Voilà l'homme dans Balzac.
Il avait eu, au milieu de beaucoup de chimères, un rare bon sens,
celui de réduire son ambition politique à sa juste valeur et de
renoncer de bonne heure à cet axiome faux: «J'ajouterai peut-être
le titre de grand citoyen au titre d'homme littéraire.» Il avait
espéré un moment que l'estime de ses compatriotes le porterait à
la députation: il n'en fut rien; on reconnut promptement que son
éloquence, toute de coeur, ne convenait pas au régime parlementaire,
qui vit de parti et non de vérité. Je l'ai entendu souvent,
chez madame de Girardin, s'abandonner au torrent de sa belle et
fougueuse indignation contre ces fausses fureurs et ces fausses
promesses des oppositions aux gouvernements qui n'avaient d'autres
crimes que de n'être pas aimés. Quant à lui, il était aisé de voir
qu'il était de race et de sang légitimistes, c'est-à-dire qu'il
croyait à la puissance de la tradition et des moeurs avant tout;
le commandement et l'obéissance par l'habitude, c'était pour lui
tout le gouvernement. Les théories, les systèmes, les socialismes,
n'étaient rien pour lui; des expériences hasardées sur des millions
d'hommes ignorants ou passionnés lui paraissaient des bêtises
ou des crimes. Laissez cela à faire aux avocats et à préconiser
aux journalistes, deux espèces de publicistes pour lesquels il
ne dissimulait pas son dédain.--Le gouvernement parlementaire,
disait-il avec l'ironie profonde de sa bonne foi, est le régime des
sophistes ou des bavards. Dieu n'a créé qu'une forme et qu'un moyen
de volonté, c'est l'unité. La divergence des volontés, en effet,
c'est l'immobilité ou l'anarchie. L'anarchie, c'est la mort violente
de l'espèce humaine. L'immobilité, c'est sa mort lente. Si l'homme
était capable de profiter de l'expérience, il reconnaîtrait que le
gouvernement parlementaire n'est bon qu'à renverser successivement
tous les régimes qui l'admettent. En 1789, le jour où Mirabeau
l'introduisit par sa phrase fameuse à M. de Brézé: «Allez dire à
votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple, et que
nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes,» la révolution
est faite; Mirabeau se déshonore et se dépopularise en essayant de
la diriger en sens inverse. Louis XVI tombe sous ses fureurs; les
Girondins périssent pour avoir voulu la modérer; Vergniaud, Marat,
Danton, Camille Desmoulins, Robespierre lui-même, sont dévorés par
le régime qu'ils ont créé; la Convention est décimée par sa propre
nature; le Directoire exécutif tente vainement ses coups d'État
contre le gouvernement parlementaire, Bonaparte le renverse du vent
de son épée; il renverse lui-même Bonaparte en 1814. Les Bourbons
reviennent, le gouvernement parlementaire les laisse tomber et fuir
jusqu'à Gand; Waterloo les rend nécessaires pour sauver la nation;
le gouvernement parlementaire abandonne Bonaparte à Sainte-Hélène;
il fait du gouvernement de Louis XVIII un tiraillement sans repos
pendant tout son règne. Le gouvernement parlementaire provoque la
lutte avec Charles X; le gouvernement parlementaire triomphe et
renvoie le roi à l'exil. Le duc d'Orléans s'offre à ce régime, il
est accepté avec enthousiasme; dix-huit ans après il est congédié
avec plus d'enthousiasme encore; la république de nécessité sauve la
France; le gouvernement parlementaire se hâte de choisir parmi les
candidats celui qui doit le renverser. La France redevint militaire
et calme, sous un despotisme intelligent et modéré; le gouvernement
parlementaire recommence à poindre dans les coalitions d'opinions
incompatibles. Dix gouvernements renversés en un demi-siècle
attestent en vain que ce gouvernement ne sait ni se fonder ni se
défendre. Proclamez maintenant la perfection et la permanence d'un
gouvernement qui ne sait ni s'établir ni durer! Voilà son histoire!
Jugez-le par ses oeuvres.