Quant à son talent, il est incomparable.
Les romanciers français n'ont pas une sphère bien arrêtée dans
laquelle on puisse délimiter l'action de leur plume. Les uns, tels
que les romanciers du siècle de Louis XIV, _Télémaque_, les oeuvres
de Mlle de Scudéry, _la Princesse de Clèves_, etc., débordent dans
le large lit des aventures fabuleuses et des poëmes épiques. Les
autres, tels que l'abbé Prévost, serrent de plus près la réalité
et la nature; ils écrivent les mémoires imaginaires d'_un Homme
de qualité_, le _Doyen de Killerine_, ou les amours beaucoup trop
cyniques de _Manon Lescaut_ et du _Chevalier des Grieux_; d'autres,
tels que J.-J. Rousseau, Chateaubriand dans _Atala_ ou _René_, et,
de nos jours, Mme Sand, se livrent, sous la forme de roman, au
lyrisme le plus transcendant de leur génie, et, pour flatter tantôt
l'aristocratie, tantôt la religion, tantôt la démocratie du temps,
chantent depuis les licencieuses amours de la _Nouvelle Héloïse_ ou
depuis les ridicules systèmes d'éducation de l'_Émile_, éminemment
propre à former un peuple de marquis, jusqu'aux rêveries grotesques
et féroces d'un socialisme et d'un communisme qui nient la nature,
et qui prétendent refaire le monde mieux que le Créateur. Admirables
prosateurs, détestables philosophes, préparant, pour désaltérer le
peuple, non de l'eau salubre, mais de l'opium ivre de rêves et de
convulsions!
Ainsi, à l'exception de l'abbé Prévost qui n'eut d'autre modèle que
la nature, et de Chateaubriand, dans _René_, qui n'eut d'ivresse que
celle du sentiment, presque tous les romanciers français suivirent
servilement les moeurs de l'époque et n'écrivirent que pour un jour.
Prenez le premier de ces romans, _Télémaque_, justement haï de Louis
XIV, et essayez de construire sur ce modèle une société politique
qui se tienne debout!