On dîne, et on se sépare.
«Le contentement qui enflait toutes mes voiles m'empêcha de voir
les inextricables difficultés mises entre elle et moi par la vie si
cohérente de la solitude de la campagne. J'étais près d'elle, à sa
droite, je lui servais à boire. Oui, bonheur inespéré! je frôlais
sa robe, je mangeais son pain. Au bout de trois heures, ma vie se
mêlait à sa vie! Enfin, nous étions liés par ce terrible baiser,
espèce de secret qui nous inspirait une honte mutuelle. Je fus d'une
lâcheté glorieuse: je m'étudiais à plaire au comte, qui se prêtait à
toutes mes courtisaneries; j'aurais caressé le chien, j'aurais fait
la cour aux moindres désirs des enfants; je leur aurais apporté des
cerceaux, des billes d'agate; je leur aurais servi de cheval, je leur
en voulais de ne pas s'emparer déjà de moi comme d'une chose à eux.
L'amour a ses intuitions comme le génie a les siennes, et je voyais
confusément que la violence, la maussaderie, l'hostilité, ruineraient
mes espérances.»