Mais jugez-le aussi par sa nature, continuait-il.
Quand une nation va périr et qu'elle le sent, que fait-elle? Elle
invoque le remède, le pouvoir à une seule tête, la dictature.
L'armée, ou la volonté active de la nation, se donne un dictateur;
il frappe à droite et à gauche, il se défait des gouvernements
parlementaires, obstacle à tout, au bien comme au mal. Il règne: si
c'est avec folie, il tombe entraînant avec lui armée et nation; si
c'est avec réflexion et mesure, il continue ou perpétue son règne, il
peut même fonder une dynastie ou une monarchie héréditaire. Que lui
faut-il pour cela?--Un conseil d'État nommé par lui et une armée chez
un peuple militaire.
Mais, le jour où il fonderait un gouvernement à deux ou trois
têtes, un gouvernement parlementaire dans l'élection duquel il
n'interviendrait pas, il pourrait mesurer sa déchéance au progrès
fait par ce gouvernement. Le jour où le gouvernement parlementaire
serait achevé, il créerait de nouveau la force contre la force,
c'est-à-dire le gouvernement de quelques-uns contre un. La révolution
serait faite!
L'unité de volonté est nécessaire même dans la république. Le premier
magistrat d'une république doit être un dictateur à temps; sans quoi
il n'est rien.
Voyez l'armée! Qui fait sa force? C'est son général, soit pour un
jour, soit pour un temps. Mettez deux chefs ou dix chefs avec des
droits égaux à la tête de votre armée: elle cesse d'exister; elle a
deux esprits ou dix volontés, c'est-à-dire pas une. Voilà pourquoi
les gouvernements parlementaires les plus libres n'ont jamais
reconnu à l'armée sous les armes le droit électoral. Je me trompe;
le gouvernement parlementaire de 1849 a nommé une fois deux chefs et
deux armées: l'un de la rive gauche de la Seine sous le parlement,
l'autre de la rive droite sous le président de la république. Quinze
jours après, le gouvernement n'existait plus. Le coup d'État était
devenu inévitable, le pouvoir parlementaire s'était suicidé! Je
l'avais prédit! Qu'on lise mon avant-dernier numéro de mes _Conseils
au peuple_!
Le gouvernement est un monologue, pendant qu'il gouverne toute
anarchie est un dialogue. On délibère avec un dialogue, on ne
gouverne pas.--Mais, dit-on, la majorité sans cesse déplacée par
un discours ou par une intrigue fait la loi?--Voyez la Belgique,
où ni majorité ni minorité ne peuvent en sortir. Le gouvernement
parlementaire refuse de gouverner: la volonté nationale est paralysée
par la nation elle-même. Qu'adviendra-t-il? ou un coup d'État ou une
révolution. Voilà le gouvernement parlementaire ou le gouvernement
des factions.--La responsabilité n'est nulle part, et chaque faction
dit:--Ce n'est pas moi!--
Et voyez l'Amérique!--Nous ne pouvons pas nous
gouverner?--Exterminons-nous!
Quoi! un tel état serait le dernier mot de la sagesse humaine?--Non,
Dieu a donné par la nature des choses des règles instinctives aux
peuples comme aux individus.--Cette règle est l'unité de la volonté
pour qu'elle soit obéie;--monarchie et république ont besoin de cette
unité.
Unité permanente:--Monarchie! Unité temporaire:--République!
Peu importe, pourvu que le monde puisse se gouverner.
Le gouvernement, ce n'est pas seulement la forme, c'est la vie des
nations.
Le gouvernement des factions ou le gouvernement des intrigues, c'est
le gouvernement parlementaire!
Essayez-en cinquante fois.
Cinquante fois il vous trompe encore.
On ne varie pas le thème divin.
Le thème divin, c'est l'unité.
Voilà ce que disait plus éloquemment Balzac; je ne pouvais
qu'applaudir à son discours, quoique alors j'eusse fait la république
pour détruire le gouvernement parlementaire. Je sentais la force de
ses considérations et je me taisais, plus convaincu que lui que Dieu
seul gouvernait les hommes, et qu'il les gouvernait par l'unité.