XXII.

Voilà l'homme dans Balzac.

Il avait eu, au milieu de beaucoup de chimères, un rare bon sens,

celui de réduire son ambition politique à sa juste valeur et de

renoncer de bonne heure à cet axiome faux: «J'ajouterai peut-être

le titre de grand citoyen au titre d'homme littéraire.» Il avait

espéré un moment que l'estime de ses compatriotes le porterait à

la députation: il n'en fut rien; on reconnut promptement que son

éloquence, toute de coeur, ne convenait pas au régime parlementaire,

qui vit de parti et non de vérité. Je l'ai entendu souvent,

chez madame de Girardin, s'abandonner au torrent de sa belle et

fougueuse indignation contre ces fausses fureurs et ces fausses

promesses des oppositions aux gouvernements qui n'avaient d'autres

crimes que de n'être pas aimés. Quant à lui, il était aisé de voir

qu'il était de race et de sang légitimistes, c'est-à-dire qu'il

croyait à la puissance de la tradition et des moeurs avant tout;

le commandement et l'obéissance par l'habitude, c'était pour lui

tout le gouvernement. Les théories, les systèmes, les socialismes,

n'étaient rien pour lui; des expériences hasardées sur des millions

d'hommes ignorants ou passionnés lui paraissaient des bêtises

ou des crimes. Laissez cela à faire aux avocats et à préconiser

aux journalistes, deux espèces de publicistes pour lesquels il

ne dissimulait pas son dédain.--Le gouvernement parlementaire,

disait-il avec l'ironie profonde de sa bonne foi, est le régime des

sophistes ou des bavards. Dieu n'a créé qu'une forme et qu'un moyen

de volonté, c'est l'unité. La divergence des volontés, en effet,

c'est l'immobilité ou l'anarchie. L'anarchie, c'est la mort violente

de l'espèce humaine. L'immobilité, c'est sa mort lente. Si l'homme

était capable de profiter de l'expérience, il reconnaîtrait que le

gouvernement parlementaire n'est bon qu'à renverser successivement

tous les régimes qui l'admettent. En 1789, le jour où Mirabeau

l'introduisit par sa phrase fameuse à M. de Brézé: «Allez dire à

votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple, et que

nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes,» la révolution

est faite; Mirabeau se déshonore et se dépopularise en essayant de

la diriger en sens inverse. Louis XVI tombe sous ses fureurs; les

Girondins périssent pour avoir voulu la modérer; Vergniaud, Marat,

Danton, Camille Desmoulins, Robespierre lui-même, sont dévorés par

le régime qu'ils ont créé; la Convention est décimée par sa propre

nature; le Directoire exécutif tente vainement ses coups d'État

contre le gouvernement parlementaire, Bonaparte le renverse du vent

de son épée; il renverse lui-même Bonaparte en 1814. Les Bourbons

reviennent, le gouvernement parlementaire les laisse tomber et fuir

jusqu'à Gand; Waterloo les rend nécessaires pour sauver la nation;

le gouvernement parlementaire abandonne Bonaparte à Sainte-Hélène;

il fait du gouvernement de Louis XVIII un tiraillement sans repos

pendant tout son règne. Le gouvernement parlementaire provoque la

lutte avec Charles X; le gouvernement parlementaire triomphe et

renvoie le roi à l'exil. Le duc d'Orléans s'offre à ce régime, il

est accepté avec enthousiasme; dix-huit ans après il est congédié

avec plus d'enthousiasme encore; la république de nécessité sauve la

France; le gouvernement parlementaire se hâte de choisir parmi les

candidats celui qui doit le renverser. La France redevint militaire

et calme, sous un despotisme intelligent et modéré; le gouvernement

parlementaire recommence à poindre dans les coalitions d'opinions

incompatibles. Dix gouvernements renversés en un demi-siècle

attestent en vain que ce gouvernement ne sait ni se fonder ni se

défendre. Proclamez maintenant la perfection et la permanence d'un

gouvernement qui ne sait ni s'établir ni durer! Voilà son histoire!

Jugez-le par ses oeuvres.

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 104 / 145 题