Il va à Bayeux chez son beau-frère. La misère l'y suit. Il veut
tenter la fortune par une grande entreprise. Il s'associe à un vieil
ami pour éditer des livres. Il échoue et perd les deux fortunes. Sa
double dette l'écrase; il veut persévérer; sa famille lui donne par
anticipation de quoi payer son brevet d'imprimeur. Il échoue plus
irrémédiablement une seconde fois. On le console en le reléguant dans
les ouvrages légers. Ce mépris l'irrite: «Il faudra que je meure,
écrit-il, pour qu'on sache ce que je vaux!»
Il tombe dans le découragement, non de lui-même, mais de la fortune.
Il néglige d'aller voir ses parents. Voici comment il s'excuse devant
sa soeur:
«Ta lettre m'a donné deux détestables jours et deux détestables
nuits. Je ruminais ma justification de point en point, comme le
mémoire de Mirabeau à son père, et je m'enflammais déjà à ce travail;
mais je renonce à l'écrire, je n'ai pas le temps, ma soeur, et je ne
me sens d'ailleurs aucun tort!...
«On me reproche l'arrangement de ma chambre; mais les meubles qui
y sont m'appartenaient avant ma catastrophe! Je n'en ai pas acheté
un seul! Cette tenture de percale bleue qui fait tant crier était
dans ma chambre à l'imprimerie. C'est Latouche et moi qui l'avons
clouée sur un affreux papier qu'il eût fallu changer! Mes livres
sont mes outils, je ne puis les vendre; le goût, qui met tout chez
moi en harmonie, ne s'achète pas (malheureusement pour les riches);
je tiens, au surplus, si peu à toutes ces choses, que si l'un de mes
créanciers veut me faire mettre secrètement à Sainte-Pélagie, j'y
serai plus heureux, ma vie ne me coûtera rien, et je ne serai pas
plus prisonnier que le travail ne me tient captif chez moi.
«Un port de lettre, un omnibus, sont des dépenses que je ne puis me
permettre, et je ne sors pas pour ne pas user d'habits! Ceci est-il
clair?
«Ne me contraignez donc plus à des voyages, à des démarches, à des
visites qui me sont impossibles, n'oubliez pas que je n'ai plus que
le temps et le travail pour richesse, et que je n'ai pas de quoi
faire face aux dépenses les plus minimes.
«Si vous songiez aussi que je tiens toujours forcément la plume, vous
n'auriez pas le courage d'exiger des correspondances! Écrire quand on
a le cerveau fatigué et l'âme remplie de tourments! Je ne pourrais
que vous affliger; à quoi bon?... Vous ne comprenez donc pas qu'avant
de me mettre au travail, j'ai quelquefois à répondre à sept ou huit
lettres d'affaires?
«J'ai encore une quinzaine de jours à passer sur _les Chouans_;
jusque-là, pas d'Honoré; autant vaudrait déranger le fondeur pendant
la coulée.
«Ne me crois aucun tort, chère soeur; si tu me donnais cette idée,
j'en perdrais la cervelle. Si mon père était malade, tu m'avertirais,
n'est-ce pas? Tu sais bien qu'alors aucune considération humaine ne
m'empêcherait de me rendre près de lui.
«Il faut que je vive, ma soeur, sans jamais rien demander à personne;
il faut que je vive pour travailler afin de m'acquitter envers tous!
Mes _Chouans_ terminés, je vous les porterai; mais je ne veux en
entendre parler ni en bien ni en mal; une famille, des amis, sont
incapables de juger l'auteur.
«Merci, cher champion dont la voix généreuse défend mes intentions.
Vivrai-je assez pour payer aussi mes dettes de coeur?...»