L'oncle révisa sa fortune. Il obtint aisément le désistement des
créanciers de son frère à 47 pour 100. Sa richesse à lui s'élevait
alors à une inscription de cent mille livres de rente à Paris, deux
millions quatre cent mille francs en or; la terre de Froidfond et
tous ses biens autour de Saumur: le tout approchant de dix-sept
millions. Sa parcimonie et ses ruses ne faisaient que croître.
Eugénie, pendant ce temps-là, priait pour Charles.
Cependant le jour de l'épreuve était arrivé; une angoisse terrible
pesait sur la mère et la fille. Elles firent tout pour distraire le
père Grandet, tout fut inutile. «Pour Charles, se disait Eugénie, je
souffrirais mille morts! Je n'avouerai rien!»
À cette pensée, elle jetait à sa mère des regards flamboyants de
courage.
«Ôte tout cela, dit Grandet à Nanon, quand, vers onze heures, le
déjeuner fut achevé; mais laisse-nous la table. Nous serons plus
à l'aise pour voir ton petit trésor, dit-il en regardant Eugénie.
Petit! ma foi, non. Tu possèdes, valeur intrinsèque, cinq mille
neuf cent cinquante-neuf francs, et quarante de ce matin, cela fait
six mille francs moins un. Eh bien! je te donnerai, moi, ce franc
pour compléter la somme, parce que, vois-tu, fifille.... Eh bien!
pourquoi nous écoutes-tu? Montre-moi tes talons, Nanon, et va faire
ton ouvrage,» dit le bonhomme. Nanon disparut. «Écoute, Eugénie, il
faut que tu me donnes ton or. Tu ne le refuseras pas à ton pépère,
ma petite fifille, hein?» Les deux femmes étaient muettes. «Je n'ai
plus d'or, moi. J'en avais, je n'en ai plus. Je te rendrai six mille
francs en livres, et tu vas les placer comme je vais te le dire. Il
ne faut plus penser au douzain. Quand je te marierai, ce qui sera
bientôt, je te trouverai un futur qui pourra t'offrir le plus beau
douzain dont on aura jamais parlé dans la province. Écoute donc,
fifille. Il se présente une belle occasion: tu peux mettre tes six
mille francs dans le gouvernement, et tu en auras tous les six mois
près de deux cents francs d'intérêts, sans impôts, ni réparations, ni
grêle, ni gelée, ni marée, ni rien de ce qui tracasse les revenus.
Tu répugnes peut-être à te séparer de ton or, hein, fifille?
Apporte-le-moi tout de même. Je te ramasserai des pièces d'or, des
hollandaises, des portugaises, des roupies du Mogol, des génovines;
et, avec celles que je te donnerai à tes fêtes, en trois ans tu
auras rétabli la moitié de ton joli petit trésor en or. Que dis-tu,
fifille? Lève donc le nez. Allons, va le chercher, le mignon. Tu
devrais me baiser sur les yeux pour te dire ainsi des secrets et des
mystères de vie et de mort pour les écus. Vraiment les écus vivent et
grouillent comme des hommes: ça va, ça vient, ça sue, ça produit.»
Eugénie se leva; mais, après avoir fait quelques pas vers la porte,
elle se retourna brusquement, regarda son père en face et lui dit:
«Je n'ai plus _mon_ or.
--Tu n'as plus ton or! s'écria Grandet en se redressant sur ses
jarrets comme un cheval qui entend tirer le canon à dix pas de lui.
--Non, je ne l'ai plus.
--Tu te trompes, Eugénie.
--Non.
--Par la serpette de mon père!»
Quand le tonnelier jurait ainsi, les planchers tremblaient.
«Bon saint bon Dieu! voilà madame qui pâlit, cria Nanon.
--Grandet, ta colère me fera mourir, dit la pauvre femme.
--Ta, ta, ta, ta, vous autres, vous ne mourez jamais dans votre
famille! Eugénie, qu'avez-vous fait de vos pièces? cria-t-il en
fondant sur elle.
--Monsieur, dit la fille aux genoux de Mme Grandet, ma mère souffre
beaucoup. Voyez, ne la tuez pas.»
Grandet fut épouvanté de la pâleur répandue sur le teint de sa femme,
naguère si jaune.
«Nanon, venez m'aider à me coucher, dit la mère d'une voix faible.
Je meurs.»
Aussitôt Nanon donna le bras à sa maîtresse; autant en fit Eugénie,
et ce ne fut pas sans des peines infinies qu'elles purent la monter
chez elle, car elle tombait en défaillance de marche en marche.
Grandet resta seul. Néanmoins, quelques moments après, il monta sept
ou huit marches, et cria: «Eugénie, quand votre mère sera couchée,
vous descendrez.
--Oui, mon père.»
Elle ne tarda pas à venir, après avoir rassuré sa mère.
«Ma fille, lui dit Grandet, vous allez me dire où est votre trésor.
--Mon père, si vous me faites des présents dont je ne sois pas
entièrement maîtresse, reprenez-les,» répondit froidement Eugénie en
cherchant le napoléon sur la cheminée et le lui présentant.»
Grandet saisit vivement le napoléon et le coula dans son gousset.
«Je crois bien que je ne te donnerai plus rien. Pas seulement ça!
dit-il en faisant claquer l'ongle de son pouce sous sa maîtresse
dent. Vous méprisez donc votre père, vous n'avez donc pas confiance
en lui, vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un père? S'il n'est
pas tout pour vous, il n'est rien. Où est votre or?
--Mon père, je vous aime et vous respecte, malgré votre colère; mais
je vous ferai fort humblement observer que j'ai vingt-deux ans. Vous
m'avez assez souvent dit que je suis majeure, pour que je le sache.
J'ai fait de mon argent ce qu'il m'a plu d'en faire, et soyez sûr
qu'il est bien placé....
--Où?
--C'est un secret inviolable, dit-elle. N'avez-vous pas vos secrets?
--Ne suis-je pas le chef de ma famille? ne puis-je avoir mes affaires?
--C'est aussi mon affaire.
--Cette affaire doit être mauvaise, si vous ne pouvez pas la dire à
votre père, mademoiselle Grandet.
--Elle est excellente, et je ne puis pas la dire à mon père.
--Au moins, quand avez-vous donné votre or?» Eugénie fit un signe de
tête négatif. «Vous l'aviez encore le jour de votre fête, hein?»
Eugénie, devenue aussi rusée par amour que son père l'était par
avarice, réitéra le même signe de tête. «Mais on n'a jamais vu
pareil entêtement, ni vol pareil, dit Grandet d'une voix qui alla
_crescendo_ et qui fit graduellement retentir la maison. Comment!
ici, dans ma propre maison, chez moi, quelqu'un aura pris ton or! le
seul or qu'il y avait! et je ne saurai pas qui! L'or est une chose
chère. Les plus honnêtes filles peuvent faire des fautes, donner je
ne sais quoi: cela se voit chez les grands seigneurs et même chez les
bourgeois; mais donner de l'or, car vous l'avez donné à quelqu'un,
hein?» Eugénie fut impassible. «A-t-on vu pareille fille! Est-ce moi
qui suis votre père? Si vous l'avez placé, vous en avez un reçu....
--Étais-je libre, oui ou non, d'en faire ce que bon me semblait?
Était-ce à moi?
--Mais tu es un enfant.
--Majeure.»
Abasourdi par la logique de sa fille, Grandet pâlit, trépigna, jura;
puis trouvant enfin des paroles, il cria: «Maudit serpent de fille!
Ah! mauvaise graine, tu sais bien que je t'aime, et tu en abuses.
Elle égorge son père! Pardieu, tu auras jeté notre fortune aux pieds
de ce va-nu-pieds qui a des bottes de maroquin. Par la serpette de
mon père! je ne peux pas te déshériter, nom d'un tonneau! mais je te
maudis, toi, ton cousin et tes enfants! Tu ne verras rien arriver
de bon de tout cela, entends-tu? Si c'était à Charles que.... Mais,
non ce n'est pas possible. Quoi! ce méchant mirliflor m'aurait
dévalisé....» Il regarda sa fille qui restait muette et froide. «Elle
ne bougera pas, elle ne sourcillera pas, elle est plus Grandet que
je ne suis Grandet. Tu n'as pas donné ton or pour rien, au moins?
Voyons, dis.» Eugénie regarda son père, en lui jetant un regard
ironique qui l'offensa. «Eugénie, vous êtes chez moi, chez votre
père. Vous devez, pour y rester, vous soumettre à ses ordres. Les
prêtres vous ordonnent de m'obéir.» Eugénie baissa la tête. «Vous
m'offensez dans ce que j'ai de plus cher, reprit-il, je ne veux vous
voir que soumise. Allez dans votre chambre. Vous y demeurerez jusqu'à
ce que je vous permette d'en sortir. Nanon vous y portera du pain et
de l'eau. Vous m'avez entendu, marchez!»