Mme Grandet expira de ce dernier coup. Eugénie et son père restèrent
seuls dans la maison. Le père ne songea qu'à se prémunir contre la
fille; il lui soutira une renonciation de tous les biens maternels,
et lui promit une pension de 1,200 francs.
Cela dura cinq ans. En 1827, le vieillard mourut à la porte de
son cabinet plein d'or. Eugénie fut reconnue posséder trois cent
mille livres de rente dans l'arrondissement de Saumur, six millions
étaient placés en rentes, deux millions en or, et la totalité passait
dix-huit millions!
--«Où donc est mon cousin?» dit-elle.
«À trente ans, Eugénie ne connaissait encore aucune des félicités de
la vie. Sa pâle et triste enfance s'était écoulée auprès d'une mère
dont le coeur méconnu, froissé, avait toujours souffert. En quittant
avec joie l'existence, cette mère plaignit sa fille d'avoir à vivre,
et lui laissa dans l'âme de légers remords et d'éternels regrets.
Le premier, le seul amour d'Eugénie, était pour elle un principe de
mélancolie. Après avoir entrevu son amant pendant quelques jours,
elle lui avait donné son coeur entre deux baisers furtivement
acceptés et reçus; puis il était parti, mettant tout un monde entre
elle et lui. Cet amour, maudit par son père, lui avait presque
coûté sa mère, et ne lui causait que des douleurs mêlées de frêles
espérances. Ainsi, jusqu'alors, elle s'était élancée vers le bonheur
en perdant ses forces, sans les échanger.
Dans la vie morale, aussi bien que dans la vie physique, il existe
une aspiration et une respiration: l'âme a besoin d'absorber les
sentiments d'une autre âme, de se les assimiler pour les lui
restituer plus riches. Sans ce beau phénomène humain, point de vie
au coeur; l'air lui manque alors, il souffre et dépérit. Eugénie
commençait à souffrir. Pour elle, la fortune n'était ni un pouvoir
ni une consolation; elle ne pouvait exister que par l'amour, par
la religion, par la foi dans l'avenir. L'amour lui expliquait
l'éternité. Son coeur et l'Évangile lui signalaient deux mondes à
attendre. Elle se plongeait nuit et jour au sein de deux pensées
infinies, qui pour elle peut-être n'en faisaient qu'une seule. Elle
se retirait en elle-même, aimant et se croyant aimée. Depuis sept
ans, sa passion avait tout envahi. Ses trésors n'étaient pas les
millions dont les revenus s'entassaient, mais le coffret de Charles,
mais les deux portraits suspendus à son lit, mais les bijoux rachetés
à son père, étalés orgueilleusement sur une couche de ouate dans
un tiroir du bahut; mais le dé de sa tante, duquel s'était servie
sa mère, et que tous les jours elle prenait religieusement pour
travailler à une broderie, ouvrage de Pénélope, entrepris seulement
pour mettre à son doigt cet or plein de souvenirs.
Il ne paraissait pas vraisemblable que Mlle Grandet voulût se marier
durant son deuil. Sa piété vraie était connue. Aussi la famille
Cruchot, dont la politique était sagement dirigée par le vieil
abbé, se contenta-t-elle de cerner l'héritière en l'entourant des
soins les plus affectueux. Chez elle, tous les soirs, la salle se
remplissait d'une société composée des plus chauds et des plus
dévoués Cruchotins du pays, qui s'efforçaient de chanter les louanges
de la maîtresse du logis sur tous les tons. Elle avait le médecin
ordinaire de sa chambre, son grand aumônier, son chambellan, sa
première dame d'atours, son premier ministre, son chancelier surtout,
un chancelier qui voulait lui tout dire. L'héritière eut-elle désiré
un porte-queue, on lui en aurait trouvé un. C'était une reine, et la
plus habilement adulée de toutes les reines. La flatterie n'émane
jamais des grandes âmes; elle est l'apanage des petits esprits, qui
réussissent à se rapetisser encore pour mieux entrer dans la sphère
vitale de la personne autour de laquelle ils gravitent. La flatterie
sous-entend un intérêt. Aussi les personnes qui venaient meubler
tous les soirs la salle de Mlle Grandet, nommée par elles Mlle de
Froidfond, réussissaient-elles merveilleusement à l'accabler de
louanges. Ce concert d'éloges, nouveau pour Eugénie, la fit d'abord
rougir; mais insensiblement, et quelque grossiers que fussent les
compliments, son oreille s'accoutuma si bien à entendre vanter sa
beauté, que si quelque nouveau venu l'eût trouvée laide, ce reproche
lui aurait été plus sensible alors que huit ans auparavant. Puis elle
finit par aimer des douceurs qu'elle mettait secrètement aux pieds
de son idole. Elle s'habitua donc par degrés à se laisser traiter en
souveraine et à voir sa cour pleine tous les soirs. M. le président
de Bonfons était le héros de ce petit cercle, où son esprit, sa
personne, son instruction, son amabilité, sans cesse étaient vantés.
L'un faisait observer que, depuis sept ans, il avait beaucoup
augmenté sa fortune; que Bonfons valait au moins dix mille francs
de rente et se trouvait enclavé, comme tous les biens des Cruchot,
dans les vastes domaines de l'héritière. «Savez-vous, mademoiselle,
disait un habitué, que les Cruchot ont à eux quarante mille livres de
rente?--Et leurs économies, reprenait une vieille Cruchotine, Mlle
de Gribeaucourt. Un monsieur de Paris est venu dernièrement offrir à
M. Cruchot deux cent mille francs de son étude. Il doit la vendre,
s'il peut être nommé juge de paix.--Il veut succéder à M. de Bonfons
dans la présidence du tribunal, et prend ses précautions, répondit
Mme d'Orsonval; car M. le président deviendra conseiller, puis
président à la cour, il a trop de moyens pour ne pas arriver.--Oui,
c'est un homme bien distingué, disait un autre. Ne trouvez-vous pas,
mademoiselle?» M. le président avait tâché de se mettre en harmonie
avec le rôle qu'il voulait jouer. Malgré ses quarante ans, malgré sa
figure brune et rébarbative, flétrie comme le sont presque toutes
les physionomies judiciaires, il se mettait en jeune homme, badinait
avec un jonc, ne prenait point de tabac chez Mlle de Froidfond, y
arrivait toujours en cravate blanche et en chemise dont le jabot à
gros plis lui donnait un air de famille avec les individus du genre
dindon. Il parlait familièrement à la belle héritière, et lui disait:
«Notre chère Eugénie!» Enfin, hormis le nombre des personnages, en
remplaçant le loto par le whist et en supprimant les figures de M. et
de Mme Grandet, la scène par laquelle commence cette histoire était
à peu près la même que par le passé. La meute poursuivait toujours
Eugénie et ses millions; mais la meute plus nombreuse aboyait mieux,
et cernait sa proie avec ensemble. Si Charles fût arrivé du fond
des Indes, il eût donc retrouvé les mêmes personnages et les mêmes
intérêts. Mme des Grassins, pour laquelle Eugénie était parfaite de
grâce et de bonté, persistait à tourmenter les Cruchot. Mais alors,
comme autrefois, la figure d'Eugénie eût dominé le tableau; comme
autrefois, Charles eût encore été là le souverain. Néanmoins il y
avait un progrès. Le bouquet présenté jadis à Eugénie au jour de
sa fête par le président était devenu périodique. Tous les soirs
il apportait à la riche héritière un gros et magnifique bouquet
que Mme Cornoiller mettait ostensiblement dans un bocal, et jetait
secrètement dans un coin de la cour, aussitôt les visiteurs partis.
Au commencement du printemps, Mme des Grassins essaya de troubler le
bonheur des Cruchotins en parlant à Eugénie du marquis de Froidfond,
dont la maison ruinée pouvait se relever si l'héritière voulait lui
rendre sa terre par contrat de mariage. Mme des Grassins faisait
sonner haut la pairie, le titre de marquise, et, prenant le sourire
de dédain d'Eugénie pour une approbation, elle allait disant que le
mariage de M. le président Cruchot n'était pas aussi avancé qu'on le
croyait. «Quoique M. de Froidfond ait cinquante ans, disait elle, il
ne paraît pas plus âgé que ne l'est M. Cruchot; il est veuf, il a des
enfants, c'est vrai; mais il est marquis, il sera pair de France, et,
par le temps qui court, trouvez donc des mariages de cet acabit. Je
sais de science certaine que le père Grandet, en réunissant tous ses
biens à la terre de Froidfond, avait l'intention de s'enter sur les
Froidfond. Il me l'a souvent dit. Il était malin, le bonhomme!
--«Comment, Nanon, dit un soir Eugénie en se couchant, il ne m'écrira
pas une fois en sept ans?...»