C'est peu de temps avant cette époque que la beauté, l'amour,
l'esprit et la fortune parurent d'un seul coup vouloir dépasser
par la réalité tous les rêves de son passé. Une jeune et aimable
étrangère, une de ces femmes dont l'imagination est une puissance,
conçut pour lui une ardente passion. C'était une Polonaise, une
Orientale, une personne attachée, dit-on, par devoir à un vieil époux
dont la santé expirante devait assurer bientôt la liberté. Elle
adorait Balzac, comme écrivain. Elle lui confirma par lettres le
penchant de son coeur; il fut fasciné et enivré par une amitié qui ne
coûtait rien à la vertu. J'ignore le lieu où ils se rencontrèrent.
Était-ce à Milan? était-ce en Pologne ou en Russie? Rien n'est plus
difficile que de percer le mystère des voyages de Balzac; ce que j'en
sais, je ne le sais que de lui-même, longtemps avant l'événement qui
dénoua par un trop court mariage le noeud de sa vie.
Je le rencontrai un jour dans une des sombres allées d'arbres qui
s'étendent solitaires entre la Chambre des députés et le palais des
Invalides. Il m'aborda avec l'empressement d'un homme heureux qui
brûle de faire partager son bonheur encore caché à un ami.--Que
faites-vous? lui dis-je. «J'attends, me répondit-il, la félicité des
anges ici-bas. J'aime, je suis aimé par la plus charmante femme
inconnue qui soit sur la terre. Elle est jeune, elle est libre, elle
a une fortune indépendante qui ne se calcule que par millions de
revenu. De courtes convenances l'empêchent seules de me donner sa
main; mais dans peu de mois elle en est affranchie, et je suis aussi
sûr de mon bonheur que de son amour!
«Voilà, mon cher Lamartine, l'état où je vis en ce moment; j'ai dû
vous le cacher jusqu'à ce jour, mais maintenant rien ne m'empêche
de me confier à votre amitié; vous voyez en moi le plus heureux des
hommes!»
J'avoue que je crus à un de ces songes qu'il avait si longtemps
poursuivis, et que je me séparai de lui incrédule, mais sans lui
témoigner mon incrédulité. C'était moi qui me trompais. Peu de
mois après ce jour, j'appris que Balzac était parti pour un voyage
énigmatique, et qu'il était marié. À son retour, il vint me voir.
J'allai lui rendre visite dans le magnifique hôtel du quartier
Beaujon, où sa femme avait recueilli ce chevalier errant de tous les
songes. Il n'était pas chez lui. Mais le luxe de l'ameublement, des
jardins, des antichambres, attestait la réalité de ce qu'il m'avait
confié quelques mois avant. Je me réjouis de ce miracle de l'amour.
Hélas! comme tous les miracles, il ne devait durer qu'un moment.
Le bonheur de Balzac fut un éclair; son travail assidu l'avait
usé; un rêve lui enleva ce que tant de rêves lui avaient coûté. Il
n'eut que la perspective du repos dans la gloire. Une maladie de
coeur l'emporta. Il mourut au milieu des délices et des splendeurs
auxquelles il avait aspiré. Homme d'imagination, récompensé en
imagination. Mais au moins il ne mourut pas dans les angoisses
qui avaient consumé sa vie. Sa veuve avait acheté sur la route de
Fontainebleau une belle colline boisée à Villeneuve-le-Roi, au sommet
de laquelle elle habite avec l'ombre de son mari, un grand nom qui
grandira sans cesse.