X.

Ce style consacré continue ainsi jusqu'au retour de Balzac en

Touraine, où ses parents le ramènent après le retour de Napoléon

de l'île d'Elbe en 1815. Sa famille, royaliste, exige qu'il aille

la représenter au bal que la bourgeoisie de Tours offre au duc

d'Angoulême. Il y va; il y aperçoit une femme miraculeuse de beauté,

qui s'assied à côté de lui pendant le tumulte de la fête. Elle le

fascine tellement qu'il effleure involontairement d'un mouvement

de tête ses blanches épaules. Elle se lève et s'éloigne avec un

mouvement d'indignation concentrée.

Quelque temps après un ami de sa famille lui propose de visiter avec

lui les bords de la rivière. Voici cette délicieuse description qui

le ramène à son idéal. Ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni Byron, ni

Goëthe, ne le dépassent.

Lisez-la tout entière.

«Donc, un jeudi matin je partis de Tours par la barrière Saint-Éloy,

je traversai les ponts Saint-Sauveur, j'arrivai dans Poncher en

levant le nez à chaque maison, et gagnai la route de Chinon. Pour la

première fois de ma vie, je pouvais m'arrêter sous un arbre, marcher

lentement ou vite à mon gré sans être questionné par personne. Pour

un pauvre être écrasé par les différents despotismes qui, peu ou

prou, pèsent sur toutes les jeunesses, le premier usage du libre

arbitre, exercé même sur des riens, apportait à l'âme je ne sais

quel épanouissement. Beaucoup de raisons se réunirent pour faire

de ce jour une fête pleine d'enchantements. Dans mon enfance mes

promenades ne m'avaient pas conduit à plus d'une lieue hors la

ville. Mes courses aux environs de Pont-Levoy, ni celles que je fis

dans Paris, ne m'avaient point gâté sur les beautés de la nature

champêtre. Néanmoins il me restait, des premiers souvenirs de ma vie,

le sentiment du beau qui respire dans le paysage de Tours avec lequel

je m'étais familiarisé. Quoique complétement neuf à la poésie des

sites, j'étais donc exigeant à mon insu, comme ceux qui, sans avoir

la pratique d'un art, en imaginent tout d'abord l'idéal. Pour aller

au château de Frapesle, les gens à pied ou à cheval abrégent la route

en passant par les landes dites de Charlemagne, terres en friche,

situées au sommet du plateau qui sépare le bassin du Cher et celui de

l'Indre, et où mène un chemin de traverse que l'on prend à Champy.

Ces landes plates et sablonneuses, qui vous attristent durant une

lieue environ, joignent par un bouquet de bois le chemin de Saché,

nom de la commune d'où dépend Frapesle. Ce chemin, qui débouche sur

la route de Chinon, bien au-delà de Ballan, longe une plaine ondulée

sans accidents remarquables, jusqu'au petit pays d'Artanne. Là se

découvre une vallée qui commence à Montbazon, finit à la Loire, et

semble bondir sous les châteaux posés sur ces doubles collines, une

magnifique coupe d'émeraude au fond de laquelle l'Indre se roule par

des mouvements de serpent. À cet aspect, je fus saisi d'un étonnement

voluptueux que l'ennui des landes ou la fatigue du chemin avait

préparé.--Si cette femme, la fleur de son sexe, habite un lieu dans

le monde, ce lieu, le voici! À cette pensée je m'appuyai contre un

noyer sous lequel, depuis ce jour, je me repose toutes les fois que

je reviens dans ma chère vallée. Sous cet arbre, confident de mes

pensées, je m'interroge sur les changements que j'ai subis pendant

le temps qui s'est écoulé depuis le dernier jour où j'en suis

parti. Elle demeurait là, mon coeur ne me trompait point: le premier

castel que je vis au penchant d'une lande était son habitation.

Quand je m'assis sous mon noyer, le soleil de midi faisait pétiller

les ardoises de son toit et les vitres de ses fenêtres. Sa robe de

percale produisait le point blanc que je remarquai dans ses vignes

sous un hallebergier. Elle était, comme vous le savez déjà, sans

rien savoir encore, LE LIS DE CETTE VALLÉE où elle croissait pour

le ciel, en la remplissant du parfum de ses vertus. L'amour infini,

sans autre aliment qu'un objet à peine entrevu dont mon âme était

remplie, je le trouvais exprimé par ce long ruban d'eau qui ruisselle

au soleil entre deux rives vertes, par ces lignes de peupliers qui

parent de leurs dentelles mobiles ce val d'amour, par les bois de

chênes qui s'avancent entre les vignobles sur des coteaux que la

rivière arrondit toujours différemment, et par ces horizons estompés

qui fuient en se contrariant. Si vous voulez voir la nature belle et

vierge comme une fiancée, allez là par un jour de printemps; si vous

voulez calmer les plaies saignantes de votre coeur, revenez-y par les

derniers jours de l'automne: au printemps, l'amour y bat des ailes à

plein ciel; en automne on y songe à ceux qui ne sont plus. Le poumon

malade y respire une bienfaisante fraîcheur, la vue s'y repose sur

des touffes dorées qui communiquent à l'âme leurs paisibles douceurs.

En ce moment, les moulins situés sur les chutes de l'Indre donnaient

une voix à cette vallée frémissante, les peupliers se balançaient

en riant, pas un nuage au ciel, les oiseaux chantaient, les cigales

criaient, tout y était mélodie. Ne me demandez plus pourquoi j'aime

la Touraine: je ne l'aime ni comme on aime son berceau, ni comme on

aime une oasis dans le désert; je l'aime comme un artiste aime l'art;

je l'aime moins que je ne vous aime; mais sans la Touraine, peut-être

ne vivrais-je plus. Sans savoir pourquoi, mes yeux revenaient au

point blanc, à la femme qui brillait dans ce jardin comme au milieu

des buissons éclatait la clochette d'un convolvulus, flétrie si l'on

y touche. Je descendis, l'âme émue, au fond de cette corbeille,

et vis bientôt un village que la poésie qui surabondait en moi me

fit trouver sans pareil. Figurez-vous trois moulins posés parmi

des îles gracieusement découpées, couronnées de quelques bouquets

d'arbres au milieu d'une prairie d'eau; quel autre nom donner à ces

végétations aquatiques, si vivaces, si bien colorées, qui tapissent

la rivière, surgissent au-dessus, ondulent avec elle, se laissent

aller à ses caprices et se plient aux tempêtes de la rivière fouettée

par la roue des moulins? Çà et là, s'élèvent des masses de gravier

sur lesquelles l'eau se brise en y formant des franges où reluit

le soleil. Les amaryllis, le nénufar, le lis d'eau, les joncs,

les flox, décorent les rives de leurs magnifiques tapisseries. Un

pont tremblant composé de poutrelles pourries, dont les piles sont

couvertes de fleurs, dont les garde-fous, plantés d'herbes vivaces et

de mousses veloutées, se penchent sur la rivière et ne tombent point;

des barques usées, des filets de pêcheurs, le chant monotone d'un

berger, les canards qui voguaient entre les îles ou s'épluchaient

sur le jard, nom du gros sable que charrie la Loire; des garçons

meuniers, le bonnet sur l'oreille, occupés à charger leurs mulets;

chacun de ces détails rendait cette scène d'une naïveté surprenante.

Imaginez au-delà du pont deux ou trois fermes, un colombier, des

tourterelles, une trentaine de masures séparées par des jardins, par

des haies de chèvrefeuilles, de jasmins et de clématites; puis du

fumier fleuri devant toutes les portes, des poules et des coqs par

les chemins: voilà le village du Pont-du-Ruan, joli village surmonté

d'une vieille église pleine de caractère, une église du temps des

croisades, et comme les peintres en cherchent pour leurs tableaux.

Encadrez le tout de noyers antiques, de jeunes peupliers aux feuilles

d'or pâle, mettez de gracieuses fabriques au milieu de longues

prairies où l'oeil se perd sous un ciel chaud et vaporeux, vous aurez

une idée d'un des mille points de vue de ce beau pays. Je suivis le

chemin de Saché sur la gauche de la rivière, en observant les détails

des collines qui meublent la rive opposée. Puis enfin j'atteignis un

parc orné d'arbres centenaires qui m'indiqua le château de Frapesle.

J'arrivai précisément à l'heure où la cloche annonçait le déjeuner.

Après le repas, mon hôte, ne soupçonnant pas que j'étais venu de

Tours à pied, me fit parcourir les alentours de sa terre où de toutes

parts je vis la vallée sous toutes ses formes: ici par une échappée,

là tout entière; souvent mes yeux furent attirés à l'horizon par

la belle lame d'or de la Loire où, parmi les roulées, les voiles

dessinaient de fantasques figures qui fuyaient emportées par le

vent. En gravissant une crête, j'admirai pour la première fois le

château d'Azay, diamant taillé à facettes, serti par l'Indre, monté

sur des pilotis masqués de fleurs. Puis je vis dans un fond les

masses romantiques du château de Saché, mélancolique séjour plein

d'harmonies, trop graves pour les gens superficiels, chères aux

poëtes dont l'âme est endolorie. Aussi, plus tard, en aimai-je le

silence, les grands arbres chenus, et ce je ne sais quoi mystérieux

épandu dans son vallon solitaire! Mais chaque fois que je retrouvais

au penchant de la côte voisine le mignon castel aperçu, choisi par

mon premier regard, je m'y arrêtais complaisamment.

«--Hé! me dit mon hôte en lisant dans mes yeux l'un de ces pétillants

désirs toujours si naïvement exprimés à mon âge, vous sentez de loin

une jolie femme comme un chien flaire le gibier.

«Je n'aimai pas ce dernier mot, mais je demandai le nom du castel et

celui du propriétaire.

«--Ceci est Clochegourde, me dit-il, une jolie maison appartenant

au comte de Mortsauf, le représentant d'une famille historique en

Touraine, dont la fortune date de Louis XI, et dont le nom indique

l'aventure à laquelle il doit et ses armes et son illustration. Il

descend d'un homme qui survécut à la potence. Aussi les Mortsauf

portent-ils _d'or, à la croix de sable alezée potencée et

contre-potencée, chargée en coeur d'une fleur de lys d'or au pied

nourri_, avec: _Dieu saulve le Roi notre Sire_, pour devise. Le

comte est venu s'établir sur ce domaine au retour de l'émigration.

Ce bien est à sa femme, une demoiselle de Lenoncourt, de la maison

de Lenoncourt-Givry qui va s'éteindre: madame de Mortsauf est

fille unique. Le peu de fortune de cette famille contraste si

singulièrement avec l'illustration des noms, que, par orgueil ou

par nécessité peut-être, ils restent toujours à Clochegourde et

n'y voient personne. Jusqu'à présent leur attachement aux Bourbons

pouvait justifier leur solitude; mais je doute que le retour du

roi change leur manière de vivre. En venant m'établir ici, l'année

dernière, je suis allé leur faire une visite de politesse; ils me

l'ont rendue et nous ont invités à dîner; l'hiver nous a séparés

pour quelques mois; puis les événements politiques ont retardé notre

retour, car je ne suis à Frapesle que depuis peu de temps. Madame de

Mortsauf est une femme qui pourrait occuper partout la première place.

«--Vient-elle souvent à Tours?

«--Elle n'y va jamais. Mais, dit-il en se reprenant, elle y est

allée dernièrement, au passage du duc d'Angoulême qui s'est montré

fort gracieux pour monsieur de Mortsauf.

«--C'est elle! m'écriai-je.

«--Qui, elle?

«--Une femme qui a de belles épaules.

«--Vous rencontrerez en Touraine beaucoup de femmes qui ont de belles

épaules, dit-il en riant. Mais si vous n'êtes pas fatigué, nous

pouvons passer la rivière, et monter à Clochegourde, où vous aviserez

à reconnaître vos épaules.

«J'acceptai, non sans rougir de plaisir et de honte. Vers quatre

heures nous arrivâmes au petit château que mes yeux caressaient

depuis longtemps. Cette habitation, qui fait un bel effet dans le

paysage, est en réalité modeste. Elle a cinq fenêtres de face;

chacune de celles qui terminent la façade exposée au midi s'avance

d'environ deux toises, artifice d'architecture qui simule deux

pavillons et donne de la grâce au logis; celle du milieu sert de

porte, et on en descend par un double perron dans des jardins étagés

qui atteignent à une étroite prairie située le long de l'Indre.

Quoiqu'un chemin communal sépare cette prairie de la dernière

terrasse ombragée par une allée d'acacias et de vernis du Japon, elle

semble faire partie des jardins; car le chemin est creux, encaissé

d'un côté par la terrasse, et bordé de l'autre par une haie normande.

Les pentes bien ménagées mettent assez de distance entre l'habitation

et la rivière pour sauver les inconvénients du voisinage des eaux

sans en ôter l'agrément. Sous la maison se trouvent des remises, des

écuries, des resserres, des cuisines, dont les diverses ouvertures

dessinent des arcades. Les toits sont gracieusement contournés aux

angles, décorés de mansardes à croisillons sculptés et de bouquets

en plomb sur les pignons. La toiture, sans doute négligée pendant la

révolution, est chargée de cette rouille produite par les mousses

plates et rougeâtres qui croissent sur les maisons exposées au midi.

La porte-fenêtre du perron est surmontée d'un campanile où reste

sculpté l'écusson des Blamont-Chauvry: _écartelé de gueules à un pal

de vair, flanqué de deux mains appaumées de carnation et d'or à deux

lances de sable mises en chevron_. La devise: _Voyez tous, nul ne

touche!_ me frappa vivement. Les supports, qui sont un griffon et un

dragon de gueules enchaînées d'or, faisaient un joli effet sculptés.

La Révolution avait endommagé la couronne ducale et le cimier, qui

se compose d'un palmier de sinople fruité d'or. Senart, secrétaire

du comité du salut public, était bailli de Saché avant 1781, ce qui

explique ces dévastations.

«Ces dispositions donnent une élégante physionomie à ce castel

ouvragé comme une fleur, et qui semble ne pas peser sur le sol.

Vu de la vallée, le rez-de-chaussée semble être au premier étage;

mais, du côté de la cour, il est de plain-pied avec une large allée

sablée donnant sur un boulingrin animé par plusieurs corbeilles de

fleur. À droite et à gauche, les clos de vignes, les vergers et

quelques pièces de terres labourables plantées de noyers, descendent

rapidement, enveloppent la maison de leurs massifs, et atteignent

les bords de l'Indre, que garnissent en cet endroit des touffes

d'arbres dont les verts ont été nuancés par la nature elle-même. En

montant le chemin qui côtoie Clochegourde, j'admirais ces masses si

bien disposées, j'y respirais un air chargé de bonheur. La nature

morale a-t-elle donc, comme la nature physique, ses communications

électriques et ses rapides changements de température? Mon coeur

palpitait à l'approche des événements secrets qui devaient le

modifier à jamais, comme les animaux s'égayent en prévoyant un beau

temps. Ce jour si marquant dans ma vie ne fut dénué d'aucune des

circonstances qui pouvaient le solenniser. La nature s'était parée

comme une femme allant à la rencontre du bien-aimé, mon âme avait

pour la première fois entendu sa voix, mes yeux l'avaient admirée

aussi féconde, aussi variée que mon imagination me la représentait

dans mes rêves de collége dont je vous ai dit quelques mots,

inhabiles à vous en expliquer l'influence, car ils ont été comme une

Apocalypse où ma vie me fut figurativement prédite: chaque événement

heureux ou malheureux s'y rattache par des images bizarres, liens

visibles aux yeux de l'âme seulement. Nous traversâmes une première

cour entourée des bâtiments nécessaires aux exploitations rurales,

une grange, un pressoir, des étables, des écuries. Averti par les

aboiements du chien de garde, un domestique vint à notre rencontre,

et nous dit que monsieur le comte, parti pour Azay dès le matin,

allait sans doute revenir, et que madame la comtesse était au logis.

Mon hôte me regarda. Je tremblais qu'il ne voulût pas voir madame de

Mortsauf en l'absence de son mari, mais il dit au domestique de nous

annoncer. Poussé par une avidité d'enfant, je me précipitai dans la

longue antichambre qui traverse la maison.

«--Entrez donc, Messieurs, dit alors une voix d'or.

«Quoique madame de Mortsauf n'eût prononcé qu'un mot au bal, je

reconnus sa voix qui pénétra mon âme et la remplit comme un rayon

de soleil remplit et dore le cachot d'un prisonnier. En pensant

qu'elle pouvait se rappeler ma figure, je voulus m'enfuir; il

n'était plus temps, elle apparut sur le seuil de la porte, nos yeux

se rencontrèrent. Je ne sais qui d'elle ou de moi rougit le plus

fortement. Assez interdite pour ne rien dire, elle revint s'asseoir à

sa place devant un métier à tapisserie, après que le domestique eut

approché deux fauteuils; elle acheva de tirer son aiguille afin de

donner un prétexte à son silence, compta quelques points et releva

la tête, à la fois douce et altière, vers monsieur de Chessel en

lui demandant à quelle heureuse circonstance elle devait sa visite.

Quoique curieuse de savoir la vérité sur mon apparition, elle ne nous

regarda ni l'un ni l'autre; ses yeux furent constamment attachés sur

la rivière; mais à la manière dont elle écoutait, vous eussiez dit

que, semblable aux aveugles, elle savait reconnaître les agitations

de l'âme dans les imperceptibles accents de la parole. Et cela était

vrai. Monsieur de Chessel dit mon nom et fit ma biographie. J'étais

arrivé depuis quelques mois à Tours, où mes parents m'avaient ramené

chez eux quand la guerre avait menacé Paris. Enfant de la Touraine

à qui la Touraine était inconnue, elle voyait en moi un jeune homme

affaibli par des travaux immodérés, envoyé à Frapesle pour s'y

divertir, et auquel il avait montré sa terre, où je venais pour

la première fois. Au bas du coteau seulement, je lui avais appris

ma course de Tours à Frapesle, et craignant pour ma santé déjà si

faible, il s'était avisé d'entrer à Clochegourde en pensant qu'elle

me permettrait de m'y reposer. M. de Chessel disait la vérité, mais

un hasard heureux semble si fort cherché que madame de Mortsauf garda

quelque défiance; elle tourna sur moi des yeux froids et sévères

qui me firent baisser les paupières, autant par je ne sais quel

sentiment d'humiliation que pour cacher des larmes que je retins

entre mes cils. L'imposante châtelaine me vit le front en sueur;

peut-être aussi devina-t-elle les larmes, car elle m'offrit ce dont

je pouvais avoir besoin, en exprimant une bonté consolante qui me

rendit la parole. Je rougissais comme une jeune fille en faute, et

d'une voix chevrotante comme celle d'un vieillard, je répondis par un

remercîment négatif.

«--Tout ce que je souhaite, lui dis-je en levant les yeux sur les

siens que je rencontrai pour la seconde fois, mais pendant un moment

aussi rapide qu'un éclair, c'est de n'être pas renvoyé d'ici; je suis

tellement engourdi par la fatigue, que je ne pourrais marcher.

«--Pourquoi suspectez-vous l'hospitalité de notre beau pays? me

dit-elle. Vous nous accorderez sans doute le plaisir de dîner à

Clochegourde? ajouta-t-elle en se tournant vers son voisin.

«Je jetai sur mon protecteur un regard où éclatèrent tant de prières

qu'il se mit en mesure d'accepter cette proposition, dont la formule

voulait un refus. Si l'habitude du monde permettait à M. de Chessel

de distinguer ces nuances, un jeune homme sans expérience croit si

fermement à l'union de la parole et de la pensée chez une belle

femme, que je fus bien étonné quand, en revenant le soir, mon hôte

me dit:--Je suis resté, parce que vous en mouriez d'envie; mais si

vous ne raccommodez pas les choses, je suis brouillé peut-être avec

mes voisins. Ce _si vous ne raccommodez pas les choses_ me fit

longtemps rêver. Si je plaisais à Mme de Mortsauf, elle ne pourrait

pas en vouloir à celui qui m'avait introduit chez elle. M. de Chessel

me supposait donc le pouvoir de l'intéresser, n'était-ce pas me

le donner? Cette explication corrobora mon espoir en un moment où

j'avais besoin de secours.

«--Ceci me semble difficile, répondit-il, Mme de Chessel nous attend.

«--Elle vous a tous les jours, reprit la comtesse, et nous pouvons

l'avertir. Est-elle seule?

«--Elle a M. l'abbé de Quélus.

«--Eh bien, dit-elle en se levant pour sonner, vous dînez avec nous.

«Cette fois M. de Chessel la crut franche et me jeta des regards

complimenteurs. Dès que je fus certain de rester pendant une soirée

sous ce toit, j'eus à moi comme une éternité. Pour beaucoup d'êtres

malheureux, demain est un mot vide de sens, et j'étais alors au

nombre de ceux qui n'ont aucune foi dans le lendemain; quand j'avais

quelques heures à moi, j'y faisais tenir toute une vie de voluptés.

Mme de Mortsauf entama sur le pays, sur les récoltes, sur les vignes,

une conversation à laquelle j'étais étranger. Chez une maîtresse

de maison, cette façon d'agir atteste un manque d'éducation ou son

mépris pour celui qu'elle met ainsi comme à la porte du discours;

mais ce fut embarras chez la comtesse. Si d'abord je crus qu'elle

affectait de me traiter en enfant, si j'enviai le privilége des

hommes de trente ans qui permettait à M. de Chessel d'entretenir sa

voisine de sujets aussi graves auxquels je ne comprenais rien, si

je me dépitai en me disant que tout était pour lui; à quelques mois

de là, je sus combien est significatif le silence d'une femme, et

combien de pensées couvre une diffuse conversation. D'abord j'essayai

de me mettre à mon aise dans mon fauteuil, puis je reconnus les

avantages de ma position en me laissant aller au charme d'entendre

la voix de la comtesse. Le souffle de son âme se déployait dans les

replis des syllabes, comme le son se divise sous les clefs d'une

flûte; il expirait onduleusement à l'oreille d'où il précipitait

l'action du sang. Sa façon de dire les terminaisons en _i_ faisait

croire à quelque chant d'oiseau; le _ch_ prononcé par elle était

comme une caresse, et la manière dont elle attaquait le _t_ accusait

le despotisme du coeur. Elle étendait ainsi, sans le savoir, le sens

des mots, et vous entraînait l'âme dans un monde surhumain. Combien

de fois n'ai-je pas laissé continuer une discussion que je pouvais

finir, combien de fois ne me suis-je pas fait injustement gronder

pour écouter ces concerts de voix humaine, pour aspirer l'air qui

sortait de sa lèvre chargée de son âme, pour étreindre cette lumière

parlée avec l'ardeur que j'aurais mise à serrer la comtesse sur mon

sein! Quel chant d'hirondelle joyeuse, quand elle pouvait rire! mais

quelle voix de cygne appelant ses compagnes, quand elle parlait de

ses chagrins! L'inattention de la comtesse me permit de l'examiner.

Mon regard se régalait en glissant sur la belle parleuse, il pressait

sa taille, baisait ses pieds, et se jouait dans les boucles de sa

chevelure. Cependant j'étais en proie à une terreur que comprendront

ceux qui, dans leur vie, ont éprouvé les joies illimitées d'une

passion vraie. J'avais peur qu'elle ne me surprît les yeux attachés

à la place de ses épaules que j'avais si ardemment embrassées. Cette

crainte avivait la tentation, et j'y succombais, je les regardais!

mon oeil déchirait l'étoffe, je revoyais la lentille qui marquait la

naissance de la jolie raie par laquelle son dos était partagé, mouche

perdue dans du lait, et qui depuis le bal flamboyait toujours le

soir dans ces ténèbres où semble ruisseler le sommeil des jeunes gens

dont l'imagination est ardente, dont la vie est chaste.

«Je puis vous crayonner les traits principaux qui partout eussent

signalé la comtesse aux regards; mais le dessin le plus correct, la

couleur la plus chaude n'en exprimeraient rien encore. Sa figure

est une de celles dont la ressemblance exige l'introuvable artiste

de qui la main sait peindre le reflet des feux intérieurs, et sait

rendre cette vapeur lumineuse que nie la science, que la parole ne

traduit pas, mais que voit un amant. Ses cheveux fins et cendrés la

faisaient souvent souffrir, et ces souffrances étaient sans doute

causées par de subites réactions du sang vers la tête. Son front

arrondi, proéminent comme celui de la Joconde, paraissait plein

d'idées inexprimées, de sentiments contenus, de fleurs noyées dans

des eaux amères. Ses yeux verdâtres, semés de points bruns, étaient

toujours pâles; mais s'il s'agissait de ses enfants, s'il lui

échappait de ces vives effusions de joie ou de douleur, rares dans la

vie des femmes résignées, son oeil lançait alors une lueur subtile

qui semblait s'enflammer aux sources de la vie et devait les tarir;

éclair qui m'avait arraché des larmes quand elle me couvrit de son

dédain formidable et qui lui suffisait pour abaisser les paupières

aux plus hardis. Un nez grec, comme dessiné par Phidias et réuni

par un double arc à des lèvres élégamment sinueuses, spiritualisait

son visage de forme ovale, et dont le teint, comparable au tissu

des camélias blancs, se rougissait aux joues par de jolis tons

roses. Son embonpoint ne détruisait ni la grâce de sa taille, ni

la rondeur voulue pour que ses formes demeurassent belles quoique

développées. Vous comprendrez soudain ce genre de perfection, lorsque

vous saurez qu'en s'unissant à l'avant-bras les éblouissants trésors

qui m'avaient fasciné paraissaient ne devoir former aucun pli. Le

bas de sa tête n'offrait point ces creux qui font ressembler la

tête de certaines femmes à des troncs d'arbres, ses muscles n'y

dessinaient point de cordes, et partout les lignes s'arrondissaient

en flexuosités désespérantes pour le regard comme pour le pinceau.

Un duvet follet se mourait le long de ses joues, dans les méplats du

col, en y retenant la lumière qui s'y faisait soyeuse. Ses oreilles

petites et bien contournées étaient, suivant son expression, des

oreilles d'esclave et de mère. Plus tard, quand j'habitai son coeur,

elle me disait: «Voici M. de Mortsauf!» et avait raison, tandis que

je n'entendais rien encore, moi dont l'ouïe possède une remarquable

étendue. Ses bras étaient beaux, sa main aux doigts recourbés était

longue, et, comme dans les statues antiques, la chair dépassait ses

ongles à fines côtes. Je vous déplairais en donnant aux tailles

plates l'avantage sur les tailles rondes, si vous n'étiez pas une

exception. La taille ronde est un signe de force, mais les femmes

ainsi construites sont impérieuses, volontaires, plus voluptueuses

que tendres. Au contraire, les femmes à taille plate sont dévouées,

pleines de finesse, enclines à la mélancolie; elles sont mieux femmes

que les autres. La taille plate est souple et molle, la taille ronde

est inflexible et jalouse. Vous savez, maintenant comment elle

était faite. Elle avait le pied d'une femme comme il faut, ce pied

qui marche peu, se fatigue promptement et réjouit la vue quand il

dépasse la robe. Quoiqu'elle fût mère de deux enfants, je n'ai jamais

rencontré dans son sexe personne de plus jeune fille qu'elle. Son

air exprimait une simplesse, jointe à je ne sais quoi d'interdit

et de songeur qui ramenait à elle comme le peintre ramène à la

figure où son génie a traduit un monde de sentiments. Ses qualités

visibles ne peuvent d'ailleurs s'exprimer que par des comparaisons.

Rappelez-vous le parfum chaste et sauvage de cette bruyère que nous

avons cueillie en revenant de la villa Diodati, cette fleur dont vous

avez tant loué le noir et le rose; vous devinerez comment cette femme

pouvait être élégante loin du monde, naturelle dans ses expressions,

recherchée dans les choses qui devenaient siennes, à la fois rose et

noire. Son corps avait la verdeur que nous admirons dans les feuilles

nouvellement dépliées, son esprit avait la profonde concision du

sauvage, elle était enfant par le sentiment, grave par la souffrance,

châtelaine et bachelette. Aussi plaisait-elle sans artifice, par sa

manière de s'asseoir, de se lever, de se taire ou de jeter un mot.

Habituellement recueillie, attentive comme la sentinelle sur qui

repose le salut de tous et qui épie le malheur, il lui échappait

parfois des sourires qui trahissaient en elle un naturel rieur

enseveli sous le maintien exigé par sa vie. Sa coquetterie était

devenue un mystère, elle faisait rêver au lieu d'inspirer l'attention

galante que sollicitent les femmes, et laissait apercevoir sa

première nature de flamme vive, ses premiers rêves bleus, comme

on voit le ciel par des éclaircies de nuages. Cette révélation

involontaire rendait pensifs ceux qui ne sentaient pas une larme

intérieure séchée par le feu des désirs. La rareté de ses gestes, et

surtout celle de ses regards (excepté ses enfants, elle ne regardait

personne), donnait une incroyable solennité à ce qu'elle faisait

ou disait, quand elle faisait ou disait une chose avec cet air que

savent prendre les femmes au moment où elles compromettent leur

dignité par un aveu. Ce jour-là Mme de Mortsauf avait une robe rose

à mille raies, une collerette à large ourlet, une ceinture noire

et des brodequins de même couleur. Ses cheveux simplement tordus

sur sa tête étaient retenus par un peigne d'écaille. Telle était

l'imparfaite esquisse promise. Mais la constante émanation de son

âme sur les siens, cette essence nourrissante épandue à flots comme

le soleil émet sa lumière; mais sa nature intime, son attitude aux

heures sereines, sa résignation aux heures nuageuses; tous ces

tournoiements de la vie où le caractère se déploie, tiennent, comme

les effets du ciel, à des circonstances inattendues et fugitives qui

ne se ressemblent entre elles que par le fond d'où elles détachent,

et dont la peinture sera nécessairement mêlée aux événements de cette

histoire; véritable épopée domestique, aussi grande aux yeux du sage

que le sont les tragédies aux yeux de la foule, et dont le récit vous

attachera autant pour la part que j'y ai prise, que par sa similitude

avec un grand nombre de destinées féminines.

«Tout à Clochegourde portait le cachet d'une propreté vraiment

anglaise. Le salon où restait la comtesse était entièrement boisé,

peint en gris de deux nuances. La cheminée avait pour ornement

une pendule contenue dans un bloc d'acajou surmonté d'une coupe,

et deux grands vases en porcelaine blanche à filets d'or, d'où

s'élevaient des bruyères du Cap. Une lampe était sur la console. Il

y avait un trictrac en face de la cheminée. Deux larges embrasses en

coton retenaient les rideaux de percale blanche, sans franges. Des

housses grises, bordées d'un galon vert, recouvraient les siéges,

et la tapisserie tendue sur le métier de la comtesse disait assez

pourquoi son meuble était ainsi caché. Cette simplicité arrivait à

la grandeur. Aucun appartement, parmi ceux que j'ai vus depuis, ne

m'a causé des impressions aussi fertiles, aussi touffues que celles

dont j'étais saisi, dans ce salon de Clochegourde, calme et recueilli

comme la vie de la comtesse, et où l'on devinait la régularité

conventuelle de ses occupations. La plupart de mes idées, et même les

plus audacieuses en science ou en politique, sont nées là, comme les

parfums émanent des fleurs; mais là verdoyait la plante inconnue qui

jeta sur mon âme sa féconde poussière; là brillait la chaleur solaire

qui développa mes bonnes et dessécha mes mauvaises qualités. De la

fenêtre, l'oeil embrassait la vallée depuis la colline où s'étale

Pont-de-Ruan, jusqu'au château d'Azay, en suivant les sinuosités de

la côte opposée que varient les tours de Frapesle, puis l'église,

le bourg et le vieux manoir de Saché, dont les masses dominent la

prairie. En harmonie avec cette vie reposée et sans autres émotions

que celles données par la famille, ces lieux communiquaient à l'âme

leur sérénité. Si je l'avais rencontrée là pour la première fois,

entre le comte et ses deux enfants, au lieu de la trouver splendide

dans sa robe de bal, je ne lui aurais pas ravi ce délirant baiser

dont j'eus alors des remords en croyant qu'il détruirait l'avenir

de mon amour! Non, dans les noires dispositions où me mettait le

malheur, j'aurais plié le genou, j'aurais baisé ses brodequins,

j'y aurais laissé quelques larmes, et je serais allé me jeter dans

l'Indre. Mais après avoir effleuré le frais jasmin de sa peau et bu

le lait de cette coupe pleine d'amour, j'avais dans l'âme le goût

et l'espérance de voluptés humaines; je voulais vivre et attendre

l'heure du plaisir comme le sauvage épie l'heure de la vengeance; je

voulais me suspendre aux arbres, ramper dans les vignes, me tapir

dans l'herbe; je voulais avoir pour complices le silence de la

nuit, la lassitude de la vie, la chaleur du soleil, afin d'achever

la pomme délicieuse où j'avais déjà mordu. M'eût-elle demandé la

fleur qui chante ou les richesses enfouies par les compagnons de

Morgan l'exterminateur, je les lui aurais apportées, afin d'obtenir

les richesses certaines et la fleur muette que je souhaitais!

Quand cessa le rêve où m'avait plongé la longue contemplation de

mon idole, et pendant lequel un domestique vint et lui parla, je

l'entendis causant du comte. Je pensai seulement alors qu'une femme

devait appartenir à son mari. Cette pensée me donna des vertiges.

Puis j'eus une rageuse et sombre curiosité de voir le possesseur

de ce trésor. Deux sentiments me dominèrent, la haine et la peur:

une haine qui ne connaissait aucun obstacle et les mesurait tous

sans les craindre; une peur vague, mais réelle du combat, de son

issue, et d'ELLE surtout. En proie à d'indicibles pressentiments, je

redoutais ces poignées de main qui déshonorent, j'entrevoyais les

difficultés élastiques où se heurtent les plus rudes volontés et où

elles s'émoussent; je craignais cette force d'inertie qui dépouille

aujourd'hui la vie sociale des dénoûments que recherchent les âmes

passionnées.»

La première entrevue avec Mme de Warens et la première journée des

Charmettes n'ont pas ce fini de description. Le siècle a fait des

pas. Il a autant de charmes, et plus de pudeur.

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 138 / 145 题