce que je contente tout de suite votre désir, et vous apprenne, sans
obscurité ni mensonge, ce que mes fils, petit-fils et moi-même faisons
ici de madame de..., votre amie.