XXI.

C'est peu de temps avant cette époque que la beauté, l'amour,

l'esprit et la fortune parurent d'un seul coup vouloir dépasser

par la réalité tous les rêves de son passé. Une jeune et aimable

étrangère, une de ces femmes dont l'imagination est une puissance,

conçut pour lui une ardente passion. C'était une Polonaise, une

Orientale, une personne attachée, dit-on, par devoir à un vieil époux

dont la santé expirante devait assurer bientôt la liberté. Elle

adorait Balzac, comme écrivain. Elle lui confirma par lettres le

penchant de son coeur; il fut fasciné et enivré par une amitié qui ne

coûtait rien à la vertu. J'ignore le lieu où ils se rencontrèrent.

Était-ce à Milan? était-ce en Pologne ou en Russie? Rien n'est plus

difficile que de percer le mystère des voyages de Balzac; ce que j'en

sais, je ne le sais que de lui-même, longtemps avant l'événement qui

dénoua par un trop court mariage le noeud de sa vie.

Je le rencontrai un jour dans une des sombres allées d'arbres qui

s'étendent solitaires entre la Chambre des députés et le palais des

Invalides. Il m'aborda avec l'empressement d'un homme heureux qui

brûle de faire partager son bonheur encore caché à un ami.--Que

faites-vous? lui dis-je. «J'attends, me répondit-il, la félicité des

anges ici-bas. J'aime, je suis aimé par la plus charmante femme

inconnue qui soit sur la terre. Elle est jeune, elle est libre, elle

a une fortune indépendante qui ne se calcule que par millions de

revenu. De courtes convenances l'empêchent seules de me donner sa

main; mais dans peu de mois elle en est affranchie, et je suis aussi

sûr de mon bonheur que de son amour!

«Voilà, mon cher Lamartine, l'état où je vis en ce moment; j'ai dû

vous le cacher jusqu'à ce jour, mais maintenant rien ne m'empêche

de me confier à votre amitié; vous voyez en moi le plus heureux des

hommes!»

J'avoue que je crus à un de ces songes qu'il avait si longtemps

poursuivis, et que je me séparai de lui incrédule, mais sans lui

témoigner mon incrédulité. C'était moi qui me trompais. Peu de

mois après ce jour, j'appris que Balzac était parti pour un voyage

énigmatique, et qu'il était marié. À son retour, il vint me voir.

J'allai lui rendre visite dans le magnifique hôtel du quartier

Beaujon, où sa femme avait recueilli ce chevalier errant de tous les

songes. Il n'était pas chez lui. Mais le luxe de l'ameublement, des

jardins, des antichambres, attestait la réalité de ce qu'il m'avait

confié quelques mois avant. Je me réjouis de ce miracle de l'amour.

Hélas! comme tous les miracles, il ne devait durer qu'un moment.

Le bonheur de Balzac fut un éclair; son travail assidu l'avait

usé; un rêve lui enleva ce que tant de rêves lui avaient coûté. Il

n'eut que la perspective du repos dans la gloire. Une maladie de

coeur l'emporta. Il mourut au milieu des délices et des splendeurs

auxquelles il avait aspiré. Homme d'imagination, récompensé en

imagination. Mais au moins il ne mourut pas dans les angoisses

qui avaient consumé sa vie. Sa veuve avait acheté sur la route de

Fontainebleau une belle colline boisée à Villeneuve-le-Roi, au sommet

de laquelle elle habite avec l'ombre de son mari, un grand nom qui

grandira sans cesse.

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 103 / 145 题