X.

Cette réclusion inexpliquée et prolongée fit beaucoup de tort à

l'avare. Son notaire et ami Cruchot força la porte et lui révéla

que ses sévices pouvaient contraindre sa fille, désormais majeure,

à demander la licitation de ses biens. Il frémit et se disposait

à changer quand, pendant une de ses absences, Eugénie apporta

secrètement la cassette de Charles sur le lit de sa mère et que les

deux victimes se mirent à l'examiner.

Elles tenaient en main le portrait: «C'est tout à fait son front et

sa bouche!» disait Eugénie au moment où le vigneron ouvrit la porte.

Au regard que jeta son mari sur l'or, Mme Grandet cria: «Mon Dieu,

ayez pitié de nous!»

Le bonhomme sauta sur le nécessaire comme un tigre fond sur un

enfant endormi. «Qu'est-ce que c'est que cela? dit-il en emportant

le trésor et allant se placer à la fenêtre. Du bon or! de l'or!

s'écria-t-il. Beaucoup d'or! ça pèse deux livres. Ah! ah! Charles t'a

donné cela contre tes belles pièces. Hein! pourquoi ne me l'avoir

pas dit? C'est une bonne affaire, fifille! Tu es ma fille, je te

reconnais.» Eugénie tremblait de tous ses membres.»N'est-ce pas, ceci

est à Charles?» reprit le bonhomme.

--Oui, mon père, ce n'est pas à moi. Ce meuble est un dépôt sacré.

--Ta, ta, ta, il a pris ta fortune, faut te rétablir ton petit trésor.

--Mon père!...»

Le bonhomme voulut prendre son couteau pour faire sauter une plaque

d'or, et fut obligé de poser le nécessaire sur une chaise. Eugénie

s'élança pour le ressaisir; mais le tonnelier, qui avait tout à la

fois l'oeil à sa fille et au coffret, la repoussa si violemment en

étendant le bras, qu'elle alla tomber sur le lit de sa mère.

«Monsieur, monsieur!» cria la mère en se dressant sur son lit.

Grandet avait tiré son couteau et s'apprêtait à soulever l'or.

«Mon père, cria Eugénie en se jetant à genoux et marchant ainsi pour

arriver plus près du bonhomme et lever les mains vers lui, mon père,

au nom de tous les saints et de la Vierge, au nom du Christ, qui est

mort sur la croix, au nom de votre salut éternel, mon père, au nom de

ma vie, ne touchez pas à ceci! Cette toilette n'est ni à vous ni à

moi; elle est à un malheureux parent qui me l'a confiée, et je dois

la lui rendre intacte.

--Pourquoi la regardais-tu, si c'est un dépôt? Voir, c'est pis que

toucher.

--Mon père, ne la détruisez pas, ou vous me déshonorez. Mon père,

entendez-vous?

--Monsieur, grâce! dit la mère.

--Mon père!» cria Eugénie d'une voix si éclatante que Nanon effrayée

monta. Eugénie sauta sur un couteau qui était à sa portée et s'en

arma.

--Eh bien! lui dit froidement Grandet en souriant à froid.

--Monsieur, monsieur, vous m'assassinez! dit la mère.

--Mon père, si votre couteau entame seulement une parcelle de cet or,

je me perce de celui-ci. Vous avez déjà rendu ma mère mortellement

malade; vous tuerez encore votre fille. Allez maintenant; blessure

pour blessure!»

Grandet tint son couteau sur le nécessaire, et regarda sa fille en

hésitant.

«En serais-tu donc capable, Eugénie? dit-il.

--Oui, monsieur, dit la mère.

--Elle le ferait comme elle le dit, cria Nanon. Soyez donc

raisonnable, monsieur, une fois dans votre vie.»

Le tonnelier regarda l'or et sa fille alternativement pendant un

instant. Mme Grandet s'évanouit. «Là, voyez-vous, mon cher monsieur?

madame se meurt, cria Nanon.

--Tiens, ma fille, ne nous brouillons pas pour un coffre. Prends

donc! s'écria vivement le tonnelier en jetant la toilette sur le

lit. Toi, Nanon, va chercher M. Bergerin. Allons, la mère, dit-il

en baisant la main de sa femme, ce n'est rien, va: nous avons fait

la paix. Pas vrai, fifille? Plus de pain sec, tu mangeras tout ce

que tu voudras. Ah! elle ouvre les yeux. Eh bien! la mère, mémère,

timère, allons donc! Tiens, vois, j'embrasse Eugénie. Elle aime son

cousin, elle l'épousera si elle veut, elle lui gardera le petit

coffre. Mais vis longtemps, ma pauvre femme. Allons, remue donc!

Écoute, tu auras le plus beau reposoir qui se soit jamais fait à

Saumur.

--Mon Dieu, pouvez-vous traiter ainsi votre femme et votre enfant?

dit d'une voix faible Mme Grandet.

--Je ne le ferai plus, plus, cria le tonnelier. Tu vas voir, ma

pauvre femme.» Il alla à son cabinet, et revint avec une poignée de

louis qu'il éparpilla sur le lit. «Tiens, Eugénie, tiens, ma femme,

voilà pour vous, dit-il en maniant les louis. Allons, égaye-toi, ma

femme; porte-toi bien; tu ne manqueras de rien, ni Eugénie non plus.

Voilà cent louis d'or pour elle. Tu ne les donneras pas, Eugénie,

ceux-là, hein?»

Mme Grandet et sa fille se regardèrent étonnées.

«Reprenez-les, mon père; nous n'avons besoin que de votre tendresse.

--Eh bien! c'est ça, dit-il en empochant les louis; vivons comme de

bons amis. Descendons tous dans la salle pour dîner, pour jouer au

loto tous les soirs à deux sous. Faites vos farces! Hein, ma femme?

--Hélas! je le voudrais bien, puisque cela peut vous être agréable,

dit la mourante; mais je ne saurais me lever.

--Pauvre mère, dit le tonnelier, tu ne sais pas combien je t'aime.

Et toi, ma fille!» Il la serra, l'embrassa. «Oh! comme c'est bon

d'embrasser sa fille après une brouille! ma fifille! Tiens, vois-tu,

mémère, nous ne faisons qu'un maintenant. Va donc serrer cela, dit-il

à Eugénie en lui montrant le coffret. Va, ne crains rien. Je ne t'en

parlerai plus, jamais.»

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 120 / 145 题