FÉLIX.

«À quel talent nourri de larmes devrons-nous un jour la plus

émouvante élégie, la peinture des tourments subis en silence par

les âmes dont les racines tendres encore ne rencontrent que de durs

cailloux dans le sol domestique, dont les premières floraisons sont

déchirées par des mains haineuses, dont les fleurs sont atteintes

par la gelée au moment où elles s'ouvrent? Quel poëte nous dira les

douleurs de l'enfant dont les lèvres sucent un sein amer, et dont

les sourires sont réprimés par le feu dévorant d'un oeil sévère?

La fiction qui représenterait ces pauvres coeurs opprimés par les

êtres placés autour d'eux pour favoriser les développements de leur

sensibilité serait la véritable histoire de ma jeunesse. Quelle

vanité pouvais-je blesser, moi, nouveau-né? quelle disgrâce physique

ou morale me valait la froideur de ma mère? étais-je donc l'enfant

du devoir, celui dont la naissance est fortuite, ou celui dont la

vie est un reproche? Mis en nourrice à la campagne, oublié par ma

famille pendant trois ans, quand je revins à la maison paternelle,

je comptais pour si peu de chose que j'y subissais la compassion des

gens. Je ne connais ni le sentiment ni l'heureux hasard à l'aide

desquels j'ai pu me relever de cette première déchéance: chez moi

l'enfant ignore, et l'homme ne sait rien. Loin d'adoucir mon sort,

mon frère et mes deux soeurs s'amusèrent à me faire souffrir. Le

pacte en vertu duquel les enfants cachent leurs peccadilles, et

qui leur apprend déjà l'honneur, fut nul à mon égard; bien plus,

je me vis souvent puni pour les fautes de mon frère, sans pouvoir

réclamer contre cette injustice; la courtisanerie, en germe chez

les enfants, leur conseillait-elle de contribuer aux persécutions

qui m'affligeaient, pour se ménager les bonnes grâces d'une mère

également redoutée par eux? était-ce un effet de leur penchant à

l'imitation? était-ce besoin d'essayer leurs forces, ou manque de

pitié? Peut-être ces causes réunies me privèrent-elles de la douceur

de la fraternité. Déjà déshérité de toute affection, je ne pouvais

rien aimer, et la nature m'avait fait aimant! Un ange recueille-t-il

les soupirs de cette sensibilité sans cesse rebutée? Si dans quelques

âmes les sentiments méconnus tournent en haine, dans la mienne ils

se concentrèrent et s'y creusèrent un lit d'où, plus tard, ils

jaillirent sur ma vie. Suivant les caractères, l'habitude de trembler

relâche les fibres, engendre la crainte; et la crainte oblige à

toujours céder. De là vient une faiblesse qui abâtardit l'homme et

lui communique je ne sais quoi d'esclave. Mais ces continuelles

tourmentes m'habituèrent à déployer une force qui s'accrut par son

exercice et prédisposa mon âme aux résistances morales. Attendant

toujours une douleur nouvelle, comme les martyrs attendaient un

nouveau coup, tout mon être dut exprimer une résignation morne

sous laquelle les grâces et les mouvements de l'enfance furent

étouffés, attitude qui passa pour un symptôme d'idiotie et justifia

les sinistres pronostics de ma mère. La certitude de ces injustices

excita prématurément dans mon âme la fierté, ce fruit de la raison,

qui sans doute arrêta les mauvais penchants qu'une semblable

éducation encourageait. Quoique délaissé par ma mère, j'étais parfois

l'objet de ses scrupules, parfois elle parlait de mon instruction

et manifestait le désir de s'en occuper; il me passait alors des

frissons horribles en songeant aux déchirements que me causerait

un contact journalier avec elle. Je bénissais mon abandon, et me

trouvais heureux de pouvoir rester dans le jardin à jouer avec des

cailloux, à observer des insectes, à regarder le bleu du firmament.

Quoique l'isolement dût me porter à la rêverie, mon goût pour les

contemplations vint d'une aventure qui vous peindra mes premiers

malheurs. Il était si peu question de moi que souvent la gouvernante

oubliait de me faire coucher. Un soir, tranquillement blotti sous

un figuier, je regardais une étoile avec cette passion curieuse qui

saisit les enfants, et à laquelle ma précoce mélancolie ajoutait

une sorte d'intelligence sentimentale. Mes soeurs s'amusaient et

criaient; j'entendais leur lointain tapage comme un accompagnement

à mes idées. Le bruit cessa, la nuit vint. Par hasard, ma mère

s'aperçut de mon absence. Pour éviter un reproche, notre gouvernante,

une terrible Mlle Caroline, légitima les fausses appréhensions de

ma mère en prétendant que j'avais la maison en horreur; que si elle

n'eût pas attentivement veillé sur moi, je me serais enfui déjà; je

n'étais pas imbécile, mais sournois; parmi tous les enfants soumis

à ses soins, elle n'en avait jamais rencontré dont les dispositions

fussent aussi mauvaises que les miennes. Elle feignit de me chercher

et m'appela, je répondis; elle vint au figuier où elle savait que

j'étais.--Que faisiez-vous donc là? me dit-elle.--Je regardais une

étoile.--Vous ne regardiez pas une étoile, dit ma mère qui nous

écoutait du haut de son balcon; connaît-on l'astronomie à votre

âge?--Ah! madame, s'écria Mlle Caroline, il a lâché le robinet du

réservoir, le jardin est inondé. Ce fut une rumeur générale. Mes

soeurs s'étaient amusées à tourner ce robinet pour voir couler

l'eau; mais, surprises par l'écartement d'une gerbe qui les avait

arrosées de toutes parts, elles avaient perdu la tête et s'étaient

enfuies sans avoir pu fermer le robinet. Atteint et convaincu d'avoir

imaginé cette espièglerie, accusé de mensonge quand j'affirmais mon

innocence, je fus sévèrement puni. Mais, châtiment horrible! je fus

persiflé sur mon amour pour les étoiles, et ma mère me défendit de

rester au jardin le soir. Les défenses tyranniques aiguisent encore

plus une passion chez les enfants que chez les hommes; les enfants

ont sur eux l'avantage de ne penser qu'à la chose défendue, qui

leur offre des attraits irrésistibles. J'eus donc souvent le fouet

pour mon étoile. Ne pouvant me confier à personne, je lui disais

mon chagrin dans ce délicieux ramage intérieur par lequel un enfant

bégaye ses premières idées, comme naguère il a bégayé ses premières

paroles. À l'âge de douze ans, au collége, je la contemplais encore

en éprouvant d'indicibles délices, tant les impressions reçues au

matin de la vie laissent de profondes traces au coeur.

«De cinq ans plus âgé que moi, Charles fut aussi bel enfant qu'il est

bel homme; il était le privilégié de mon père, l'amour de ma mère,

l'espoir de ma famille, partant le roi de la maison. Bien fait et

robuste, il avait un précepteur. Moi, chétif et malingre, à cinq ans

je fus envoyé comme externe dans une pension de la ville, conduit

le matin et ramené le soir par le valet de chambre de mon père. Je

partais en emportant un panier peu fourni, tandis que mes camarades

apportaient d'abondantes provisions. Ce contraste entre mon dénûment

et leur richesse engendra mille souffrances. Les célèbres rillettes

et rillons de Tours formaient l'élément principal du repas que nous

faisions au milieu de la journée, entre le déjeuner du matin et le

dîner de la maison, dont l'heure coïncidait avec notre rentrée. Cette

préparation, si prisée par quelques gourmets, paraît rarement à Tours

sur les tables aristocratiques; si j'en entendis parler avant d'être

mis en pension, je n'avais jamais eu le bonheur de voir étendre

pour moi cette brune confiture sur une tartine de pain; mais elle

n'aurait pas été de mode à la pension, mon envie n'en eût pas été

moins vive, car elle était devenue comme une idée fixe, semblable au

désir qu'inspiraient à l'une des plus élégantes duchesses de Paris

les ragoûts cuisinés par les portières, et qu'en sa qualité de femme,

elle satisfit. Les enfants devinent la convoitise dans les regards

aussi bien que vous y lisez l'amour: je devins alors un excellent

sujet de moquerie. Mes camarades, qui presque tous appartenaient

à la petite bourgeoisie, venaient me présenter leurs excellentes

rillettes en me demandant si je savais comme elles se faisaient, où

elles se vendaient, pourquoi je n'en avais pas. Ils se pourléchaient

en vantant les rillons, ces résidus de porc sautés dans sa graisse

et qui ressemblent à des truffes cuites; ils douanaient mon panier,

n'y trouvaient que des fromages d'Olivet, ou des fruits secs, et

m'assassinaient d'un:--_Tu n'as donc pas de quoi?_ qui m'apprit à

mesurer la différence mise entre mon frère et moi. Ce contraste

entre mon abandon et le bonheur des autres a souillé les roses de

mon enfance, et flétri ma verdoyante jeunesse. La première fois que,

dupe d'un sentiment généreux, j'avançai la main pour accepter la

friandise tant souhaitée qui me fut offerte d'un air hypocrite, mon

mystificateur retira sa tartine aux rires des camarades prévenus de

ce dénouement. Si les esprits les plus distingués sont accessibles

à la vanité, comment ne pas absoudre l'enfant qui pleure de se voir

méprisé, goguenardé! À ce jeu, combien d'enfants seraient devenus

gourmands, quêteurs, lâches! Pour éviter les persécutions, je me

battis. Le courage du désespoir me rendit redoutable, mais je fus

un objet de haine, et restai sans ressources contre les traîtrises.

Un soir, en sortant, je reçus dans le dos un coup de mouchoir

roulé, plein de cailloux. Quand le valet de chambre, qui me vengea

rudement, apprit cet événement à ma mère, elle s'écria:--Ce maudit

enfant ne nous donnera que des chagrins! J'entrai dans une horrible

défiance de moi-même, en trouvant là les répulsions que j'inspirais

en famille. Là, comme à la maison, je me repliai sur moi-même. Une

seconde tombée de neige retarda la floraison des germes semés en mon

âme. Ceux que je voyais aimés étaient de francs polissons, ma fierté

s'appuya sur cette observation, je demeurai seul. Ainsi se continua

l'impossibilité d'épancher les sentiments dont mon coeur était gros.

En me voyant toujours assombri, haï, solitaire, le maître confirma

les soupçons erronés que ma famille avait de ma mauvaise nature. Dès

que je sus écrire et lire, ma mère me fit exporter à Pont-Levoy,

collége dirigé par les Oratoriens, qui recevaient les enfants de mon

âge dans une classe nommée la classe des _Pas latins_, où restaient

aussi les écoliers de qui l'intelligence tardive se refusait au

rudiment. Je demeurai là huit ans, sans voir personne, et menant

une vie de paria. Voici comment et pourquoi. Je n'avais que trois

francs par mois pour mes menus plaisirs, somme qui suffisait à peine

aux plumes, canifs, règles, encre et papier dont il fallait nous

pourvoir. Ainsi, ne pouvant acheter ni les échasses, ni les cordes,

ni aucune des choses nécessaires aux amusements du collége, j'étais

banni des jeux; pour y être admis, j'aurais dû flagorner les riches

ou flatter les forts de ma division. La moindre de ces lâchetés,

que se permettent si facilement les enfants, me faisait bondir

le coeur. Je séjournais sous un arbre, perdu dans de plaintives

rêveries, je lisais là les livres que nous distribuait mensuellement

le bibliothécaire. Combien de douleurs étaient cachées au fond

de cette solitude monstrueuse! quelles angoisses engendrait mon

abandon! Imaginez ce que mon âme tendre dut ressentir à la première

distribution de prix où j'obtins les deux plus estimés, le prix de

thème et celui de version! En venant les recevoir sur le théâtre au

milieu des acclamations et des fanfares, je n'eus ni mon père ni

ma mère pour me fêter, alors que le parterre était rempli par les

parents de tous mes camarades. Au lieu de baiser le distributeur,

suivant l'usage, je me précipitai dans son sein et j'y fondis en

larmes. Le soir, je brûlai mes couronnes dans le poêle. Les parents

demeuraient en ville pendant la semaine employée par les exercices

qui précédaient la distribution des prix, ainsi mes camarades

décampaient tous joyeusement le matin; tandis que moi, de qui les

parents étaient à quelques lieues de là, je restais dans les cours

avec les outre-mer, nom donné aux écoliers dont les familles se

trouvaient aux îles ou à l'étranger. Le soir, durant la prière, les

barbares nous vantaient les bons dîners faits avec leurs parents.

Vous verrez toujours mon malheur s'agrandissant en raison de la

circonférence des sphères sociales où j'entrerai. Combien d'efforts

n'ai-je pas tentés pour infirmer l'arrêt qui me condamnait à ne

vivre qu'en moi! Combien d'espérances longtemps conçues avec mille

élancements d'âme et détruites en un jour! Pour décider mes parents à

venir au collége, je leur écrivais des épîtres pleines de sentiments,

peut-être emphatiquement exprimés, mais ces lettres auraient-elles

dû m'attirer les reproches de ma mère qui me réprimandait avec

ironie sur mon style? Sans me décourager, je promettais de remplir

les conditions que ma mère et mon père mettaient à leur arrivée,

j'implorais l'assistance de mes soeurs à qui j'écrivais aux jours

de leur fête et de leur naissance, avec l'exactitude des pauvres

enfants délaissés, mais avec une vaine persistance. Aux approches de

la distribution des prix, je redoublais mes prières, je parlais de

triomphes pressentis. Trompé par le silence de mes parents, je les

attendais en m'exaltant le coeur, je les annonçais à mes camarades;

et quand, à l'arrivée des familles, le pas du vieux portier qui

appelait les écoliers retentissait dans les cours, j'éprouvais alors

des palpitations maladives. Jamais ce vieillard ne prononça mon nom.

Le jour où je m'accusai d'avoir maudit l'existence, mon confesseur

me montra le ciel où fleurissait la palme promise pour les _Beati

qui lugent_! du Sauveur. Lors de ma première communion, je me jetai

donc dans les mystérieuses profondeurs de la prière, séduit par les

idées religieuses dont les féeries morales enchantent les jeunes

esprits. Animé d'une ardente foi, je priais Dieu de renouveler en ma

faveur les miracles fascinateurs que je lisais dans le Martyrologe.

À cinq ans je m'envolais dans une étoile, à douze ans j'allais

frapper aux portes du sanctuaire. Mon extase fit éclore en moi des

songes inénarrables qui meublèrent mon imagination, enrichirent

ma tendresse et fortifièrent mes facultés pensantes. J'ai souvent

attribué ces sublimes visions à des anges chargés de façonner mon âme

à de divines destinées; elles ont doué mes veux de la faculté de voir

l'esprit intime des choses; elles ont préparé mon coeur aux magies

qui font le poëte malheureux, quand il a le fatal pouvoir de comparer

ce qu'il sent à ce qui est, les grandes choses voulues au peu qu'il

obtient; elles ont écrit dans ma tête un livre où j'ai pu lire ce

que je devais exprimer, elles ont mis sur mes lèvres le charbon de

l'improvisateur.

«Mon père conçut quelques doutes sur la portée de l'enseignement

oratorien, et vint m'enlever de Pont-Levoy pour me mettre à Paris

dans une institution située au Marais. J'avais quinze ans. Examen

fait de ma capacité, le rhétoricien de Pont-Levoy fut jugé digne

d'être en troisième. Les douleurs que j'avais éprouvées en famille,

à l'école, au collége, je les retrouvais sous une nouvelle forme

pendant mon séjour à la pension Lepître. Mon père ne m'avait point

donné d'argent. Quand mes parents savaient que je pouvais être

nourri, vêtu, gorgé de latin, bourré de grec, tout était résolu.

Durant le cours de ma vie collégiale, j'ai connu mille camarades

environ, et n'ai rencontré chez aucun l'exemple d'une pareille

indifférence. Attaché fanatiquement aux Bourbons, M. Lepître avait

eu des relations avec mon père à l'époque où des royalistes dévoués

essayèrent d'enlever au Temple la reine Marie-Antoinette; ils avaient

renouvelé connaissance; M. Lepître se crut donc obligé de réparer

l'oubli de mon père; mais la somme qu'il me donna mensuellement fut

médiocre, car il ignorait les intentions de ma famille. La pension

était installée à l'ancien hôtel Joyeuse, où, comme dans toutes les

anciennes demeures seigneuriales, il se trouvait une loge de suisse.

Pendant la récréation qui précédait l'heure où le _gâcheux_ nous

conduisait au lycée Charlemagne, les camarades opulents allaient

déjeuner chez notre portier, nommé Doisy. M. Lepître ignorait ou

souffrait le commerce de Doisy, véritable contrebandier que les

élèves avaient intérêt à choyer; il était le secret chaperon de nos

écarts, le confident des rentrées tardives, notre intermédiaire

entre les loueurs de livres défendus. Déjeuner avec une tasse de

café au lait était un goût aristocratique, expliqué par le prix

excessif auquel montèrent les denrées coloniales sous Napoléon. Si

l'usage du sucre et du café constituait un luxe chez les parents, il

annonçait parmi nous une supériorité vaniteuse qui aurait engendré

notre passion, si la pente à l'imitation, si la gourmandise, si la

contagion de la mode n'eussent pas suffi. Doisy nous faisait crédit,

il nous supposait à tous des soeurs ou des tantes qui approuvent le

point d'honneur des écoliers et payent leurs dettes. Je résistai

longtemps aux blandices de la buvette. Si mes juges eussent connu

la force des séductions, les héroïques aspirations de mon âme vers

le stoïcisme, les rages contenues pendant ma longue résistance, ils

eussent essuyé mes pleurs au lieu de les faire couler. Mais, enfant,

pouvais-je avoir cette grandeur d'âme qui fait mépriser le mépris

d'autrui?»

On retrouve dans cette épître la plupart des circonstances racontées

par sa soeur dans le commencement de cet entretien. Ce sont des pages

des _Confessions_ de J.-J. Rousseau, à la déclamation près.

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 137 / 145 题