Balzac conduit ce roman, ou plutôt cette histoire jusqu'à la dernière
ironie de la destinée. Eugénie reçoit une lettre de son cousin qui
lui annonce sa fortune faite et son retour prochain. Elle se dispose
à l'épouser. Mais, en route, il trouve une famille d'émigrés qui
ramène une jeune personne dont le père, aimé de Charles X, peut
leur promettre la faveur du roi. Il s'y attache, et après quelques
semaines de séjour à Paris, il écrit une honnête défaite à sa
cousine en lui renvoyant les dix mille francs qu'elle lui a prêtés
et en lui redemandant sa cassette. Eugénie dévore ses larmes, et le
roman du coeur finit avec le roman d'amour. Elle épouse sans goût
M. le président de Bonfons, parce qu'il dirige ses affaires; et vit
chastement avec lui comme une douairière de province, ensevelie dans
ses inutiles trésors.
Voilà Eugénie Grandet, visitée un jour par un précoce rayon d'amour,
expiant, pendant le reste de sa vie, la férocité de son père.
Voilà l'avare! bien autrement conçu que celui de _Plaute_, de
_Térence_ ou de _Molière_. La comédie de caractère va jusqu'au rire
dans les caricatures de ces grands comiques. Chez Balzac elle va
jusqu'aux larmes. Les uns se moquent ridiculement de l'avare dans
le mot fameux: _Qu'allait-il faire dans cette galère?_ L'autre
fait détester le vice et haïr le vicieux. Mais ils écrivent en vers
immortels, et Balzac n'écrit qu'en prose modelée sur le coeur humain!
Je le répète avec conviction: il a dans ses innombrables romans cent
fois dépassé en invention l'incomparable Molière. On ne peut pas le
louer plus haut, ce mot suffirait pour sa gloire.